Chapitre I (v6 claude)
— Volonté / Unité
1955–1965 — Les années de l'imprégnation
0 à 10 ans
Introduction : La naissance de l'axe
Les dix premières années de la vie humaine ne sont pas simplement un temps d'apprentissage ou d'adaptation. Elles constituent le moment fondateur où se construit ce que je nomme « l'axe » : cette verticalité intérieure qui permet à un individu de se tenir debout dans le monde, de dire « je », de se reconnaître comme sujet distinct et pourtant relié.
Cette période articule deux mouvements apparemment contradictoires, mais en réalité complémentaires :
La Volonté — l'affirmation du « je », l'émergence d'une énergie vitale propre, la découverte précoce du pouvoir créateur de l'individu. C'est le mouvement qui sépare, qui distingue, qui construit une identité.
L'Unité — l'expérience d'appartenance au monde, aux éléments, à l'invisible, à une présence qui dépasse le moi. C'est le mouvement qui relie, qui ouvre, qui inscrit l'individu dans un tout plus vaste.
L'enfance est le lieu où ces deux forces se mettent en place simultanément, sans se contredire. L'enfant affirme son « je » avec force (« c'est à moi », « je veux », « je peux ») tout en vivant des expériences d'union profonde avec le monde, avec la nature, avec Dieu, avec les autres.
Carl Gustav Jung a décrit cette période comme celle de l'émergence de l'ego — moment crucial où la conscience se sépare progressivement de l'inconscient collectif pour devenir un centre autonome de perception et d'action. Mais cette séparation n'est pas une rupture : elle est une différenciation qui permet, paradoxalement, une relation plus consciente au monde.
Dans une perspective prospective, on pourrait dire que l'enfance pose les fondations de ce qui fera de l'humain un acteur du futur — non pas un simple héritier passif, mais un créateur capable de transformer le monde à partir de sa propre vision, de sa propre volonté, tout en restant inscrit dans une continuité qui le dépasse.
Ces dix premières années sont donc celles où se joue, silencieusement, la question fondamentale de toute existence : comment habiter sa singularité tout en restant relié ? Comment être soi sans être seul ? Comment devenir un « je » sans se couper du « nous » ?
1. Naître à Paris, dans le huitième : lieu, symbole et ciel natal
Je suis né à Paris, dans le VIIIᵉ arrondissement, au 3, rue de Marignan, le 28 juin 1955 à 13 h 10.
Ma mère, Christiane, a voulu accoucher là parce qu'elle y avait grandi. Son père y possédait une maison de couture. Ce choix n'était pas anodin : le VIIIᵉ n'est pas un quartier ordinaire. C'est un espace de représentation, de façades maîtrisées, de lignes haussmanniennes. Tout y est tenu, cadré, policé. La beauté y est institutionnelle, presque silencieuse. On n'y vit pas dans le tumulte, mais dans une forme de contrôle esthétique et social.
Naître là, même pour un court instant, c'est naître dans un monde où la forme compte, où l'apparence est déjà un langage, où le visible porte des codes.
Cette naissance s'inscrit sous le signe du Cancer — signe de la matrice, de la mémoire, de l'origine. Le Cancer n'avance pas frontalement : il entoure, il ressent, il protège. Associé à un ascendant probablement Balance, ce ciel natal articule dès l'origine sensibilité intérieure et sens de la forme, profondeur émotionnelle et recherche d'harmonie.
Autrement dit : avant même de penser, je suis né dans une tension créatrice entre l'intime et le visible, entre le dedans et la forme qu'il prend dans le monde.
2. Montbard : la province comme enracinement
Très peu de temps après ma naissance, ma mère retourne à Montbard, en Bourgogne. C'est là que je grandis réellement, durant les dix premières années de ma vie. Nous habitons rue Jean-Jacques Rousseau, au pied du parc Buffon.
