2015/01/23

La tentation de l’« homme augmenté »


Un jour, vous demanderez qu’on vous ampute d’un pied pour marcher plus vite
Michel Dahan | Capital-risqueur

Devra-t-on un jour interdire le fait de remplacer par des prothèses un membre qui serait en parfait état de marche ? 
L’AUTEUR
Michel Dahan est président du directoire de Banexi Ventures Partners. Il est diplômé de l’école Polytechnique et de l’ENSAE (Ecole nationale de la statistique et de l’administration économique). Il a été actionnaire de Rue89. Rue89
Cette question n’est plus futuriste car les progrès de la biomécanique sont tels que les nouvelles prothèses non seulement ne sont plus infamantes et disgracieuses, mais leurs propriétaires sont plutôt « fiers » de les montrer.
Elles sont esthétiques et commencent à atteindre des performances telles qu’elles permettent de retrouver des fonctionnalités importantes (la marche, la préhension...).
Les esprits évoluent
A ce jour, l’obsession des chirurgiens est de sauver le maximum de ce qui est possible, même si le membre réparé a perdu tout ou partie de sa fonction. Or, ils découvrent avec stupeur que les patients commencent à leur demander de couper carrément plus haut pour pouvoir adapter plus facilement une prothèse complète. Ils préfèrent maintenant retrouver par exemple une vraie marche que de vivre avec un pied inerte ou un moignon difficile à appareiller.
Si les mains artificielles sont encore peu satisfaisantes, on voit bien que les pieds et même les jambes artificielles rendent un vrai service. Il y a bien sûr beaucoup de chemin à parcourir pour les améliorer et en réduire les coûts, mais devant les premiers succès, les esprits ont changé.
Mieux connu depuis sa brillante et très émouvante conférence TED, Hugh Herr, l’alpiniste, est devenu la référence incontestée du secteur car il est aussi un brillant ingénieur et est devenu le patron d’un grand laboratoire du MIT, le Biomechatronics Group, dédié au sujet.
CONFÉRENCE TED DE HUGH HERR EN MARS 2014
Vous aurez, comme tous les spectateurs, les yeux humides quand vous verrez qu’Adrianne Haslet-Davis, blessée dans le terrible attentat de Boston, a pu danser à nouveau en public ! Ses chevilles artificielles sont maintenant en vente via la start-up Biom. Elles sont encore très onéreuses (52 000 dollars, soit 42 500 euros).
Pour en arriver à ce stade, il a fallu des progrès dans tous les domaines.
Des progrès énormes et rapides
Ainsi, suivant la fameuse loi empirique de Moore qui constate un doublement annuel des performances, l’électronique, la connectique et les capteurs ont fait des progrès énormes, progrès que l’on retrouve d’ailleurs dans les smartphones. Comme le dit Peter Diamandis, on dispose dans un iPhone par exemple de gyroscopes à moins de 10 dollars alors qu’il y a 20 ans, il s’agissait de secrets militaires coûtant une fortune ! 
Aucune autre technologie n’obtient une telle accélération. Les progrès dans les batteries, dans les matériaux, ou les moteurs sont en fait lents. On le voit bien en suivant l’histoire de l’automobile… La robotique, mélangeant la mécanique et l’électronique, progresse beaucoup moins vite que l’ordinateur ou les télécommunications.
Et l’association d’une sorte de robot à l’homme est une tache encore plus difficile car il faut résoudre de nombreux problèmes supplémentaires (connections, sensibilité, sécurité, personnalisation, etc.). Sans oublier d’affreux problèmes de mathématiques non résolus. Notre grand laboratoire public d’informatique, l’Inria, travaille encore intensément pour analyser les lois régissant l’équilibre de la marche.
Le problème semble plus simple pour les exosquelettes qu’on va pouvoir ajuster comme des manteaux ou des super-béquilles. L’armée les destine donc aux soldats valides qui seraient effectivement « augmentés » dans leur force ou leur résistance.
