2016/01/03

La science conduit-elle à la transcendance ? Par Jean Staune

ARTICLE

La science conduit-elle à la transcendance ?

Par Jean Staune

Après s'être farouchement opposées, science et spiritualité ont abouti, au XXe siècle, à une coexistence pacifique : le regard scientifique n'interdit plus l'hypothèse d'une transcendance. Mieux : désormais, dirait-on, toutes les sciences posent la question centrale d'un Sens qui échappe à la raison pure. 
La science a-t-elle quelque chose à dire sur le sens ? Il y a de la hardiesse à poser une telle question parce que, pour les deux écoles qui ont dominé la pensée scientifique du XXe siècle - le matérialime et une spiritualité que j'appellerais « séparationiste » -, la réponse est non. En effet, après la poussée scientiste du xixe siècle, un modus vivendi s'est établi. Matérialistes et spiritualistes admettent tous deux que la science n'est plus toute puissante, qu'elle ne détient pas la Vérité avec un grand « v » comme l'a cru un Berthelot, et donc qu'elle ne peut interdire la foi. Leurs positions scientifiques ne diffèrent pas : la science n'a rien à dire sur le sens, il s'agit de deux domaines séparés et la question du sens dépend des convictions de chacun. Certes, cette possibilité donnée par l'écroulement du scientisme est déjà en soi une grande nouvelle, puisque, pour les scientifiques d'avant la Première Guerre mondiale comme pour le grand public au cours du XXe siècle, la science avait pu paraître s'opposer aux différentes traditions de l'humanité qui, elles, postulaient l'existence d'un tel sens. Oui, voilà une grande nouvelle : depuis les années vingt de ce siècle (mais il faut du temps pour que tous soient avertis), la science admet la possibilité d'une transcendance. Ainsi, le prix Nobel de physique Eddington a-t-il pu dire en faisant référence à l'année d'élaboration de la synthèse de la mécanique quantique : « Après 1927, il est devenu possible à un homme intelligent de croire en Dieu. » Attention : il s'agit là d'une possibilité, rien de plus. Et il ne semble guère possible d'aller plus loin. En effet, une fois descendue du piédestal où l'avait placée le scientisme, la science ne peut prétendre à des conclusions d'ordre ontologique - notamment parce qu'on ne peut jamais dire qu'une théorie scientifique est vraie, mais seulement, comme l'a montré Karl Popper, qu'elle n'a pas encore été démentie par l'expérience. 
Le « pas en plus »Ce que nous allons essayer de faire ici, c'est de voir comment il pourrait être possible de faire un pas en plus (oh ! juste un petit pas supplémentaire) à partir de cette position si raisonnable qu'elle semble indépassable. 
Le premier point, essentiel, est d'ordre méthodologique. Quand on parle des conséquences des nouvelles théories scientifiques, on ne sépare pas assez souvent les faits parlant en faveur d'un autre niveau de réalité de ceux concernant l'existence d'un sens à cet autre niveau. Fourastié note que, pour les matérialistes, le réel existant se confond avec le réel observable ou qui sera observé dans le futur. L'existence d'un autre niveau de réalité qui ne serait ni observable ni détectable ne saurait bien évidemment concerner la science. L'éventuelle démonstration scientifique de l'existence d'un tel autre niveau constituerait donc une première partie du pas que nous cherchons à accomplir. Mais cela ne suffit pas, car rien ne garantit l'existence d'un sens à cet autre niveau (il pourrait y régner le chaos). De plus, il y a des « matérialistes intelligents », selon l'expression du philosophe André Comte-Sponville, qui admettent l'existence de cet autre niveau. Selon lui, être matérialiste, c'est être étranger à l'univers, c'est avoir des projets, des sentiments dans un univers qui n'a ni projets ni sentiments. Être croyant, c'est au contraire être chez soi dans l'univers, c'est penser que, comme nous, il a des projets et des sentiments. Voici donc la vraie question : sommes-nous ou non étrangers à l'univers ? 