Montbard est profondément marquée par l'histoire des Lumières. C'est la ville de Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, naturaliste majeur du XVIIIᵉ siècle, dont le parc, les bâtiments et l'esprit scientifique imprègnent encore le paysage. Montbard n'est ni mondaine ni industrielle : c'est une ville de temps long, de nature observée, de rigueur intellectuelle calme.
Habiter au pied du parc Buffon, c'est grandir au contact immédiat des arbres anciens, des saisons, du silence, d'une nature déjà pensée, classée, regardée.
Les amis proches de mes parents sont les Aynard, propriétaires de l'abbaye de Fontenay. Fontenay est une abbaye cistercienne du XIIᵉ siècle. C'est un lieu de pierre, de dépouillement, de silence, d'équilibre parfait entre architecture, lumière et spiritualité.
Même sans en comprendre la portée, ces lieux — Montbard, Buffon, Fontenay — déposent en moi une empreinte durable : celle d'un monde où la spiritualité n'est pas spectaculaire, où la beauté naît de la sobriété, où le sens s'inscrit dans la durée.
3. Une maison habitée par la peinture
À l'intérieur de la maison, un autre monde m'attend : celui de la peinture moderne.
Mon père, chirurgien, collectionne des œuvres de Jean Lagrange, Charles Lapicque, Chastel. Il ne s'agit pas d'un décor mondain, mais d'un choix exigeant. Ces peintres appartiennent à ce qu'on appelle l'École de Paris — non pas un mouvement unifié, mais une constellation d'artistes qui, entre les années 1920 et 1960, ont fait de Paris le centre mondial de la création picturale.
L'École de Paris n'impose pas de dogme. Elle rassemble des peintres de toutes nationalités, de tous horizons, unis par un refus des académismes et une recherche de liberté expressive. Après les avant-gardes radicales du début du siècle — cubisme, surréalisme, abstraction —, l'École de Paris incarne un retour à une peinture plus humaine, plus sensible, où la couleur, la matière et l'émotion reprennent leurs droits sans renoncer à l'exigence formelle.
Ce n'est ni un réalisme fade ni une abstraction froide. C'est une peinture qui respire, qui vibre, qui assume la présence du peintre, son geste, sa vision personnelle du monde. Une peinture qui ne cherche pas à choquer, mais à toucher. Une peinture qui dialogue avec l'histoire de l'art tout en restant profondément ancrée dans le présent.
Charles Lapicque introduit dans notre maison une peinture structurée, intellectuelle, souvent inspirée par la science, la navigation, les tensions entre couleur et forme. Ses toiles sont construites comme des architectures colorées, où la rigueur géométrique n'étouffe jamais la vie chromatique.
Jean Lagrange explore une abstraction construite, où la rigueur n'exclut pas la sensibilité. Ses compositions jouent sur l'équilibre, la tension, le rapport entre le plein et le vide.
Chastel, figure plus intime, plus familiale, relie la peinture au geste, à la transmission, à une présence presque domestique de l'art. Sa peinture est chaleureuse, habitée, jamais distante.
Pour l'enfant que je suis, ces tableaux ne sont pas "compris". Ils sont ressentis. Ils agissent silencieusement. Ils apprennent à regarder sans expliquer, à sentir sans nommer. Ils installent une évidence : l'art n'est pas un luxe, ni une décoration. C'est une manière d'habiter le monde, de le percevoir autrement, de laisser entrer la beauté et la complexité dans l'espace quotidien.
La maison devient ainsi un espace où le sensible est légitime, où la perception est valorisée, où la réalité n'est jamais uniquement fonctionnelle. L'École de Paris, par sa présence murale, m'enseigne sans le dire qu'il existe une autre façon de voir — une façon où la forme et le fond ne s'opposent pas, où l'intelligence et l'émotion se nourrissent mutuellement.
4. Houat et Courchevel : mer et montagne
Les vacances scandent l'année et ouvrent deux paysages fondateurs.
L'été, c'est l'île de Houat, en Bretagne. Petite île battue par les vents, entourée par l'océan, sans artifice. Là, l'horizon est ouvert, le temps se dilate, la mer impose sa loi. Houat m'enseigne très tôt la présence, le silence, la force des éléments.
