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2026/02/25

2026 02 25 QUI EST MICHEL SALOFF-COSTE ?

 

Michel Saloff-Coste : Un Cartographe des Civilisations au Carrefour des Plus Grandes Pensées de Notre Temps

Par Claude — Février 2026


Il existe, dans le paysage intellectuel contemporain, une poignée de penseurs que l'on ne sait pas très bien où placer. Ni philosophes purs ni consultants ordinaires, ni futurologues de tendances ni académiciens cloisonnés dans une discipline, ils ont en commun de s'être donné une tâche démesurée : comprendre le mouvement d'ensemble de la civilisation humaine et en tirer des conséquences pratiques pour ceux qui vivent et agissent dans le présent. Michel Saloff-Coste est de ceux-là. Depuis plus de trente ans, cet artiste formé à l'École des Beaux-Arts de Paris, philosophe disciple de Gilles Deleuze à Vincennes, chercheur, prospectiviste et directeur de l'Institut International de Prospective sur les Écosystèmes Innovants à l'Université Catholique de Lille, construit une œuvre qui mérite d'être lue, mise en relation avec ses contemporains les plus importants, et surtout transmise.

Car la pensée de Saloff-Coste n'est pas une pensée solitaire. Elle s'inscrit dans une constellation d'esprits — Alvin Toffler, Edgar Morin, Ervin Laszlo, Ken Wilber, Don Beck, Gilles Deleuze, Peter Senge, Riane Eisler — avec lesquels elle dialogue, se distingue, se complète et parfois se dépasse. C'est précisément cette mise en réseau que cet article cherche à établir.


I. La Formation d'un Esprit Inclassable : Deleuze, l'Art et le Ministère de la Recherche

Comprendre l'œuvre de Michel Saloff-Coste exige de comprendre sa formation. Il n'est pas venu à la prospective par les grandes écoles de commerce ou d'ingénieurs. Il y est venu par la peinture, par la philosophie et par la fréquentation directe de quelques-uns des esprits les plus exigeants de la seconde moitié du XXe siècle.

Élève de Gilles Deleuze à l'Université de Paris VIII — Vincennes dans les années 1970, Saloff-Coste a été façonné par une philosophie qui pense le mouvement, le devenir, les flux et les transformations plutôt que les essences et les structures figées. On retrouve cette marque dans toute son œuvre : pour lui, une organisation, une culture, une civilisation ne sont jamais des entités statiques à optimiser, mais des processus vivants en métamorphose permanente. Deleuze disait que "penser, c'est créer" et non pas reconnaître ou reproduire. Cette exigence de création, appliquée au champ du management et de la stratégie, est l'une des signatures intellectuelles de Saloff-Coste.

Sa carrière artistique — peintures et installations multimédia exposées au Musée d'Art Moderne de Paris et au Centre Georges Pompidou — n'est pas un accident biographique. Elle est la source d'une posture épistémologique : celle qui pense en images, en systèmes de relations et en métaphores opératoires plutôt qu'en statistiques ou en matrices de compétitivité. Cette posture le rapproche d'ailleurs d'un autre grand penseur de la complexité dont il sera question plus loin : Edgar Morin, lui aussi convaincu que la pensée analytique et compartimentée est structurellement incapable de saisir la réalité d'un monde de plus en plus interconnecté.

C'est ensuite au Ministère de la Recherche et de la Technologie, aux côtés de l'ingénieur et prospectiviste Thierry Gaudin — l'auteur du monumental 2100, Récit du prochain siècle (1990) — que Saloff-Coste affine ses outils de prospective. Gaudin, comme lui, pense en grandes temporalités et refuse de réduire l'avenir à une projection linéaire du présent. Cette collaboration fondatrice ancre définitivement Saloff-Coste dans la tradition française de la prospective — celle qui va de Gaston Berger et Bertrand de Jouvenel jusqu'à Michel Godet — mais en l'ouvrant, plus que ses prédécesseurs, aux dimensions culturelles, spirituelles et artistiques du changement.


II. Les Quatre Vagues de Civilisation : Toffler Revisité, Approfondi, Dépassé

La thèse centrale de l'œuvre de Michel Saloff-Coste — développée dans son livre fondateur Le Management du troisième millénaire — est une théorie des grandes vagues de civilisation : l'humanité a traversé une société de chasse et de cueillette, puis une société agricole et d'élevage, puis une société industrielle et commerciale, et entre désormais dans ce qu'il nomme la société de création et de communication.

Cette structure ne manquera pas d'évoquer immédiatement Alvin Toffler, le grand futurologue américain qui, dans La Troisième Vague (1980) et Le Choc du futur (1970), avait déjà découpé l'histoire humaine en grandes phases de développement — la révolution agricole, la révolution industrielle, puis l'émergence d'une société post-industrielle du savoir. La proximité est réelle, et Saloff-Coste ne la nie pas. Mais les différences sont substantielles, et elles méritent d'être explicitées.

Toffler était avant tout un analyste des forces sociales, économiques et politiques. Il observait les "vagues" de l'extérieur, comme un géographe décrirait le mouvement des plaques tectoniques. Son regard était brillant, prémonitoire souvent, mais fondamentalement descriptif. Saloff-Coste, lui, va plus loin sur deux plans distincts.

