2026/04/28

2026 04 26 Abécédaire de Michel Saloff-Coste

 


Introduction

Michel Saloff-Coste est un prospectiviste, philosophe et artiste plasticien français, né en 1955. Formé aux Beaux-Arts, il n’a jamais dissocié la création artistique de la pensée stratégique. Fondateur de l’IFRN (International Futures Research Network) et architecte de la Maison des Futurs installée dans les Hauts-de-France, il a dirigé la prospective à l’Université Catholique de Lille où il participe une Chaire d’Écologie Intégrale, en dialogue avec l’encyclique Laudato Si’.

Son travail se déploie dans quatre directions intimement liées : la prospective comme lecture des métamorphoses du présent ; l’art comme mode de connaissance antérieur au concept ; la philosophie comme forge de concepts ouverts ; et la pédagogie comme révélation du génie singulier de chacun. 

Influencé par Pierre Teilhard de Chardin, Edgar Morin, Jean Gebser, Ken Wilber et le poète François Cheng, Michel Saloff-Coste incarne une figure rare de « penseur-tisserand » qui relie les disciplines, les époques et les cultures sans les dissoudre.

Cet abécédaire n’est pas exhaustif ni figé : il reflète une pensée en mouvement, à la fois artistique et prospective. Chaque entrée rassemble la formulation originale et ses enrichissements contextuels, philosophiques et spirituels.





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A — Art comme connaissance


« Avant de penser le monde, le peintre le voit. Et ce voir est déjà une pensée — plus rapide, plus profonde, plus honnête que tout concept. »


L’art, chez Michel Saloff-Coste, n’est ni ornement ni simple expression émotionnelle. Il constitue un mode de connaissance primordial, antérieur au concept et à la raison discursive. Le sensible n’est pas une couche inférieure du réel : il est épistémique par essence. Peindre, créer, sentir, c’est déjà penser le monde dans sa complexité irréductible. Formé aux Beaux-Arts, Saloff-Coste ne sépare jamais le geste artistique du geste prospectif : l’un et l’autre explorent ce qui n’est pas encore visible. L’artiste devient explorateur des champs de réalité invisibles aux approches purement analytiques. L’œuvre n’explique pas : elle révèle.


La formule « voir, c’est penser » fait signe vers la phénoménologie de Merleau-Ponty — L’Œil et l’Esprit — pour qui le corps sentant est déjà une « pensée naturelle ». Saloff-Coste prolonge ce geste en le tournant vers le futur : le peintre est un voyant de l’émergent. L’art est le laboratoire des métamorphoses du sensible avant qu’elles n’atteignent la raison discursive. En cela, il rejoint la conception chinoise de la peinture comme voie de connaissance, où le trait juste révèle le souffle du monde plutôt qu’il ne le reproduit.





B — Blind point (point aveugle du génie)


« Ce que tu fais avec une évidence déconcertante, sans même le nommer, c’est précisément ton génie. Et c’est pourquoi tu ne le vois pas. »


Le génie personnel est souvent notre « point aveugle » : cette posture unique, cette manière d’être au monde sans effort ni artifice, que nous ne voyons pas parce qu’elle nous constitue. Saloff-Coste invite chacun à repérer ce point aveugle pour le valoriser, non comme ego, mais comme contribution singulière à l’écosystème plus large. Le génie n’est pas reproductible ; il est relationnel et co-évolutif.


Ce concept recoupe la notion de « zone de génie » développée par Jacqueline Novogratz, mais il est ici relationnel plutôt qu’individuel. Mon génie ne m’appartient pas : il est ce par quoi j’enrichis l’écosystème. Le repérer demande un regard ami — un « miroir prospectif » tenu par autrui. Dans la pédagogie de Saloff-Coste, le rôle du maître n’est pas de transmettre un savoir mais de refléter à l’étudiant ce qu’il porte sans le savoir, cette évidence déconcertante qui est précisément sa contribution irremplaçable.