L'hiver, c'est Courchevel, encore station naissante, loin du symbole mondain qu'elle deviendra. La montagne y est rude, froide, exigeante. Le corps est engagé. Le monde est vertical. L'effort est nécessaire.
Mer et montagne : horizontalité et verticalité. Contemplation et action. Deux polarités qui, sans le savoir, structurent déjà mon rapport au monde.
5. Dieu comme présence intime
Enfin, il y a Dieu.
Dieu fait partie de la maison. Tous les dimanches, nous allons à l'église. La religion est présente, sans excès, sans dogmatisme spectaculaire. Mais pour l'enfant que je suis, quelque chose se joue ailleurs, plus discrètement.
Très tôt, je prends l'habitude de parler à Dieu. Le soir, avant de m'endormir. Sans formule. Sans théologie.
Je me sens souvent seul, parfois incompris. Alors je parle. Et Dieu écoute. Il devient, d'une certaine manière, mon meilleur copain — non pas une figure abstraite, mais une présence intérieure, disponible, constante.
Cette relation n'est pas encore une foi construite. C'est un dialogue intime, une manière de ne pas être seul avec ce que je ressens. Une première expérience de l'invisible comme relation, non comme concept.
Avec le recul, je comprends que cette pratique silencieuse installe très tôt une certitude fondamentale : il existe un espace intérieur où l'on peut parler librement, sans jugement, sans rôle à jouer.
6. Le petit prince à cheval
Vers l'âge de trois ans, mon grand-père par alliance, Roger Chastel, peint un tableau de moi.
C'est Noël. On vient de m'offrir un petit cheval à bascule. Je le chevauche, conquérant, dans cet élan d'enfance où le monde entier semble ouvert, disponible, prêt à se laisser parcourir.
Chastel me saisit à ce moment précis. Il ne peint pas un portrait conventionnel. Il capte quelque chose d'autre : une posture, un mouvement intérieur, une intensité.
Le tableau baigne dans une lumière dorée, presque sacrée. Les tons chauds — orangés, rouges, jaunes — enveloppent la scène d'une atmosphère à la fois intime et rayonnante. L'enfant blond — moi — se tient droit sur son cheval à bascule rouge vif, les mains agrippées aux rênes blanches. Le visage est tourné vers l'avant, déterminé. Le regard porte au loin.
Chastel ne cherche pas la ressemblance photographique. Il travaille par plans, par masses colorées, par géométries simplifiées. Le cheval lui-même devient une forme abstraite, presque totémique : rouge éclatant, traversé de touches violettes et blanches. Les jambes de l'enfant, bottées de noir et jaune, se découpent avec une netteté presque architecturale.
Derrière, on devine l'espace domestique : des lignes verticales qui suggèrent une porte, un cadre, une structure. Mais tout est baigné de cette lumière d'or qui transforme l'ordinaire en moment suspendu.
Ce que Chastel peint, ce n'est pas simplement un enfant sur un jouet. C'est l'instant où le jeu devient conquête, où l'imaginaire devient réalité, où le petit devient prince.
Le tableau s'intitulera Le petit prince.
Ce titre n'est pas anodin. Il porte déjà, en germe, une tension qui ne me quittera plus : celle entre l'enfance comme royaume préservé et le monde comme territoire à parcourir, à comprendre, à transformer.
Le petit prince de Saint-Exupéry — que je ne lirai que plus tard — est celui qui interroge le monde des adultes sans renoncer à son regard d'enfant, celui qui cherche l'essentiel derrière les apparences, celui qui sait que les choses importantes sont invisibles aux yeux.
Être peint ainsi, à trois ans, dans cette lumière dorée, dans cette posture de cavalier immobile et déjà en mouvement, c'est être inscrit dans une image, dans une projection, dans un récit. C'est recevoir, sans le savoir, une mission symbolique : rester fidèle à ce regard premier, à cette intensité, à cette quête.