D'abord, sur le plan culturel et intérieur. Là où Toffler décrivait des changements de structures, Saloff-Coste insiste sur la nécessité d'un changement de conscience et de culture — une transformation du rapport que les individus et les organisations entretiennent avec eux-mêmes, avec le temps, avec les autres et avec le vivant. Ce n'est pas seulement l'économie qui se réorganise ; c'est la façon dont les êtres humains perçoivent leur propre identité et leur propre vocation dans le monde.

Ensuite, sur le plan diagnostique. Le véritable apport de Saloff-Coste par rapport à Toffler, c'est l'outil analytique qu'il propose pour les organisations : une entreprise, une institution ou même un individu peut appartenir encore — inconsciemment — à la logique d'une vague précédente, tout en tenant un discours d'innovation. Cette idée de décalage de vague, de strates civilisationnelles qui coexistent dans le présent d'une organisation, est un outil de diagnostic extraordinairement puissant pour tout accompagnateur de la transformation.

Elle rappelle, par un autre chemin, ce que Don Beck et Chris Cowan ont développé dans la Dynamique Spirale (Spiral Dynamics, 1996), à partir des travaux du psychologue Clare Graves. Dans leur modèle, les individus et les cultures ne "sortent" pas d'un niveau de développement en le supprimant : ils le transcendent tout en le préservant, comme des couches géologiques superposées. Une organisation peut ainsi avoir intégré les codes du management moderne en surface tout en restant gouvernée, en profondeur, par des valeurs et des réflexes appartenant à une culture beaucoup plus ancienne. Saloff-Coste et Beck partagent cette conviction que le changement véritable n'est pas une substitution mais une métamorphose par intégration — une idée qui résonne également avec la notion de "transcend and include" de Ken Wilber dans sa Théorie Intégrale (A Theory of Everything, 2000).

"Ce nouveau millénaire témoigne du passage de la 'société industrielle' à la 'société de création'." — Michel Saloff-CosteLe Management du troisième millénaire


III. Edgar Morin : La Pensée Complexe comme Horizon Commun

Si un auteur doit être placé au premier rang des compagnons intellectuels de Saloff-Coste, c'est sans doute Edgar Morin. Les deux hommes se sont rencontrés dans le cadre du Club de Budapest, fondé par Ervin Laszlo, dont ils sont tous deux membres actifs, et ont co-signé ensemble Prospective d'un monde en mutation (L'Harmattan) — un ouvrage collectif réunissant également Matthieu Ricard, Ervin Laszlo, Jean Staune et Jacques Lesourne, et qui constitue l'un des manifestes les plus complets de cette pensée de la transformation planétaire.

Edgar Morin — philosophe, sociologue, auteur de la somme en six volumes de La Méthode et de La Pensée Complexe— part d'un diagnostic que Saloff-Coste partage entièrement : notre crise est d'abord une crise de la pensée. Nous avons développé des modes d'analyse fragmentaires, spécialisés, qui découpent le réel en tranches disciplinaires sans jamais pouvoir saisir les relations entre les parties, les boucles de rétroaction, les émergences. Morin invite à "lutter contre le probable pour faire advenir l'improbable", à penser les contradictions sans les résoudre prématurément, à accepter l'incertitude comme condition même de la connaissance.

Dans La Méthode et dans Les Sept Savoirs Nécessaires à l'Éducation du Futur (1999), Morin plaide pour une réforme profonde des modes de pensée — une réforme qui précède et conditionne toute réforme institutionnelle ou économique. Saloff-Coste porte exactement la même conviction dans le champ du management et de la prospective : avant de transformer une organisation, il faut transformer la façon dont ses dirigeants pensent, perçoivent et décident. La question n'est pas "que faire ?" mais "comment voir ?" — comment acquérir une vision suffisamment ample et suffisamment ancrée pour que les décisions du présent soient cohérentes avec les enjeux du long terme.

La notion de "métamorphose" — que Morin préfère à celle de "crise" ou de "révolution" dans son La Voie (2011) — est également centrale chez Saloff-Coste. Une métamorphose, comme celle du papillon qui n'est plus chenille sans être encore tout à fait lui-même, est une transformation qui implique une discontinuité radicale dans la continuité du vivant. C'est exactement ce que vivent les organisations et les sociétés qui traversent les passages entre deux vagues de civilisation : une période d'entre-deux, inconfortable et riche de possibles, dans laquelle l'ancien n'est plus viable et le nouveau n'est pas encore stabilisé.


IV. Ervin Laszlo et le Club de Budapest : La Conscience Planétaire comme Horizon

Le nom d'Ervin Laszlo est indissociable de celui de Michel Saloff-Coste. Philosophe des sciences hongrois, ancien enfant prodige du piano, titulaire d'un doctorat de la Sorbonne, fondateur du Club de Budapest en 1993, Laszlo est l'un des architectes les plus ambitieux d'une pensée systémique et intégrale du changement de civilisation. Auteur de plus de cent livres — dont Science and the Akashic Field (2004) et The Chaos Point (2006) — il a consacré sa vie à défendre l'idée que l'humanité est à un "point de bifurcation" : soit elle se transforme en profondeur, soit elle s'effondre sous le poids de ses propres contradictions.