Les pièces du dossier

La physique quantique : Certes une onde n'est pas plus spirituelle qu'une particule, comme me le faisait remarquer M.-P. Schutzenberger, mais cette « déchosification » de la matière, selon l'expression de Bernard d'Espagnat, qu'amène la physique quantique, le fait que les constituants fondamentaux des objets ne soient pas des objets, est une situation moins « confortable » pour un matérialiste que celle qui l'a précédée. On accède ici à un niveau de complexité du réel où déjà certaines certitudes se dissolvent. On peut ensuite carrément parler d'autres niveaux de réalité avec l'apport de la non-séparabilité, cette influence mystérieuse qui relie deux particules en échappant à l'espace et au temps. Il existe ainsi une « causalité globale » dans l'univers qui, quelles que soient les explications envisagées, nécessite l'existence de cet autre niveau.

L'astrophysique : Le big-bang n'est pas la preuve d'un commencement de l'univers, puisqu'on ne peut remonter au-delà du temps de Planck (10-43 seconde « après » un début supposé), mais elle rend cette hypothèse au moins aussi probable que le contraire, comme le dit Trinh Xuan Thuan : « La notion de création introduite dans la pensée cosmologique par saint Thomas d'Aquin au xiiie siècle, puis écartée avec dédain par Laplace et ses successeurs, trouvait ainsi un support scientifique au moment où l'on s'y attendait le moins. » 1 Le principe anthropique, lui, par contre (l'existence d'un réglage particulièrement précis de l'univers sans lequel la vie n'aurait pu apparaître), pose directement la question du sens ; c'est sur lui que le physicien de Princeton Freeman Dyson s'appuie pour répondre à la question fondamentale, celle de notre rapport à l'Univers : « Je ne me sens pas étranger dans l'Univers, plus je l'examine et étudie en détail son architecture, plus je découvre de preuves qu'il attendait sans doute notre venue » 2, prenant ainsi l'exact contre-pied de Monod qui affirmait : « L'homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'Univers d'où il a émergé par hasard. »3 

La biologie : Dans la vision darwinienne et néodarwinienne la vie est « un long fleuve tranquille », un continuum où la notion d'espèce n'existe pas vraiment, la transformation d'une espèce en une autre étant continue et insensible. Sous la contrainte de faits liés à l'anatomie comparée comme à la paléontologie, les théories de l'évolution actuelles ont dû réviser ce jugement : ainsi Stephen Jay Gould nous dit-il que l'évolution ressemble plutôt à la vie d'un policier : de longues périodes d'inactivité entrecoupées de quelques minutes de terreur. Ainsi un paléontologue comme Roberto Fondi, un biologiste moléculaire comme Michael Denton défendent-ils une telle conception dans laquelle ce sont les types (homme, chien, papillon, champignon...) qui existent et il ne saurait y avoir d'intermédiaires entre eux. Mais comment le passage d'un type à l'autre pourrait-il être le fruit du hasard ? Cette conception a été depuis fortement renforcée par les travaux d'Anne Dambricourt-Malassé montrant l'existence « d'embryogenèses fondamentales », véritables « plans d'organisation » sur lesquels reposent les types. 
Cela pose immédiatement le problème de l'existence d'archétypes correspondant aux idées platoniciennes, sortes « d'attracteurs » dirigeant les macromutations nécessaires pour passer d'un type à un autre, et nous renvoie à cette notion d'autres niveaux de réalité. La biologie pose aussi la question du sens. Le célèbre argument de William Paley selon lequel en rencontrant une montre dans le désert on postulerait l'existence d'un horloger et non sa fabrication à partir de l'érosion due à l'eau et au vent, et que donc, face à un système vivant, il faut postuler un créateur, a été réfuté par David Hume. Selon lui, l'analogie entre systèmes vivants et machines n'est que très imparfaite. Pour conclure qu'un objet est dû à un créateur intelligent, il faut que l'analogie avec une machine soit très forte. 
Mais Michael Denton a fait remarquer que pour une civilisation primitive un objet comme une calculatrice ne saurait passer pour un artefact, car il s'agit d'une technique trop avancée par rapport à celle concevable pour une telle civilisation. Ainsi, selon lui, les progrès de la biochimie et de la biologie moléculaire infirment la critique de Hume : « Dans toutes les directions où se pose son regard, le biochimiste qui chemine à travers le fantastique labyrinthe moléculaire aperçoit des dispositifs et des applications qui lui rappellent la technologie la plus avancée de ce siècle. Nous avons observé un monde aussi artificiel que le nôtre, aussi familier que si nous avions tendu un miroir devant nos propres machines. » Il n'hésite pas à conclure par l'une des phrases les plus audacieuses écrites par un biologiste contemporain : « L'hypothèse de la création intelligente de la Vie est un concept métaphysique a priori qui doit donc être rejeté comme dépourvu de toute valeur scientifique. Au contraire, l'inférence de la création est une induction a posteriori qui procède inéluctablement de la logique de l'analogie entre système vivant et technologie avancée. Même si la conclusion peut avoir des implications religieuses elle ne dépend pas de présupposés religieux. » 4 