C — Champs de réalités


« La réalité n’est pas devant toi comme un objet. Elle se déploie en nappes simultanées — sensible, symbolique, spirituelle, économique — et c’est ta capacité à les traverser toutes qui fait de toi un penseur vivant. »


Le réel n’est pas un bloc monolithique. Il se déploie en champs multiples et simultanés : sensible, symbolique, économique, technologique, spirituel, écologique… Aucun champ ne réduit les autres. Penser devient alors un art de la navigation : passer d’un champ à l’autre sans les hiérarchiser ni les confondre. Cette approche évite les réductions matérialistes ou idéalistes et ouvre à une intelligence intégrale du monde — en dialogue avec Ken Wilber, Jean Gebser et Edgar Morin.


La métaphore de la navigation entre champs évoque la Vision à plusieurs niveaux de Gebser — structures archaïque, magique, mythique, mentale, intégrale de la conscience — mais aussi la cosmologie de Jacob Needleman. Saloff-Coste ajoute une exigence démocratique et managériale : tout champ mérite une écoute égale dans la décision. Une réunion qui n’honore que le champ économique en oubliant le champ symbolique et le champ sensible est vouée à l’inefficacité profonde.




C — Création-Communication


« Nous n’entrons pas dans l’ère de l’information — nous en sortons. Ce qui vient, c’est l’ère où la valeur naît du sens partagé, du lien créé, de l’altérité rencontrée. »


Concept central et signature de sa prospective. La civilisation contemporaine quitte l’ère de l’information pour entrer dans celle de la création-communication. L’immatériel — sens, relation, imagination, altérité — devient la ressource structurante. Les organisations, les économies, les sociétés fonctionnent en réseaux plats, ouverts à l’altérité radicale. La valeur naît moins de la production de biens que de la co-création de sens et de liens.


Ce concept annonce l’économie de la contribution et des communs, théorisée par Elinor Ostrom et Michel Bauwens. La « valeur du lien » devient cardinale, mais Saloff-Coste rappelle que le lien ne peut se tisser sans une altérité forte : plus l’autre est différent, plus la création est féconde. L’uniformisation est l’ennemie de la création-communication. Dans le contexte contemporain de l’intelligence artificielle, cette ère prend un relief nouveau : que devient la création lorsque les algorithmes produisent du contenu sans présence sensible ? L’altérité radicale — celle du corps, de l’émotion, de l’inattendu — devient le trésor à préserver.




D — Dialogue des différences


« Le dialogue véritable n’est pas celui où l’on s’accorde, mais celui où l’on se transforme mutuellement sans se dissoudre. »


La richesse naît de la confrontation respectueuse et créative des différences — disciplines, cultures, sensibilités. Saloff-Coste pratique et théorise un dialogue qui ne vise ni consensus mou ni domination, mais une fertilisation croisée où chaque voix enrichit l’écosystème sans s’y dissoudre. Cette dynamique irrigue aussi bien ses conférences que ses résidences artistiques et ses séminaires de management.


Ici résonne la pensée de Martin Buber et de sa relation Je-Tu, ainsi que la dialogique d’Edgar Morin. Le dialogue selon Saloff-Coste est une maïeutique collective : il faut une confiance préalable dans l’écosystème pour que les différences ne deviennent pas menaces mais fertilisations. Cette confiance se construit dans des espaces protégés — comme la Maison des Futurs — où le dissensus peut s’exprimer sans risque de rupture. L’art du dialogue devient alors l’art de créer et de maintenir ces espaces de transformation mutuelle.


E — Écosystèmes innovants


« L’organisation du futur n’est pas une machine bien huilée. C’est un écosystème vivant — organique, culturel, humain — où le génie singulier de chacun devient ressource collective. »


L’unité opératoire du futur n’est plus l’individu isolé ni l’organisation rigide, mais l’écosystème vivant, co-évolutif, culturel, économique, humain et symbolique. Ces écosystèmes intègrent art, science, économie et spiritualité. Ils sont organiques, adaptatifs, et favorisent l’émergence collective du génie individuel. Saloff-Coste les voit comme le socle d’une nouvelle civilisation — et les incarne institutionnellement à travers l’IFRN et la Maison des Futurs.