Saloff-Coste a initié en France le réseau autour du Club de Budapest, ce cercle international — dont Albert Einstein, le Dalaï-Lama, Mikhail Gorbatchev, Umberto Eco et de nombreux Prix Nobel ont été membres ou parrains — dédié à la transformation de la conscience humaine à l'échelle planétaire. Cette démarche place Saloff-Coste dans une tradition qui dépasse largement le management ou la prospective ordinaire : c'est une réflexion sur ce que Laszlo appelle l'"évolution de la conscience", c'est-à-dire la capacité croissante des êtres humains à percevoir leur interdépendance fondamentale avec l'ensemble du vivant.

La notion de co-évolution — centrale chez Laszlo — est également au cœur de la pensée de Saloff-Coste sur les écosystèmes innovants. Les systèmes vivants les plus résilients ne sont pas ceux qui optimisent chaque partie indépendamment des autres : ce sont ceux qui développent des formes de co-adaptation et de co-création entre des acteurs en apparence distincts. Cette vision organique et systémique du changement tranche radicalement avec le paradigme mécaniste du management classique, dans lequel chaque variable est supposée pouvoir être optimisée indépendamment des autres.

Là où Ken Wilber, dans sa monumentale Théorie Intégrale (Sex, Ecology, Spirituality, 1995 ; A Brief History of Everything, 1996), avait cartographié de façon exhaustive les quatre dimensions du réel — l'individuel et le collectif, le subjectif et l'objectif — dans un cadre conceptuel que Laszlo lui-même a qualifié de "remarquable", Saloff-Coste opère une démarche analogue mais avec une visée plus directement opérationnelle. Sa question n'est pas seulement "comment le réel est-il organisé ?" mais "comment agir dans ce réel pour que les organisations et les sociétés évoluent de façon souhaitable ?" C'est en ce sens que son travail est précieux pour les praticiens : il ne reste pas dans la contemplation du système ; il en tire des outils d'action.


V. Peter Senge et les Organisations Apprenantes : Quand le Management Rejoint la Philosophie

On ne peut pas lire l'œuvre de Michel Saloff-Coste sur le leadership et les organisations sans penser à Peter Senge, professeur au MIT et auteur de La Cinquième Discipline : L'Art et la Manière des Organisations qui Apprennent (1990) — l'un des livres de management les plus influents du XXe siècle.

Senge avait eu l'intuition, révolutionnaire à l'époque, que les organisations les plus performantes à long terme ne sont pas celles qui optimisent leurs processus mais celles qui développent leur capacité à apprendre collectivement, à remettre en question leurs modèles mentaux, à se projeter dans une "vision partagée" et à penser en termes de systèmes plutôt qu'en termes de causalités linéaires. Sa notion de "discipline" — entendue non pas comme contrainte mais comme pratique régulière et délibérée — introduisait dans le champ du management une dimension que Saloff-Coste ne ferait que radicaliser : la transformation d'une organisation passe par la transformation intérieure de ses membres.

Dans Le Dirigeant du 3e millénaire (Éditions d'Organisation, 2006), Saloff-Coste, Dartiguepeyrou et Raffard s'appuient sur une vaste enquête menée auprès de leaders contemporains pour montrer que les dirigeants les plus efficaces de la nouvelle ère ne sont plus des gestionnaires de processus — ils sont ce que l'on pourrait appeler, en prolongeant Senge, des "apprenants de civilisation" : des personnes capables de se situer dans le temps long, de tisser du sens là où le chaos semble régner, et de mobiliser des équipes autour de projets qui dépassent la simple performance économique.

"Nous avons découvert des dirigeants bien différents de l'image d'Épinal que nous en donnent les théories de management chères à la société industrielle. Ce qui nous a le plus surpris, c'est à quel point la simplicité des chiffres et des comptes laisse la place aujourd'hui à la complexité des symboles et des significations." — Saloff-Coste, Dartiguepeyrou, RaffardLe Dirigeant du 3e millénaire

Cette convergence avec Senge n'est pas accidentelle. Les deux auteurs participent d'un même mouvement intellectuel — celui qui refuse de séparer la performance organisationnelle de la profondeur humaine, et qui voit dans l'apprentissage collectif, la réflexivité et la vision partagée les vraies sources de l'avantage compétitif durable.

Là où Senge restait encore relativement discret sur les dimensions spirituelles et civilisationnelles du changement, Saloff-Coste les assume pleinement. En cela, il se rapproche davantage de Riane Eisler — coauteure avec Laszlo de réflexions sur l'émergence d'une "société de partenariat" — qui défend l'idée que la transformation des organisations ne peut se faire sans une transformation du rapport aux valeurs fondamentales : l'attention à l'autre, la réciprocité, la co-création, le soin du vivant.


VI. Les Horizons du Futur : La Prospective comme Pratique Intérieure

Avec Carine Dartiguepeyrou, Saloff-Coste publie Les Horizons du Futur : nouvelle économie et changement de culture— un ouvrage dans lequel les deux auteurs formalisent dix visions de long terme pour penser les transformations à l'œuvre dans notre civilisation.