La neurologie : On localise de mieux en mieux les aires visuelles, auditives, les aires du langage, mais comme l'ont montré Libet et Lambert, quelque chose échappe à toute représentation en termes de neurones, et ce quelque chose c'est l'essentiel, c'est l'unité de l'esprit humain, notre « soi conscient », dirait Eccles 5. 

Les mathématiques : Einstein disait : « Le plus incompréhensible, c'est que le monde soit compréhensible », indiquant par là que le seul fait qu'une mathématique soit possible et fonctionne indique l'existence d'un certain lien entre la structure du monde et l'esprit humain.
Des débats récents comme celui de Connes et Changeux 6 ont remis à l'ordre du jour la question du « platonisme » en mathématiques. Il apparaît clairement que les concepts mathématiques existent en dehors de l'espace, du temps et du cerveau humain. 

Résumons-nous : nous voyon poindre dans toutes les grandes disciplines scientifiques « des choses cachées derrière les choses », selon l'expression de Jacques Prévert. Derrière la non-séparabilité en physique quantique, derrière le big-bang, derrière les archétypes de l'évolution, derrière le cerveau humain et les mathématiques se profile « le réel voilé », selon l'expression de Bernard d'Espagnat, ou « l'ordre impliqué » de David Bohm. Ainsi semble accomplie la première partie du « pas en plus ». Le principe anthropique et le caractère de technologie avancée du phénomène vivant ne sauraient à eux seuls prouver l'existence d'une finalité ; ils nous fournissent néanmoins des « symptômes de sens », comme le dirait J.-F. Lambert. 
Nous devons faire maintenant face à une objection fondamentale : au nom de quoi allons-nous dire que tout cela ne va pas disparaître avec les progrès de la science, et que ceux-ci ne vont pas faire voler en éclats la notion d'autres niveaux de réalité ? Au nom d'une tendance, d'un postulat et d'un théorème. 
La tendance, c'est justement celle qui se manifeste dans tous les domaines scientifiques en même temps (avec quelques décennies de décalage). L'une des expressions clés de la vision nouvelle, c'est le holisme, l'idée que le tout est plus que la somme des parties. Cela s'applique ici : s'il n'y avait que la mécanique quantique ou que l'astrophysique à aller dans ce sens la démonstration n'aurait pas la même valeur. Mais auparavant, aussi, toutes les sciences allaient dans le même sens, et c'était celui du réductionnisme et du matérialisme. Alors ? C'est là qu'intervient le postulat. Il consiste à affirmer que la science ne connaîtra plus jamais d'état d'indéterminisme comparable à celui existant avant notre civilisation (« le ciel qui peut nous tomber sur la tête » !), ni d'état de déterminisme absolu que nous avons connu au début du siècle. 
Si l'on faisait un graphique pour montrer l'évolution des conceptions scientifiques entre les notions de déterminisme et d'indéterminisme, on verrait la courbe se stabiliser au milieu de la figure, ce qui correspondrait à une vision du monde que j'appellerais « semi-déterminée ». En fonction d'un tel postulat, même s'il est conçu d'une manière très différente, cet « autre niveau de réalité » existera toujours, une fois dépassée l'étape de la méconnaissance scientifique et celle de l'illusion de l'omniscience. Certains protesteront en s'exclamant comme Jean-Pierre Changeux qu'on ne saurait assigner des limites à la science. C'est là qu'intervient le théorème. Le théorème de Gödel, l'un des postulats les plus importants de ce siècle, affirme justement que « tout système fini d'axiomes contient au moins une proposition indécidable. » On peut dire qu'il s'agit ainsi de la démonstration que l'on ne pourra jamais tout démontrer. 