Bientôt des prothèses abordables
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’arrivée des imprimantes 3D ne change pas directement le paradigme pour les professionnels du secteur. Ils vont les utiliser pour des recherches, seulement la qualité requise est telle que pour l’instant, les matériaux usinés classiquement restent de mise. Mais l’imprimante 3D, d’accès facile pour tout ingénieur ou même les étudiants, est la source de multiples initiatives et encourage la compétition. C’est l’effet « Darpa Challenge ».
En effet, il y a quelques années, la Darpa, branche technique du ministère américain de la Défense, trouvant trop coûteuse et surtout beaucoup trop lente l’innovation dans le secteur de la robotique, décida de lancer ces concours ludiques ouverts à tous.
Le premier, étalé sur trois phases annuelles, a permis de créer et tester des voitures sans conducteurs dans des épreuves de plus en plus complexes. La Darpa a ensuite lancé un nouveau concours de robots humanoïdes avec des épreuves démontrant l’aptitude à accomplir de manière autonome des tâches en milieu hostile. A cette occasion, d’énormes progrès ont été faits sur le marché.
Google a immédiatement compris l’intérêt direct en récupérant tous les talents pour sa propre Google Car mais aussi en rachetant la plupart des équipes du concours de robots, dont le fameux Boston Dynamics, pour devenir en quelques mois un acteur incontournable.
Et plus encore, Google considère que l’ouverture de la recherche à des tiers est un extraordinaire accélérateur. L’entreprise a d’ailleurs récupéré Regina Dugan, la patronne de la Darpa, pour piloter ses projets innovants...
Hugh Herr au MIT est plongé dans cet environnement, proche de Boston Dynamics, Darpa et Google.
Grâce à l’imprimante 3D, un écosystème se met en place qui devrait accélérer la recherche. Malgré les difficultés, on devrait bientôt disposer pour les membres de prothèses relativement abordables, assez bien remboursées et efficaces.
La tentation de l’« homme augmenté »
On verra donc dans les dix à vingt prochaines années des milliers de gens face à ce dilemme : dois-je amputer une partie saine de mon corps pour retrouver, à l’aide d’une prothèse, une vie « comme avant » ? 
Joseph Pleban a poussé plus loin l’expérience. Ce jeune adulte amateur de sports extrêmes (parachutes, surf...) n’a pas accepté le fait que la maladie des articulations d’une cheville dont il était atteint l’empêche de pratiquer ces passions. Alors que son pied est par ailleurs intact, il a obtenu de ses médecins une amputation et se prépare à pratiquer tous ces sports avec sa prothèse… C’est, pour sa compagne et ses amis, un objet de réjouissances.
On voit bien que son cas laisse présager de l’étape à venir. Son pied est fonctionnel mais il souffre psychologiquement de ne pas pouvoir faire son activité préférée. Lui aussi veut être fonctionnellement « comme avant ».
Hugh Herr explique qu’alors que ses prothèses s’améliorent sans cesse, son corps vieillit, mais selon lui, dans dix ans, les progrès seront tels qu’il marchera mieux et plus longtemps qu’un jeune homme.
On passera donc graduellement du cas de l’homme diminué à celui d’un homme valide mais qui, pour des raisons de plaisir ou économiques ou même militaires, voudra devenir un « homme augmenté », ne serait-ce que pour être capable de battre les amputés bien appareillés.
Un pianiste moyennement doué voudra une main plus rapide ou un lanceur de javelot, un bras herculéen.
Il serait judicieux pour eux d’attendre que les progrès des exosquelettes leur donnent cet avantage sans nécessiter une amputation. Mais il Il est probable que de nombreux impatients franchiront, si l’on ose dire, le pas.
Si la société a cédé à la chirurgie esthétique...