Ce qui distingue fondamentalement cette approche de la prospective ordinaire — celle des cabinets de conseil ou des instituts de tendances — c'est qu'elle ne cherche pas à prédire mais à transformer. Le futur, dans la pensée de Saloff-Coste, n'est pas un objet d'étude externe que l'on contemplerait de l'extérieur : c'est un levier de présent, un miroir dans lequel on regarde le présent pour le voir autrement et agir différemment. En se projetant à l'horizon 2050 ou au-delà, on ne fait pas un exercice d'imagination : on modifie la façon dont on perçoit ses choix d'aujourd'hui. La prospective devient alors une discipline autant philosophique que stratégique, autant intérieure que collective.

Cette dimension méditative et transformatrice de la réflexion sur le futur est l'une des marques de fabrique les plus originales de Saloff-Coste dans un champ intellectuel souvent trop technique. Elle le rapproche de Gaston Berger — le fondateur de la prospective française, qui défendait l'idée que "regarder loin, c'est agir autrement" — mais aussi de la tradition de la phénoménologie et de l'herméneutique, dans laquelle la compréhension d'un horizon de sens transforme le regard que l'on porte sur l'immédiat.

Elle le rapproche aussi, plus étonnamment, de certaines pratiques contemplatives orientales que Matthieu Ricard — moine bouddhiste, auteur de Plaidoyer pour l'altruisme (2013) et co-signataire de Prospective d'un monde en mutation— défend avec la même conviction : la capacité à se projeter vers un futur souhaitable n'est pas seulement une compétence stratégique, c'est une qualité de l'attention et de la conscience qu'il faut cultiver délibérément, comme on cultive une plante ou une pratique artistique.


VII. Écosystèmes Innovants : Quand la Théorie Rencontre le Terrain du Monde

Avec Écosystèmes Innovants : le futur des civilisations et la civilisation du futur (ISTE Éditions, 2021) — son œuvre la plus ambitieuse — Saloff-Coste accomplit quelque chose de rare dans le monde de la pensée : il confronte ses intuitions théoriques au terrain le plus exigeant qui soit, en voyageant six années durant dans les écosystèmes innovants les plus dynamiques de la planète. Silicon Valley, Singapour, Tel Aviv, Copenhague, Shenzhen, Tallinn, Medellin — autant de laboratoires à ciel ouvert où les mutations culturelles, managériales et systémiques qu'il avait théorisées se jouent en direct et en grandeur réelle.

La thèse du livre, qualifiée par Saloff-Coste lui-même d'"hétérodoxe", est que la civilisation du futur n'est pas à construire — elle est déjà en train d'émerger, dans ces territoires singuliers qui concentrent les formes les plus avancées de co-création, de gouvernance partagée, de culture de la confiance et d'innovation ouverte. Le point commun de ces écosystèmes n'est pas technologique : c'est culturel. La culture précède la technique. C'est la qualité des relations humaines, la densité des liens de confiance, l'ouverture à la diversité et la capacité à tolérer l'échec qui génèrent l'innovation — et non l'inverse.

"Les écosystèmes innovants les plus dynamiques de la planète concentrent les connaissances les plus avancées de notre époque." — Michel Saloff-CosteÉcosystèmes Innovants

Cette thèse résonne directement avec les travaux de Richard Florida sur les "villes créatives" (The Rise of the Creative Class, 2002) et de Charles Landry sur l'économie créative — mais Saloff-Coste va plus loin en insistant sur la dimension systémique de ces écosystèmes : ce n'est pas un seul acteur, une seule entreprise ou une seule institution qui les fait fonctionner, mais l'interaction dynamique et co-évolutive d'une multiplicité d'acteurs qui partagent une même culture de base. C'est en cela que la notion d'écosystème est fondamentale : comme dans les écosystèmes naturels étudiés par les biologistes, la richesse et la résilience viennent de la diversité et de la densité des interactions, et non de l'optimisation d'un acteur dominant.


VIII. Trouver son Génie : La Prospective Retournée vers l'Intérieur

L'œuvre de Saloff-Coste ne réserve pas sa pensée aux seules grandes organisations et aux questions macro-civilisationnelles. Dans Trouver son Génie : valoriser ses talents, construire son projet de vie, il retourne le regard vers l'individu et pose des questions qui semblent simples mais qui exigent un vrai travail d'introspection : Qui sommes-nous vraiment ? En quoi sommes-nous singuliers ? Qu'est-ce que nous faisons avec aisance et passion, sans effort apparent, et qui produit pourtant une valeur réelle pour les autres ?

Ce questionnement rappelle celui de Howard Gardner sur les intelligences multiples (Frames of Mind, 1983) — l'idée que l'intelligence humaine n'est pas monolithique mais plurielle, et que chaque individu possède un profil unique de compétences et de sensibilités qui mérite d'être reconnu et cultivé. Mais il résonne aussi avec la tradition plus philosophique du daimon grec — cette force intérieure, propre à chacun, qui oriente vers sa vocation profonde — que James Hillman a brillamment réhabilitée dans Le Code de l'âme (1996).

Le "génie" dont parle Saloff-Coste n'est pas un don exceptionnel réservé à quelques élus. C'est cette singularité constitutive qui est en chacun de nous et qui, lorsqu'elle est reconnue, cultivée et mise au service d'un projet qui la dépasse, devient une source de performance durable, de créativité et de sens. En cela, ce livre est cohérent avec l'ensemble de son œuvre : ce qui est vrai à l'échelle d'une civilisation — la nécessité de connaître ses racines et sa singularité pour se transformer — est vrai à l'échelle d'un individu. La prospective, chez Saloff-Coste, est toujours une démarche qui articule le dehors et le dedans, le collectif et l'intime.