Auto-organisation et incomplétude

Nous voici donc avec nos symptômes de sens. Mais il faut tout de suite noter que le sens recherché peut être de deux natures différentes. Soit il s'agit d'un sens qui ne préexiste pas au monde mais se construit avec lui (le sens émerge du rapport de l'homme avec le monde) ; c'est alors l'idée d'auto-organisation. Soit il s'agit d'un sens situé au minimum « aux marges du monde », selon l'expression de Wittgenstein, voire provenant du « tout autre » de la théologie judéo-chrétienne. J'ai nommé cette école celle « de l'incomplétude », puisqu'elle postule l'incomplétude irrémédiable du monde appréhendable. Je ne le ferai pas ici, car ce serait réducteur de coller ainsi des étiquettes sur des hommes, mais il semble que la grande majorité des scientifiques participant à ce que l'on nomme « le nouveau paradigme » peuvent se répartir de façon à peu près équitable dans l'une ou l'autre de ces écoles. 
Ainsi, il semble, que la « cohabitation-confrontation » qui a existé au XXe siècle entre matérialistes et séparationnistes croyants (j'appelle ainsi les religieux qui pensent que la science n'a rien à dire sur le sens) sera remplacée au XXIe siècle par une autre, entre tenants de l'auto-organisation et tenants de l'incomplétude. 
Le nécessaire réenchantement Quelle que soit l'importance des différences existant entre ces deux tendances, il faut noter ici qu'elles sont pour l'instant « compagnons de route » sur la voie d'un réenchantement de l'homme et du monde. En effet, notre société est la première où il a été possible de concevoir de façon majoritaire le monde comme absurde. Une grande partie du désarroi contemporain, la montée des suicides, de la consommation de médicaments, peuvent être attribués à ce sentiment que notre existence serait dépourvue de sens. 
Basarab Nicolescu et Jean-François Lambert sont à ma connaissance deux des auteurs qui ont le mieux perçu les ravages qu'a générés à long terme l'abandon de toute quête du sens. « Nous étions en danger de mort, sous l'influence de maîtres à penser prônant un seul niveau de Réalité, horizontal, où tout tourne en rond et engendre fatalement le chaos, l'anarchie, l'auto-destruction » 7, dit Nicolescu. 
Lambert lui fait écho : « Si l'homme n'est qu'un ensemble de molécules, et si l'univers est dépourvu de signification, alors, comme le dit R. de Gopegui, on n'est pas bon ou méchant, intelligent ou sot, etc., mais bien ou mal programmé. Il s'ensuit que nous n'avons aucune responsabilité vis-à-vis de nous-mêmes ni vis-à-vis d'autrui. L'éthique est inutile. S'il n'y a pas de sujet, il n'y a pas d'humanisme, et s'il n'y a pas de sens, il n'y a pas de sujet... L'humanisme scientiste ne peut proposer qu'une éthique “réduite aux acquêts”, livrée aux caprices des plus malins ou des plus cyniques. » 8 Or, dans notre société, c'est la science et non plus la religion ou la philosophie qui, comme auparavant, détermine notre vision de l'homme et du monde, vision qui a des répercussions essentielles sur notre société. Et depuis trois siècles la science nous donne une vision déterministe et mécaniste de l'homme. C'est pourquoi, comme le dit Nicolescu, « la rencontre contemporaine entre la science et le sens est un événement capital qui va probablement engendrer la seule vraie révolution de ce siècle. » 
C'est pourquoi ces deux voies, incomplétude et auto-organisation, en redécouvrant la possibilité de l'existence d'un sens dans l'univers, jouent un rôle qui va bien au-delà d'un simple questionnement philosophique, mais sont susceptibles d'agir sur nos rapports avec la nature, avec les autres, avec nous-mêmes. Le fait que la science ait « découvert par ses propres moyens l'existence de niveaux de réalité », comme le dit Nicolescu, rend ainsi « la quête de l'Être non a priori absurde », comme l'affirme d'Espagnat. 9 
L'intuition (ou révélation) fondamentale Scientifiquement, il n'est pas possible d'aller plus loin. Mais si nous voulons aller au bout de notre « pas en plus », de ce pas en avant que nous essayons d'accomplir depuis la position « séparationniste » sage et sans danger, il nous faut maintenant nous plonger dans l'étude des grandes traditions de l'humanité. 
Nous sommes là face au choix suivant : soit les différentes religions ont été inventées par l'homme pour répondre à son angoisse devant la mort, à son étrangeté dans cet univers où il a surgi par hasard ; soit par une voie quelconque, intuition ou révélation, les religions contiennent une information véritable sur la structure du monde. Nous ne pouvons plus écarter dédaigneusement cette possibilité, car notre parcours à travers la science nous a montré, comme le dit d'Espagnat, qu'« on ne peut plus exclure que d'autres formes de connaissance nous apportent également des lueurs sur le réel. » 
Pour départager ces deux hypothèses, la question clé est celle de la cohérence. Si derrière les formes et les images propres à chaque civilisation apparaît une cohérence intérieure plus forte que ce que l'on peut normalement attendre, alors la deuxième hypothèse deviendra crédible. Je n'ai ni la compétence ni la place pour faire ici une analyse comparée des religions, je désire simplement, en survolant rapidement les grandes traditions de l'humanité, montrer qu'en tous temps et en tous lieux on y retrouve une intuition fondamentale, celle d'un univers à deux niveaux de réalité, où le premier, hors du temps, de l'espace, de la matière, celui de l'incomplétude, engendre lors d'une rupture un deuxième niveau, celui du devenir et de l'évolution, où se déroulent des processus d'auto-organisation. 

