2015/06/10

Le Medef mobilise ses troupes pour ne pas se faire « ubériser »

Le Medef mobilise ses troupes pour ne pas se faire « ubériser »

Pierre Haski | Cofondateur Rue89

BILLET
Vous pensiez le patronat effrayé par la lutte des classes ou pire, par les-taxes-qui-accablent-l’entrepreneur ? Non, la grande peur du patronat français, c’est de se faire « ubériser », selon le mot de Maurice Lévy, le PDG du groupe Publicis, inspiré par la « disruption » dans le secteur des taxis. Pour faire face à la menace, le Medef organise ce mercredi son « université du numérique ».
De manière significative, le quotidien économique Les Echos titre son dossierconsacré à ces assises patronales : 
« La “vieille économie” confrontée au raz-de-marée du numérique. »
Et donne l’exemple de trois piliers de l’industrie française menacés d’être « court-circuités par les géants du Net » : 
  • la SNCF, qui « veut jouer les intégrateurs à la place de Google ». L’entreprise publique ne veut pas laisser la place aux géants américains et a lancé « sa propre offensive numérique avec l’objectif de devenir le pivot de la mobilité des Français » ; 
  • Suez Environnement, qui ne veut pas perdre le contrôle de la gestion et de l’analyse du Big Data permettant de gérer la distribution de l’eau de manière plus performante. Il est attaqué sur ce sujet par des start-up, comme l’israélienne TaKaDu, qui offrent des solutions de pilotage à distance des réseaux d’eau pour les villes ; 
  • le labo Sanofi, dont l’un des principaux concurrents s’appelle désormais... Google, qui investit massivement dans la santé. « Avec des acteurs comme Google, l’univers de la concurrence change », déclare aux Echos Gilles Litman, directeur stratégie et développement de Sanofi France.

Les entreprises françaises ont peur de se faire ubériser par les géants dNet (GIUSEPPE CACACE/AFP)

Une grande entreprise de moins de 30 ans

Le problème est que l’économie française, et européenne, n’a pas su, ou pu, générer l’émergence de grands groupes de l’ère numérique, au-delà du dynamisme des start-up que l’on constate tous les jours.
Un chiffre révélateur cité par Les Echos : aux Etats-Unis, 63 des 100 premières entreprises ont moins de 30 ans d’existence. En France, il n’y en a qu’une : Gemalto, le fabricant de cartes à puces.
Le réveil est douloureux, et se fait au son du tocsin parmi des entreprises qui redoutent de voir le sol se dérober sous leurs pieds avec l’arrivée des nouveaux acteurs.
Elles ont longtemps cru que le numérique se limitait à créer un site vitrine pour leur entreprise, communiquer par e-mail et faire des présentations PowerPoint.
Elles réalisent que c’est beaucoup plus vaste que ça : cela affecte le rapport au client/consommateur, la circulation de l’information au sein de l’entreprise, la gestion des relations humaines, la conception même des produits...

« Ne convient pas au numérique »

Geoffroy Roux de Bézieux, le vice-président du Medef en charge de ces assises de mercredi, emploie dans le dossier des Echos un langage aux antipodes de la culture d’entreprise française : 
« L’économie collaborative, elle est aussi vraie pour les modes de management. Un mode de management extrêmement pyramidal, très hiérarchisé comme c’est la tradition en France, ne convient pas au numérique, qui repose sur le partage de l’information en temps réel.
Or, la hiérarchie se fonde sur la détention de l’information. C’est vrai dans les entreprises et encore plus dans l’administration. Le numérique supprime les échelons intermédiaires et remet en cause le dialogue social. »
Beau discours, mais qui ne correspond, pour l’heure, ni à la pratique ou même la conception de la majorité des entreprises en France, ni, il faut bien le dire, à la dominante du discours du Medef lui-même.
Le Medef veut consacrer cette journée de mercredi à « évangéliser » les entreprises sur la révolution numérique. Mais l’évangile selon Pierre Gattaz a plutôt des échos de l’ère pré-numérique, et court le risque de se faire lui-même, un jour, ubériser...