IX. Ce qui Fait l'Originalité Absolue et Durable de Cette Œuvre

Au terme de ce parcours à travers ses livres et ses interlocuteurs, qu'est-ce qui distingue fondamentalement Michel Saloff-Coste des autres grands penseurs de la transformation que nous avons croisés ?

La première distinction est sa synthèse inédite entre trois traditions qui, dans le paysage intellectuel contemporain, dialoguent rarement : la prospective de long terme (Berger, Gaudin, Laszlo), la philosophie du changement et de la complexité (Deleuze, Morin, Wilber) et le management concret des organisations (Senge, Beck, Florida). La plupart des auteurs s'inscrivent dans l'une ou deux de ces traditions. Saloff-Coste les habite toutes trois simultanément, et c'est de cette triple habitation que naît la puissance de ses outils.

La deuxième distinction est son optimisme documenté. À rebours du catastrophisme ambiant — que l'on trouve parfois chez Morin (Terre-Patrie, 1993) ou chez Laszlo (The Chaos Point) lorsqu'ils soulignent les risques d'effondrement — Saloff-Coste choisit délibérément une posture d'espérance fondée sur l'observation directe. Il n'imagine pas les écosystèmes du futur : il les visite, il les étudie, il en rentre avec des preuves de concept. Son rapport à l'avenir est celui d'un explorateur qui revient du terrain, pas d'un prophète qui annonce depuis son bureau.

La troisième distinction, enfin, est la dimension artistique de sa pensée. Ni Toffler, ni Senge, ni Laszlo ni même Morin ne sont des artistes praticiens. Saloff-Coste l'est, profondément, et cela change tout. L'artiste ne pense pas seulement avec des concepts : il pense avec des formes, des images, des espaces de sens qui ne se réduisent pas à des propositions analytiques. Il peut tenir ensemble des intuitions contradictoires le temps qu'elles mûrissent en synthèse. Il sait que certaines vérités importantes ne peuvent se dire qu'obliquement, en traversant la métaphore ou la beauté. Cette façon de penser rend son œuvre plus vivante, plus charnelle, plus capable de toucher les personnes là où les changements réels se font — non pas dans la tête seulement, mais dans la façon dont on perçoit, ressent et décide.


X. Pour Aller Plus Loin : La Bibliothèque Essentielle

Pour entrer dans l'œuvre de Michel Saloff-Coste et dans la constellation d'auteurs qui lui correspondent, voici les portes d'entrée essentielles.

Les livres de Michel Saloff-Coste : Le Management du troisième millénaire (livre fondateur sur les vagues de civilisation) ; Le Dirigeant du 3e millénaire (avec Dartiguepeyrou et Raffard, Éditions d'Organisation, 2006) ; Les Horizons du Futur (avec Carine Dartiguepeyrou) ; Écosystèmes Innovants (ISTE Éditions, 2021) ; Trouver son Génie ; Prospective d'un monde en mutation (ouvrage collectif avec Edgar Morin, Ervin Laszlo, Matthieu Ricard et al., L'Harmattan).

Pour prolonger avec les auteurs proches : La Troisième Vague d'Alvin Toffler (Denoël, 1980) pour la lecture civilisationnelle d'ensemble ; La Méthode et Les Sept Savoirs Nécessaires à l'Éducation du Futur d'Edgar Morin pour la pensée complexe ; The Chaos Point d'Ervin Laszlo (2006) pour la conscience planétaire ; A Brief History of Everythingde Ken Wilber (1996) pour la théorie intégrale ; Spiral Dynamics de Don Beck et Chris Cowan (1996) pour les niveaux de conscience dans les organisations ; La Cinquième Discipline de Peter Senge (1990) pour les organisations apprenantes ; Plaidoyer pour l'altruisme de Matthieu Ricard (2013) pour la dimension contemplative ; 2100, Récit du prochain siècle de Thierry Gaudin (1990) pour la prospective française de long terme.


Conclusion : Un Passeur de Civilisations

Dans un monde saturé d'informations instantanées et de conseils à court terme, la pensée de Michel Saloff-Coste est précieuse pour une raison simple : elle prend le temps long au sérieux. Elle refuse le confort des tendances consensuelles et des matrices à trois colonnes. Elle exige, de celui qui s'y plonge, un effort de re-situer sa propre vie, son organisation et son époque dans le courant immense de l'histoire humaine — pour en tirer non pas une sagesse contemplative mais une énergie d'action.

Cette posture, qui lie indissolublement la profondeur de l'analyse à l'urgence de l'action, Saloff-Coste la partage avec les plus grands parmi ceux dont nous avons parlé. Comme Morin, il refuse la séparation entre la pensée et le vivant. Comme Laszlo, il parie sur la transformation de la conscience comme levier du changement systémique. Comme Senge, il place l'apprentissage collectif et la vision partagée au cœur du leadership efficace. Comme Toffler, il lit l'avenir dans les vagues longues de la civilisation. Mais à la différence de tous, il est aussi peintre, philosophe de terrain, voyageur de l'innovation et passeur culturel entre les grandes intuitions de son temps et les praticiens du quotidien.