L'hindouisme : Malgré les apparences, la doctrine védique n'est ni polythéiste ni panthéiste, les diverses puissances ne sont que les noms des énergies divines. Au-delà, il y a le sens suprême sans définition aucune, le principe situé hors du temps, notion que nous allons retrouver dans les autres traditions. Puis il y a rupture, division (division dont on peut dire qu'elle est l'équivalent de la chute des religions du Livre), pour qu'au-delà de l'un apparaissent multiplicité et devenir. 

Le bouddhisme : Certains auteurs modernes ont affirmé que le bouddhisme était un matérialisme : le bouddhisme dans sa pureté primitive ignorerait l'existence de Dieu, nierait l'existence de l'âme, serait surtout un code moral. « Malheureusement, ces trois propositions sont fausses, nous dit Ananda Coomaraswamy ; la haute éthique du bouddhisme n'est qu'un stade préliminaire. Les textes les plus anciens montrent que l'essentiel se trouve dans la vie contemplative, les spéculations matérialistes sont bien postérieures. » 10
Le Bouddha dit de la façon la plus claire : « Il y a un non-né, non-devenu, non-créé, non-composé, et s'il n'existait pas il ne pourrait y avoir aucun chemin d'évasion hors de la naissance, du devenir, de la création et de la composition » 11, affirmant ainsi l'existence de ces deux niveaux de réalité, celui du devenir et celui situé hors du temps et de l'espace, et le fait que le but de la vie est bien de rejoindre ce dernier. 

Le taoïsme : Pour le taoïsme aussi il existe parfois une ambiguïté. En se basant sur le Yi king, le livre des transformations, on a pu concevoir la pensée chinoise comme matérialiste. 
Or Lao-tseu nous dit : « Ce qu'on appelle Tao est indistinct et ineffable, il contient pourtant les formes, il contient pourtant les objets. » Il explicite cela en disant : « Le Tao sans nom est origine du Ciel et de la Terre [c'est le niveau indicible], le Tao avec un nom est la mère des choses [l'enfantement]. » 12 ll s'agit du niveau du devenir et c'est à ce niveau-là et non à l'autre que se réfère le Yi king qui est, bien sûr, un livre du devenir. 