« Primum non nocere » – D’abord, ne pas nuire. C’est un des principaux préceptes appris aux étudiants en médecine. La première réaction à laquelle s’attendre, c’est bien l’opposition du corps médical à de telles initiatives. Quel praticien acceptera, s’autorisera à enlever un membre sain ? 
Et pourtant, notre société a finalement assez bien digéré la chirurgie esthétique ! Avec, là encore, un continuum subtil entre la réparation consécutive à des malformations ou des accidents, et la simple implantation pour (se) plaire de nouveaux attributs fessiers ou autres.
Aimee Mullins, amputée athlète et mannequin célèbre, dit avec humour qu’elle a moins de prothèses dans son corps que Pamela Anderson... De la cloison nasale déficiente ,on est passé aux divers liftings et aux recompositions parfois extrêmes. Et malgré les échecs dûment médiatisés, la demande est de plus en plus forte.
A la réflexion, on peut être surpris que dans la plupart des pays du monde, il ne soit pas illégal de changer son corps sans raison médicale. L’automutilation n’est pas punie par le droit français, sauf notamment pour échapper à une obligation militaire (art. L.321-22 du Code de la défense, ancien art. 418 du Code de justice militaire), mais elle est considérée comme symptôme d’une pathologie psychique.
Des recherches aux Etats-Unis indiquent qu’environ 4% des adultes pratiquent l’automutilation et environ 1% de la population générale de manière chronique.
Comme pour la chirurgie esthétique, qu’il faudra espérer qu’un minimum de déontologie retienne les chirurgiens d’opérer les esprits faibles ou les malades mentaux.
Les amputés peuvent donc espérer non seulement rattraper mais dépasser les standards biologiques. Le cinéma nous y a bien préparés avec toutes les variantes depuis Frankenstein. Mais on retiendra deux modèles emblématiques de notre propos : 
  • le policier accidenté qui devient Robocop ; 
  • l’industriel valide et riche qui devient à son gré Iron Man.
Ils veulent tous deux sauver le monde, ce sont des héros positifs. Le faible devient fort et l’anonyme surpuissant.
La course à « l’augmentation de l’homme »
Aujourd’hui, c’est l’armée américaine qui finance majoritairement ces travaux pour traiter quelques centaines de soldats, mais les deux tiers des 50 000 amputations annuelles aux Etats-Unis sont liés à des maladies vasculaires et le reste aux accidents. La bataille des assureurs a déjà commencé aux USA pour freiner le financement de ces nouveaux Robocops. C’est là l’autre grand combat d’Hugh Herr.
Qui seront les faibles de demain ? Ceux qui ne pourront pas être Robocop ou Iron Man, c’est-à-dire bien sûr les plus pauvres.
Pendant ce temps-là, chez les plus riches, les copines mannequins d’Aimee Mullins disent déjà qu’elles sont jalouses de ses douze paires différentes de jambes car elles ne peuvent pas, selon leur tenue, changer comme elle à leur guise de couleur ou de taille...
Au regard de l’histoire de la médecine esthétique, on ne voit pas comment la société pourrait résister. Car si la quête esthétique a pu triompher, ici les arguments « objectifs » sont encore plus forts : plus de force, de vitesse, une réjuvénation mesurable, etc...
Et ce n’est qu’une étape car derrière la révolution des membres, se profilent bien d’autres changements qui touchent tous les organes : coeur artificiel infatigable, oeil surpuissant, sexes, etc. Et là, plus d’exosquelette, il faudra accepter « l’échange standard ».
Ray Kurzweil, célèbre futurologue (qui a été embauché par... Google), nous annonce l’immortalité pour dans quelques décennies : « Le premier homme qui vivra, en bonne forme, plus de mille ans est déjà né ! »
Mais en attendant, la course à « l’augmentation de l’homme » est lancée et parions que malgré les scrupules moraux ou éthiques, nous l’accepterons, et pour la majorité d’entre nous, nous serons demandeurs.