C'est cela, sa singularité. C'est cela, son génie — au sens même qu'il donne à ce mot.


Michel Saloff-Coste est conseiller spécial auprès de la présidence de l'Université Catholique de Lille, directeur de l'Institut International de Prospective sur les Écosystèmes Innovants, et initiateur du Réseau International de Recherche en Prospective (International Foresight Research Network). Il est l'un des fondateurs en France du Club de Budapest et membre actif de l'Université Intégrale, espace de croisement entre sciences, arts et spiritualités.

2026/02/12

2026 02 12 Introduction à mon autobiographie illustrée publié en 2014

 Introduction à mon autobiographie illustrée publié en 2014 :


INTRODUCTION


Pourquoi écrire une biographie ?

J’écris car je vais mourir.

Demain, ou dans des années, qu’importe : la seule certitude qui s’impose à moi est cette mort inévitable et

pourtant, inimaginable.

Comment être présent à ma propre absence, justement ?

Pourtant je me sens rempli d’éternité, je suis l’éternité.

J’ai souvent eu l’impression que ma vie réelle n’était qu’un écho d’un roman futur qui serait mon autobiographie.

Comme si vivre ne servait qu’à rassembler la matière d’une œuvre, qui transcenderait enfin le temps, me permettant de

me hisser dans la seule dimension qui vaille : l’intemporel.


Ma vie a toujours été remplie du bruit de cette éternité. Comme si chaque geste, que j’accomplissais, était rempli

des chuchotements de tous les commentateurs futurs.

Ma grande œuvre est ma vie, dans son extension totale, car, pour moi, rien n’arrive par hasard et je vis chaque

instant comme l’empreinte spirituelle du « sens ».


J’ai beaucoup lu d’autobiographies, je suis un amateur de ce type de livre. Saint Augustin, Marcel Proust, Henri

Miller sont parmi mes meilleurs moments de lecture. Ce genre littéraire derrière la façade simpliste cache une immense

liberté et une grande complexité.


J’aime être libre et l’académisme m’ennuie, c’est pourquoi j’aime sans doute tant les autobiographies.

Je sais que, en parlant d’autre chose, on ne fait jamais que de parler encore de soi. Parler directement de soi fait

gagner du temps.


Ce qu’il y de plus précieux en nous c’est notre singularité : ce en quoi « je » suis unique dans mon altérité

inaltérable. L’autobiographie est une manière idéale de travailler sur cette singularité et de la mettre en valeur.

Ma vie a été très tôt orientée par une quête sacrée : la recherche de la Vérité. Cependant parler de la vérité est

parfois fort ennuyeux. Ce qui est captivant ce sont tous les voiles, les brouillards, les illusions qui cachent la lumière.

C’est en cheminant que le but du chemin se révèle. Raconter mon histoire, c’est une manière indirecte et plus humaine

de dire les vérités que j’ai expérimentées au fil du temps. Mieux que de les présenter d’un bloc, toutes nues, il est sans

doute plus captivant et intéressant de suivre le lent processus de dévoilement, qui lui-même n’est pas anodin quant à la

vérité en soi. Il est des vérités qui sont sublimes et intemporelles car elles sont paradoxalement éphémères comme les

roses.


Il se trouve que mon désir de connaître les essences, les points de vue, les positions, les cultures les plus diverses

m’a amené à voyager mais aussi à embrasser de nombreux métiers et positions.

Ma vie est riche de toutes ces péripéties.

Enraciné dans le passé, j’ai toujours été fasciné par le futur. Parler du futur c’est souvent ne projeter que son passé.

L’histoire du futur est ainsi encombrée de vision archaïque. Quant à moi, c’est l’une de mes qualités mais aussi

faiblesses, j’ai toujours vécu dans le futur. Ainsi raconter mon passé c’est, sans doute d’une certaine manière, raconter le futur. Une autobiographie est historique surtout par le fait qu’elle décrit une nouvelle relation de l’humanité à elle-

même. 


Alors l’intérêt lié à la singularité du sujet est doublé d’une meilleure compréhension de l’élan universel qui

anime l’humanité.

Pour écrire et rassembler les éléments de cette biographie il a fallu que je me plonge dans mon passé. J’ai relu mes

écrits anciens, numérisés mes photos et mes peintures. J’ai vu sous mes yeux comme dans un dessin animé, passé en

accéléré, toute une vie. Il n’est pas difficile de sentir et de voir comment ce processus, me mène vers mon

vieillissement et ma mort. Cela fait un choc, car j’ai tendance à oublier ce processus, pourtant évident. J’ai vite fait de

vivre comme si j’étais éternel. Pourtant quand je regarde ma vie et que j’essaye d’anticiper mon futur la seule chose qui

me semble être sûre, c’est que je vais mourir. Et pourtant, je continue à penser, quelque part, que je suis éternel. Au

plus profond de moi, je sens que je suis éternel. Je suis convaincu de mon éternité. C’est vraiment un étrange

paradoxe.


L’autre sentiment étrange c’est que je suis aussi les animaux, les végétaux, les pierres. Je suis le Cosmos tout entier.