Les religions du livre : Leur mythe commun est la Genèse. Plus clairement encore qu'ailleurs, cette structure à deux niveaux y est décrite. Genèse I, c'est le monde en devenir, celui où l'homme et la femme arrivent ensemble et après tous les animaux. Genèse II, c'est le monde de la pensée créatrice de Dieu, et l'homme y arrive avant tous les animaux. On dit dans l'exégèse moderne qu'il y avait deux récits de la Création contradictoires, et qu'on les a gardés tous les deux pour ne choquer personne. Vous comprendrez en fonction de ce qui précède pourquoi cette interprétation semble quelque peu simpliste. Si on les détaille on voit :
• dans le judaïsme, que l'arbre de la Kabbale est parfaitement explicite : au sommet se trouve la « Couronne » et ses deux dérivés « Sagesse » et « Intelligence » qui forment une triade supérieure, une unicité absolue, transcendante, dont l'essence est inaccessible à l'entendement humain. Les sept sephiroths suivants sont des forces agissantes, des ouvriers si l'on peut dire, dont l'action se situe dans le monde du devenir. 
• dès les débuts de la chrétienté nous trouvons chez Grégoire de Nysse et surtout chez Denys, dit « l'Aréopagite », à la fois la transcendance et l'inaccessibilité de Dieu et l'existence des hiérarchies divines opérantes. 
• de même dans l'islam, mystiques et visionnaires nous décrivent comment ce qui est ineffable interagit avec le monde du devenir par l'intermédiaire de ce monde qu'Henri Corbin a nommé « mundus imaginalis ». Cette unité de fond concernant cette vision d'un monde de l'ineffable lié à un monde du devenir, dans les religions monothéistes, peut être résumée par la phrase de Jacob Boehme : « La Nature est une formation et une configuration continuelle des sciences et de l'amour divin. 
Ce que le Verbe fait par la Sagesse, la Nature le façonne en Qualité. » Jacob Boehme chez lequel, comme Basarab Nicolescu l'a montré 13, les sept qualités (assimilables aux sept sephiroths) et le deuxième et le troisième principes sont dans le monde du devenir, de l'auto-organisation. Mais le premier principe, lui, est situé à un autre niveau. Comme le dit Boehme, « Dieu considéré en Lui-même est sans distinction, sans nature, il est à la fois le Dieu et le Tout. »

Je terminerai ce trop bref parcours à travers tant de textes fondamentaux par une citation d'Eckhartshausen qui affirme que « l'unité des religions est dans le sanctuaire le plus intérieur et la multiplicité des religions extérieures ne peut ni changer ni affaiblir cette unité qui est la base de tout l'extérieur » 14, postulant ainsi à la fois l'existence d'un niveau incorruptible par rapport à celui corruptible où évoluent les « religions extérieures » et l'unité transcendantale des religions sur la question essentielle, celle du sens.
Ainsi donc il n'y a pas réellement opposition entre l'incomplétude et l'auto-organisation. 
De même que Einstein a avalé Newton vivant, l'incomplétude avale l'auto-organisation : elle ne sont pas situées au même niveau. La vision que nous retirons de ce voyage à travers toutes les grandes traditions de l'humanité est la suivante : 
1. Un sens préexistant mais insaisissable, vers lequel l'être humain doit néanmoins tendre. 
2. Un monde du devenir parfois non linéaire, parfois tâtonnant, parfois contradictoire, parfois incompréhensible, mais qui reste néanmoins mystérieusement relié à ce principe premier. 
3. Et entre les deux, une rupture (la Chute de la tradition chrétienne), mais que l'on retrouve sous d'autres formes dans bien d'autres traditions. Ce n'est pas une preuve, mais une telle structure apparaît trop cohérente pour être due uniquement à des contingences socioculturelles. 
Voilà donc comment nous pouvons effectuer la dernière partie de notre « pas en plus » : en confrontant l'intuition majeure de l'humanité à la structure induite par l'évolution de l'ensemble des grands domaines scientifiques. Ce n'est pas une démonstration au sens scientifique du terme, mais c'est quand même un pas en plus vers une nouvelle philosophie de la Nature, un pas hors du monde de la philosophie de l'absurde, un pas vers un monde où nous serions chez nous au lieu d'y être des étrangers. 
Les trois époques de l'humanité Auguste Comte se retournera peut-être dans sa tombe, mais on peut dire ainsi que l'humanité a connu trois époques. La première fut dominée par le fait religieux mais il y manquait la raison, le fanatisme pouvait s'y développer et les gens s'étripaient pour un désaccord portant sur une caractéristique mineure d'un Dieu pourtant en grande partie inconnaissable. 
La deuxième fut dominée par la raison qui alla reléguer la religion parmi les superstitions préhistoriques ; il en découla le triomphe des philosophies de l'absurde. La troisième, qui commence en cette fin du xxe siècle, est celle où, comme le dit le prix Nobel de médecine Roger Sperry : « Après avoir été en conflit direct au point de sembler s'exclure mutuellement, les croyances religieuses et les croyances scientifiques semblent maintenant promises à une nouvelle compatibilité, peut-être même une harmonie. » 15 Espérons que cette époque saura avoir le souffle que peut donner le sens et l'équilibre que peut donner la raison. 
Nous concluerons par une image et une citation. L'image, c'est « Exposition d'estampes » 16, d'Escher, représentant un homme regardant un tableau dans lequel se trouve la ville où se trouve le musée où se trouve la galerie où se trouve le tableau... qu'il regarde. Cette œuvre semble illustrer de façon frappante le tourbillon de l'auto-organisation, la non-linéarité, l'immanence, l'auto-engendrement du sens. Mais au centre se trouve... un trou. Peut-être penserez-vous que cela est sans importance, que l'artiste aurait pu éviter son existence. Ce n'est pas le cas. Si l'on regarde la grille qui a servi de trame au dessin, on voit que sa structure dite « en bouteille de Klein » comporte forcément une singularité au centre. Bien plus, l'auteur a signé dans ce trou, indiquant ainsi qu'il constitue bien l'essentiel de l'œuvre ! Allégorie du théorème de Gödel, montrant l'incomplétude radicale de toute vision qui ne reposerait que sur l'immanence et sur l'auto-organisation, semblant faire écho à Lao-tseu : « Trente rayons convergent au moyeu mais c'est le vide médian qui fait marcher le char » 12, et à la célèbre phrase de Saint-Exupéry : « On ne voit bien qu'avec le cœur, I'essentiel est invisible pour les yeux. »
Il ne nous est pas possible d'aller plus loin dans notre quête de cet un ineffable dont la présence ne se manifeste que par l'absence de complétude de toute vision immanente du monde, sauf à recourir à la théologie négative et donc à Denys l'Aréopagite :
« Nous disons donc que la Cause universelle, située au-delà de l'univers entier, n'est ni matière ni corps ; qu'elle n'a ni figure, ni forme, ni qualité, ni masse ; qu'elle n'est dans aucun lieu, qu'elle échappe à toute saisie des sens... qu'on ne peut ni l'exprimer ni la concevoir, qu'elle n'a ni nombre, ni ordre, ni grandeur, ni petitesse, ni égalité, ni inégalité, ni similitude, ni dissimilitude ; qu'elle ne demeure immobile ni ne se meut [...], qu'elle n'est ni puissance ni lumière ; qu'elle ne vit ni n'est vie ; qu'elle n'est ni essence, ni perpétuité, ni temps, qu'elle échappe à tout raisonnement, à toute appellation, à tout savoir. » 17 
« Et pourtant elle existe ! », pourrait dire un Galilée moderne. • 