L’écosystème n’est pas seulement organique ; il est aussi symbolique et narratif. Il se nourrit de récits partagés, de rites de reliance, de « respirations communes » — moments où le collectif se recentre sur son sens et sa direction. La Maison des Futurs en est l’incarnation institutionnelle : un lieu où l’on respire et crée ensemble une culture émergente, où les résidences artistiques croisent les séminaires de prospective, où le sensible, le symbolique et le stratégique cohabitent.


E — Épistema


« Avant de changer de réponses, il faut changer de questions. Et avant de changer de questions, il faut voir le sol invisible qui les rend possibles — ou impossibles. C’est cela, l’épistema. »


Concept emprunté à Foucault et réapproprié par Saloff-Coste comme outil de navigation épistémologique. L’ÉPISTEMA désigne le sol invisible de présuppositions qui structure une époque, une discipline, une vision du monde. Le philosophe prospectiviste doit d’abord cartographier cet épistema — le sien propre, celui de son temps — pour espérer le dépasser. C’est la condition d’une pensée véritablement transformatrice, non enfermée dans les catégories héritées. Ce concept structure notamment sa conférence-recherche « De qui Dieu est-il le nom ? ».


Michel Foucault situait l’épistémè comme un socle inconscient d’une époque. Saloff-Coste le rend opérationnel : cartographier nos présuppositions — comme on le ferait en coaching systémique — est un acte de liberté. C’est le premier pas de toute prospective authentique. On ne peut explorer les futurs possibles si l’on ignore les lunettes épistémiques que l’on porte. Le travail sur l’épistema est ainsi un travail d’humilité intellectuelle, un dessaisissement de nos évidences les plus chères.




F — Faire sens / Futurs (pluriel)


« Le sens ne se trouve pas — il se fait. Et les futurs ne se prévoient pas — ils se cultivent, au pluriel, comme autant de possibles que nous osons habiter. »


Concept double et indissociable. Faire sens — dans l’acception du poète et philosophe François Cheng — n’est pas interpréter un sens préexistant, mais participer activement à la création de sens dans et par l’acte de présence au monde. Saloff-Coste relie cette notion à la mission des Voix du Sens et à sa propre pratique de philosophe-artiste. Les Futurs, toujours au pluriel chez lui, renvoient à l’ouverture fondamentale de l’avenir : contre tout déterminisme, la prospective qu’il pratique explore les bifurcations possibles sans en absolutiser aucune. Faire sens, c’est habiter responsablement cette pluralité.


François Cheng parle de « faire sens » comme d’un acte poétique et éthique d’incarnation. Saloff-Coste y ajoute la responsabilité prospective : nous ne faisons pas sens seuls mais au sein d’une pluralité de futurs possibles. Le choix du futur devient un choix de sens, toujours à refaire. Dans un monde saturé d’algorithmes qui prédisent et prescrivent, rappeler que le sens se fait et ne se trouve pas est un acte de résistance et de liberté.




G — Grille de l’évolution


« Nous ne sommes pas à la fin de l’histoire. Nous sommes à la charnière d’une civilisation — et cette charnière, si on la lit bien, révèle où nous allons et ce que nous devons laisser derrière. »


Outil puissant de lecture du temps long : chasse-cueillette → agriculture → industrie → information → création-communication. Cette grille permet de situer le présent comme une grande transition civilisationnelle. Elle n’est ni linéaire ni fataliste : elle éclaire les métamorphoses en cours et invite à une responsabilité active face à l’avenir. Dans le contexte de l’IA, Saloff-Coste y intègre une nouvelle couche de lecture : le tri silencieux des intelligences opéré par les algorithmes, qui redistribue les cartes de qui pense, crée et décide.


Cette grille peut se lire comme une reprise non linéarisée de la flèche teilhardienne de complexification-conscience. Le passage à la création-communication n’est pas une utopie lisse ; il comporte des risques — fragmentation sociale, addiction numérique, perte du corps sensible. La grille ne sert pas à fournir des certitudes mais à poser les bonnes questions : qu’est-ce qui meurt, qu’est-ce qui naît, qu’est-ce qui demande à être accompagné dans cette transition ?