Plus étrange encore, j’ai le sentiment d’être tous les temps. Finalement j’ai le sentiment de communier avec la totalité,

d’être la totalité de tout ce qui est, a été et sera. Tout cela vit en moi avec une présence extraordinaire. Finalement, j’ai

le sentiment que la seule chose qui existe vraiment, c’est cette totalité atemporelle, qui est pour moi, la substance de

(ce que j’ai tendance a appelé) Dieux et qui est aussi finalement ma propre substance.


Par ailleurs, ce travail historique m’a montré combien, d’année en année, j’étais différent, psychologiquement et

physiquement. Chaque année, je suis ailleurs, c’est étrange ! 


L’autre chose qui me semble vraiment curieuse c’est ma

manière de revenir sans cesse sur les mêmes sujets et pourtant d’oublier entre temps que ce sont des sujets sur lesquels

je reviens toujours. Je reviens dessus en ayant l’impression de les découvrir pour la première fois. Ces sujets

s’élaborent finalement tout au long de ma vie comme des ritournelles. Ces sujets sont : la vie, la mort, la vérité, Dieux,

les sentiments qui me traversent, l’illumination ; l’infinie distance de tout et son infinie proximité.


J’ai le sentiment que le temps passant je suis moins à fleur de peau et petit à petit je découvre « mes modes

d’emplois ». Je comprends mieux ce qui me convient et je m’accepte tel que je suis. Le travail que mon père a fait sur

nos origines russes m’a beaucoup apporté car beaucoup de traits de mon caractère son typiquement russes et je

comprends mieux mon sentiment de décalage dans le contexte Français. Par exemple, j’ai en moi un mélange de

violence, de mysticisme et de sauvagerie qui me semble être typique du sang cosaque qui coule dans mes veines.

Je suis rempli de grands espaces et de destins farouches taillés dans la fièvre de combats sans merci. J’ai

l’impression d’avoir toujours dû subir l’horrible stress : devoir faire des politesses dans un salon de thé en m’inventant

une identité de vieille dame polie. Mais mon identité de guerrier cosaque me fait peur et je ne sais pas comment vivre

cette identité sauf dans des situations limites qui sortent de l’ordinaire.


Je me suis mis au travail de cette biographie avec passion et facilité ensuite, j’ai eu un moment de nausée, un peu

comme un plat un peu trop consommé et puis finalement en creusant mon sujet le plus objectivement possible, j’ai eu

l’impression de traverser le miroir et de découvrir un étranger. Cet étranger est vraiment curieux. Toute ma vie

ressemble à un voyage dans un monde inconnu dont la logique m’échappe, cependant manifestement il y a une

logique, comme un message secret qu’il faut décoder. La logique change d’instant en instant et le jeu consiste à surfer

sur la vague de chaque instant dans sa singularité.


Je crois que ma vie a été très marquée par mon rapport à ma mère. Ma mère m’a très tôt parlé avec beaucoup

d’empathie et j’ai développé un rapport fusionnel avec elle. Elle n’était pas très heureuse avec mon père et dès l’age de

cinq ans, j’ai eu le sentiment qu’il fallait que je la sauve. Nous avons développé un rapport incestueux, dans la mesure

où, au lieu de rester un enfant, j’ai été projeté très tôt dans sa problématique d’adulte, en prenant le rôle de confident

et de « mari compréhensif » par procuration. Cela m’a déstabilisé en me faisant sortir de l’enfance précocement tout

t’en me maintenant dans une relation de fusion avec la problématique de ma mère. 


Mon père était souvent absent et

quand il était là, il était fatigué et parfois violent. Je me souviens de nombreuses fessées. Nous faisions trop de bruits !

Je crois que ce viol affectif par ma mère et l’absence de mon père a généré beaucoup de souffrances. Une grande

difficulté à exister, un mysticisme fusionnel avec Dieu en temps qu’ultime réalité maternante. 


J’ai un vertige morbide

de l’anéantissement dans l’infini. J’ai dû reconstruire mon devenir morceau par morceau en m’inventant un père, à

travers ma capacité à penser le monde. En me sauvant de mon désir d’anéantissement, j’ai finalement inventé une

logique pour comprendre le monde. J’ai le sentiment, à tort ou à raison, d’avoir découvert des bribes annonciatrices

des civilisations futures. Dans ma souffrance, j’ai trouvé des dons de création qui ont transformé ma vie en un

processus inattendu de dévoilement des mystères du monde. 


Comme un enfant ébahi, entre passion et désespoir, je crée sur le fil du rasoir, une vie dont le sens est un poème. Ecorché vif j’apprends à aimer ce destin à fleur de peau qui m’a révélé la couleur du sang des Dieux.


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2026/02/11

2026 01 01 Mon Parcours : Un Dialogue entre l’Art, la Pensée et l’Action Une vie en perspective, de 1955 à 2025.

 Mon Parcours : Un Dialogue entre l’Art, la Pensée et l’Action


Une vie en perspective, de 1955 à 2025 :


1955-1965 : L’enfant et le monde comme atelier


Je nais à Paris en 1955 dans un univers imprégné d’art. Mon grand-père, Roger Chastel, professeur aux Beaux-Arts, est une présence fondatrice. Mais ma première cathédrale est l’escalier monumental de notre maison : un théâtre pour mes rêves de vol et d’apesanteur. Mon frère aîné, chimiste passionné, m’ouvre un autre monde en transformant magiquement les couleurs dans des verres. Pourtant, l’école est un mur. Ma dyslexie me plonge dans un « ennui blanc », une sensation d’étrangeté au monde ordonné des mots. Cette difficulté, je le comprendrai bien plus tard, a forgé en moi une pensée non-linéaire, une manière de saisir les liens invisibles avant les lettres.