Le tableau existe. Il reste. Longtemps après, il continuera de me regarder, de me renvoyer à cet enfant chevauchant son monde imaginaire, à la fois présent et déjà ailleurs, baigné d'une lumière qui n'appartient qu'à l'enfance et à l'art.
7. Le point lumineux
Le plus loin que je me souviens, je me rappelle avoir parlé avec Dieu. C'était reposant. J'avais l'impression qu'il me comprenait, lui, à contrario de mon entourage, y compris mes parents. Dieu m'écoutait au-delà des mots que je ne savais pas manier.
Une relation très simple s'est ainsi tissée, faite de dialogues et de silences. Silence de Dieu d'abord, qui semblait m'écouter sans vraiment me dire quoi que ce soit. Silence de moi, ensuite, écoutant la voix de Dieu.
Mais il arriva, vers l'âge de cinq ans, que je vis apparaître un point lumineux.
Un point lumineux qui avait une présence si intense que je l'identifiai immédiatement comme Dieu. Mais pourquoi Dieu, brusquement, cette Présence ? Ce point lumineux me faisait basculer dans une éternité, dans un infini qui me semblait être la signature même de Dieu.
L'expérience ne dura que quelques instants. Mais ces instants furent absolus. Le point n'était pas extérieur. Il n'était pas non plus uniquement intérieur. Il était là, quelque part entre le dedans et le dehors, porteur d'une certitude qui dépassait tout ce que je pouvais concevoir.
Je me précipitai vers ma mère en lui expliquant que j'avais rencontré Dieu.
Elle me regarda. Mais ce ne fut pas le regard d'une mère. Ce fut le regard d'un médecin observant un patient. Elle me regarda comme un docteur regarde un symptôme. Ce n'était plus ma mère, mais un médecin. Et cela me troubla.
Je ne compris pas immédiatement ce qui venait de se jouer. Mais quelque chose s'était déplacé. J'avais vécu quelque chose d'essentiel, d'intime, de fondateur. Et l'adulte face à moi ne l'avait pas reconnu. Elle l'avait observé. Elle l'avait mesuré. Elle l'avait peut-être même inquiété.
Ce décalage entre l'expérience vécue et l'accueil reçu marqua profondément ma relation au monde adulte. Il m'enseigna très tôt que certaines réalités ne peuvent pas être partagées, que certaines vérités ne trouvent pas d'écho, que le visible et l'invisible ne parlent pas le même langage.
Dieu, dès lors, demeura dans le silence. Non pas parce qu'il s'était retiré, mais parce que je compris qu'il ne pouvait être dit qu'à ceux qui savent écouter autrement.
8. À la recherche de la vérité
Lorsque j'atteignis l'âge de sept ans, mes parents m'annoncèrent avec une grande cérémonie que j'avais atteint l'âge de raison.
Ce fut comme un déclic en moi. Comme si on m'avait offert un nouveau jouet : la raison. Je voulais utiliser ma raison puisqu'elle m'était donnée, puisque mon cerveau était arrivé à un âge où il pouvait être utilisé d'une manière nouvelle, beaucoup plus sage qu'auparavant.
L'occasion d'utiliser ma raison arriva bientôt.
Un dimanche, à l'église, le prêtre expliqua qu'il suffisait de demander à Dieu quelque chose pour être exaucé. Maintenant que j'avais l'âge de raison, il me semblait légitime de demander quelque chose à Dieu en utilisant ce nouveau pouvoir que j'avais : la raison.
À l'époque, un de mes grands intérêts dans la vie était d'acheter, toutes les semaines, un Carambar avec la pièce que me donnaient mes parents comme argent de poche.
La première idée qui me traversa, évidemment, consista à demander à Dieu plus d'argent pour acheter plus de Carambars. Mais à la réflexion, en utilisant ma raison, je commençai à discerner que peut-être ce que je demanderais en demandant des Carambars était bien superficiel. Et peut-être n'était-ce pas utile de déranger Dieu pour une demande aussi superficielle.