À lire

1. Trinh Xuan Thuan, La Mélodie secrète, Fayard 1988.
2. Freeman Dyson, Les Dérangeurs d'univers, Payot,1986. 
3. Jacques Monod, Le Hasard et la nécessité, Le Seuil, 1970. 
4. Michael Denton, L'Évolution, une théorie en crise, Flammarion,1992. 
5. Sir John Eccles, Évolution du cerveau et création de la conscience, Fayard, 1992. 
6. Alain Connes et Jean-Pierre Changeux, Matière à pensée, Odile Jacob,1989. 
7. Basarab Nicolescu, Nous, la particule et le monde, Le Mail,1985. 
8. Jean-François Lambert, « L'épreuve du Sens - Sens et Incomplétude »,in Les Cahiers Jean Scott Erigène, Guy Trédaniel éditeur, 1993. 
9. Bernard d'Espagnat, À la recherche du réel, Gauthier Villars,1980. 
10. Ananda Coomaraswamy, Hindouisme et bouddhisme, Gallimard,1949. 
11. Le Livre des morts tibétain, présenté par Evans-Wentz, éd. Adrien Maisonnneuve. 
12. Lao-tseu, Tao-te-king, Gallimard, 1967. 
13. Basarab Nicolescu, La Science, le sens et l'évolution, éd. du Félin, 1988. 
14. Eckhartshausen, La Nuée sur le sanctuaire, Bibliothèque des Amitiés spirituelles, traduit par André Savoret, édition de 1965. 
15. Roger Sperry, in « Religion, Science and the Search for Wisdomn », United States Catholic Conference, 1986. 
16. Les Miroirs magiques de M. C. Escher, Pashen, 1991. 
17. Cité par Olivier Clément, in Sources, Stock, 1986. 
Mots-Clés : Spiritualité