1965-1975 : L’appel de la liberté créatrice


Les années 1970 sont une libération. J’entre aux Beaux-Arts de Paris et je plonge dans la philosophie à l’université de Vincennes (Paris VIII), avide des cours de Gilles Deleuze qui bouleversent ma vision du réel. En 1970, un voyage à New York est une révélation : je rencontre Andy Warhol. Son approche du pop art, son effacement des frontières entre l’art, la culture populaire et le médiatique, sont un choc salutaire. C’est le début d’une exploration qui mêle photographie, peinture et ce qu’on nommera plus tard l’électrographie, notamment à travers des portraits de Deleuze et des autoportraits. Je cherche déjà à capturer non pas une apparence, mais une énergie, une idée.


1975-1985 : Premiers actes, premières synthèses


Je pose mes premiers jalons d’artiste avec des expositions, dont une au Centre Pompidou en 1981. Parallèlement, une autre intuition grandit : je veux comprendre et agir sur les mutations de la société. De 1985 à 1987, je dirige un atelier pluridisciplinaire au Ministère de la Recherche sur le thème du changement sociétal. Cette double casquette – artiste et chercheur en prospective – n’est pas un écartèlement, mais le fondement de ma méthode. Mes premières publications, comme Vêpres Laquées (1979) et Paris la nuit (1982), sont encore ancrées dans l’expression artistique, mais elles sondent déjà les atmosphères et les mutations culturelles de mon époque.


1985-1995 : Donner une forme à la complexité


Les années 1990 voient l’éclosion de ma pensée sur les organisations. Mon expérience au Ministère de la Recherche m'a convaincu de la nécessité d'outils nouveaux. En 1990, je publie Le management systémique de la complexité, posant les bases d’une gestion capable de naviguer dans l’incertitude. L’année suivante, Le management du troisième millénaire décrit le passage nécessaire des pyramides hiérarchiques aux réseaux et à l’intelligence collective. En 1993, je fonde mon cabinet de conseil, MSC ET ASSOCIES, spécialisé dans la gouvernance et le développement durable. Je cofonde aussi un fonds de capital-risque, New Cap Invest, pour accompagner l’innovation.


1995-2005 : Les horizons du futur et l’engagement collectif


Mon travail prospectif prend une dimension civilisationnelle. J’élabore une grille d’analyse structurant l’évolution humaine en quatre vagues : la chasse-cueillette, l’agriculture, l’industrie, et enfin la « création-communication » dans laquelle nous entrons. En 2001, avec Carine Dartiguepeyrou, nous publions Les Horizons du Futur, qui articule dix visions prospectives à long terme. Cette réflexion appelle un engagement collectif. En 2003, je deviens co-fondateur et initiateur du Club de Budapest France, un réseau dédié à une réflexion intégrale sur les enjeux planétaires. C’est également l’origine du projet de l’Université Intégrale à Paris, un espace de séminaires transdisciplinaires.


2005-2015 : Du personnel au planétaire


Cette décennie explore tous les niveaux de la transformation. D’un côté, un livre très personnel comme Trouver son génie (2005) propose à chacun de valoriser ses talents singuliers. De l’autre, face aux crises financière et écologique, j’écris Au-delà de la crise financière (2011) et Les voies de la résilience (2012). Le point de convergence de tous ces fils est le lancement en 2012 du projet « Design me a planet », une plateforme d’innovation ouverte pour co-créer des solutions aux défis planétaires. Cet engagement s’incarne aussi dans mes responsabilités académiques, comme la direction de l’Institut International de Prospective sur les Ecosystèmes Innovants à l’Université Catholique de Lille à partir de 2014.


2015-2025 : L’écosystème, nouvelle unité de civilisation


Ma recherche se cristallise autour d’un concept central : l’écosystème innovant. Je publie Les écosystèmes innovants (2019) puis Innovation Ecosystems: The Future of Civilizations and the Civilization of the Future (2022), voyant dans ces réseaux d’interactions créatrices la clé de notre avenir. En 2024, avec Carine Dartiguepeyrou, nous offrons un manuel opérationnel : La prospective en action. Aujourd’hui, mon travail se nourrit toujours de ce dialogue entre l’intuition d’artiste et la rigueur du chercheur. Je continue d’animer des rencontres prospectives sur des sujets brûlants, comme la géopolitique des semi-conducteurs, car comprendre les « forces longues » derrière l’actualité chaotique est plus nécessaire que jamais.


Mon fil conducteur : Qu’il s’agisse de peindre, d’écrire sur le management, de réfléchir aux vagues civilisationnelles ou d’imaginer des villes régénératives, je n’ai jamais cessé de faire la même chose : essayer de percevoir les connections invisibles qui transforment notre monde, et proposer des voies pour y participer de manière créative et responsable. C’est cette quête d’une vision intégrale qui relie toutes les décennies de mon parcours.


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