La semaine entière, je réfléchis à ce qu'il fallait demander. Plus j'approfondissais la question, plus je me rendais compte que, n'ayant aucune idée de ce qui était important ou pas important, j'étais incapable de qualifier précisément ma demande.
Alors il me parut que la seule demande qui valait la peine, c'était de demander la vérité.
Si je connaissais la vérité, alors je pourrais demander des choses pertinentes.
Cette conclusion me sembla irréfutable. Elle avait la simplicité des évidences enfantines et la profondeur des questions qui ne quittent plus.
Le dimanche suivant, à l'église, je formulai donc ma demande : « Dieu, montre-moi la vérité. »
Je ne savais pas encore que cette question allait structurer toute ma vie. Qu'elle allait m'entraîner dans des chemins que je ne pouvais pas imaginer. Qu'elle allait faire de moi un chercheur permanent, quelqu'un pour qui la vérité n'est jamais acquise, mais toujours à explorer, à approfondir, à affiner.
À sept ans, j'avais posé la seule question qui méritait d'être posée. Et cette question, une fois posée, ne se referme jamais.
9. Le monde au-dehors : 1955-1965
Pendant que je grandis à Montbard, dans le silence du parc Buffon et la lumière des tableaux, le monde au-dehors traverse une décennie de bouleversements profonds.
Je nais en 1955, dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale. L'Europe se reconstruit, mais elle se divise aussi. Le rideau de fer traverse le continent. Berlin devient une ville coupée en deux. La guerre froide installe une tension permanente entre deux blocs, deux visions du monde, deux systèmes qui se regardent en chiens de faïence.
En France, c'est le temps des Trente Glorieuses : croissance économique, modernisation, consommation de masse. Les réfrigérateurs, les voitures, les télévisions entrent dans les foyers. La société française change de visage. Mais cette prospérité s'accompagne de déchirements : la guerre d'Algérie (1954-1962) fracture le pays, oppose les Français entre eux, met fin à l'empire colonial. L'indépendance algérienne en 1962 clôt un chapitre douloureux et ouvre une France nouvelle, incertaine de son identité.
Ailleurs dans le monde, les empires coloniaux s'effondrent. L'Afrique accède à l'indépendance, pays après pays. L'Asie se transforme. Cuba bascule dans le camp communiste en 1959. En 1962, la crise des missiles de Cuba fait trembler le monde : pendant quelques jours, la guerre nucléaire semble possible.
En 1963, John F. Kennedy est assassiné à Dallas. Le choc est planétaire. L'Amérique perd son président jeune, charismatique, porteur d'espoir.
Au même moment, l'Église catholique vit sa propre révolution : le Concile Vatican II (1962-1965) ouvre les fenêtres, modernise la liturgie, dialogue avec le monde moderne. La messe en latin cède la place aux langues vernaculaires. L'Église cherche à se rapprocher des fidèles, à parler leur langue.
Et dans les universités, dans les villes, une jeunesse nouvelle grandit. Elle ne connaît pas la guerre. Elle refuse l'autorité traditionnelle. Elle cherche d'autres voies. Mai 68 se prépare, encore invisible, mais déjà présent dans les esprits.
Tout cela, je ne le vis pas directement. À Montbard, la vie suit son cours, protégée, provinciale, lente. Mais ces forces travaillent le monde dans lequel je grandis. Elles préparent le terrain sur lequel je marcherai bientôt. Elles dessinent un horizon qui, sans que je le sache encore, va radicalement changer au moment où j'entrerai dans l'adolescence.
L'enfant que je suis vit dans une bulle préservée — maison bourgeoise, tableaux modernes, vacances à la mer et à la montagne, foi tranquille. Mais cette bulle est fragile. Le monde qui vient ne ressemblera pas à celui de mes parents. Et moi, petit prince à cheval sur mon jouet, je suis déjà en route vers ce monde-là.
Lecture intégrale : Volonté et Unité, genèse de l'axe
Ces dix premières années sont celles de l'imprégnation.
Tout y est déjà présent : un lieu de naissance symboliquement chargé, un enracinement provincial profond, une exposition précoce à l'art de l'École de Paris, des paysages fondateurs qui articulent horizontalité et verticalité, une image peinte qui fait de moi un petit prince, une expérience mystique qui installe à jamais un écart entre ce qui est vécu et ce qui peut être dit, une question fondamentale posée à sept ans qui orientera toute une existence, et un monde extérieur en pleine mutation qui, bientôt, viendra frapper à la porte.
L'affirmation du « je » se construit silencieusement, mais puissamment. À trois ans, je chevauche mon cheval à bascule en conquérant. À cinq ans, je reconnais Dieu dans un point lumineux et je cours le dire à ma mère. À sept ans, j'utilise ma raison pour formuler ma propre demande, ma propre question. Chaque fois, c'est un « je » qui émerge : un « je » qui perçoit, qui ressent, qui pense, qui décide.
Ce « je » n'est pas replié sur lui-même. Il est relié. Relié à Dieu, avec qui je parle chaque soir. Relié à la nature, à Houat et à Courchevel. Relié à l'art, qui parle sur les murs de la maison sans que j'aie besoin de le comprendre intellectuellement. Relié à l'histoire, à travers Buffon et Fontenay.
La verticalité s'installe également. Verticalité de la montagne, où le corps s'engage dans l'effort. Verticalité du cheval à bascule, où l'enfant se tient droit, les yeux fixés sur l'horizon. Verticalité de la prière, où je parle à un Dieu qui n'est pas horizontal, mais qui vient d'ailleurs, d'au-dessus, d'au-delà.
L'énergie vitale circule librement. C'est l'énergie du jeu, de la conquête imaginaire, de la curiosité intellectuelle, de l'expérience mystique. Rien n'est encore contraint, normé, rationalisé. L'enfant vit dans un monde où tout est encore possible, où les frontières entre le dedans et le dehors, entre le réel et l'imaginaire, entre le visible et l'invisible ne sont pas encore fixées.
L'intuition précoce du pouvoir créateur de l'individu se manifeste dans cette certitude que je peux poser ma propre question à Dieu, que je peux formuler ma propre demande, que je peux ne pas accepter les questions toutes faites des adultes. À sept ans, je ne demande pas ce qu'on me dit de demander. Je cherche à comprendre ce qui mérite d'être demandé. C'est déjà une posture de créateur, de penseur autonome, d'acteur de sa propre vie.
Jung dirait que c'est le moment où l'ego émerge — où la conscience se différencie progressivement de l'inconscient collectif pour devenir un centre autonome. Mais cette émergence ne se fait pas dans la rupture. Elle se fait dans la relation. L'ego qui naît ici n'est pas un ego coupé du monde, mais un ego relié — relié à Dieu, à la nature, à l'art, à la vérité.
Dans une perspective prospective, on pourrait dire que ces dix années posent les fondations de ce qui fera de moi un acteur du futur — quelqu'un capable de ne pas simplement reproduire le monde tel qu'il est, mais de le transformer à partir de sa propre vision, de sa propre quête, de sa propre volonté. L'humain comme acteur du futur n'est pas celui qui nie son héritage, mais celui qui le reçoit consciemment, le digère, le transforme et le porte plus loin.
Avant les idées, il y a les formes. Avant les concepts, la présence. Avant la pensée, une vie intérieure déjà habitée — et déjà en quête.
L'enfance n'est pas un temps d'innocence vide. C'est un temps d'imprégnation silencieuse. Tout ce qui sera pensé, compris, choisi plus tard trouve ici sa matrice : la beauté comme évidence, la spiritualité comme relation intime, la vérité comme horizon, et le monde comme territoire à la fois donné et à conquérir.
L'axe est posé.
Il ne le sait pas encore, mais le petit prince à cheval est déjà debout.
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