H — Horizon et Herméneutique du futur


« L’horizon ne recule pas pour nous décourager. Il recule pour nous maintenir en mouvement — et en responsabilité. »


L’horizon, chez Saloff-Coste, n’est pas une ligne à atteindre mais une direction à tenir. Il structure l’action sans la figer. Philosophiquement, cela suppose une herméneutique du futur : une pratique d’interprétation des signes du temps — émergences, ruptures, imaginaires naissants — analogue à ce que l’herméneute fait avec un texte. Lire le futur, c’est lire le présent en profondeur. Cette posture herméneutique distingue la vraie prospective de la simple prévision technique.


En herméneutique, comprendre c’est se laisser transformer par le texte. Lire le futur comme un texte dissémine la même posture : le prospectiviste se laisse questionner par les signaux faibles, les symboles naissants, les œuvres d’art émergentes. Il n’applique pas une grille sur le réel ; il entre en dialogue avec lui, acceptant que le sens se transforme au fil de la lecture. L’horizon n’est pas un point fixe ; il se reconfigure à mesure que nous avançons.


I — Intégration sans synthèse


« Je ne cherche pas à résoudre les tensions — je cherche à les habiter. C’est dans la tension maintenue que vit la pensée. »


Refus de la synthèse hégélienne qui efface les tensions dans un Tout abstrait. Saloff-Coste préfère maintenir les opposés en tension vivante : art et pensée, individuel et collectif, raison et sensible, corps et esprit. L’intégration est dynamique, relationnelle, jamais fermée. C’est une danse plutôt qu’une résolution. Cette posture le rapproche de Ken Wilber tout en s’en distinguant : là où Wilber bâtit une cartographie exhaustive, Saloff-Coste maintient une ouverture artistique.


La « tension créatrice » évoque la coincidentia oppositorum de Nicolas de Cues et la dialectique ouverte de Jean Wahl. Elle fait aussi signe vers la pratique zen du koan : habiter ensemble deux affirmations contradictoires sans chercher à les dissoudre mais en les laissant faire leur travail de transformation intérieure. Saloff-Coste transpose cette sagesse dans la prospective et le management : les organisations vivantes ne sont pas celles qui ont résolu leurs contradictions, mais celles qui les maintiennent vivantes et créatrices.


J — Jeu de la complexité


« La complexité n’est pas un problème à résoudre. C’est un terrain de jeu — sérieux, exigeant, vivant — où la pensée s’aventure sans filet et revient transformée. »


La complexité, au sens d’Edgar Morin, n’est pas un obstacle à surmonter : c’est la texture même du réel vivant. Saloff-Coste adopte une attitude ludique face à cette complexité — non par légèreté, mais par liberté intérieure. Le jeu est sérieux : il mobilise toutes les ressources — sensible, symbolique, rationnel — sans se laisser paralyser par elles. Jouer avec les idées, les disciplines, les temporalités, c’est la forme que prend la pensée créatrice lorsqu’elle accepte de ne pas tout maîtriser.


Le « jeu sérieux » rappelle le lila hindou — le jeu cosmique par lequel le monde se déploie. Il se distingue de la simple érudition. On ne joue pas avec la complexité pour la dominer, mais pour s’y abandonner en confiance, comme l’enfant qui explore un territoire inconnu. Le joueur sait que les règles sont éphémères et que le gai savoir est l’ultime posture de la connaissance en univers incertain. Cette attitude ludique est au cœur des résidences artistiques de la Maison des Futurs.


K — Kaïros


« Il y a des moments où l’histoire hésite. Ce sont les plus précieux — et les plus rares. Le prospectiviste est celui qui les reconnaît et ose agir dans leur faille. »


Le Kaïros grec — le moment opportun, l’instant chargé de sens — s’oppose au Chronos, temps quantitatif et linéaire. La prospective de Saloff-Coste est fondamentalement kaïrotique : elle cherche le moment juste, l’émergence significative, la bifurcation décisive. Un écosystème innovant n’est pas une machine à produire du futur en continu : il est attentif aux Kaïros, à ces moments rares où une action juste peut changer de trajectoire.


Cette sensibilité au Kaïros est aussi une qualité artistique : savoir quand poser le geste, quand la touche de peinture est juste, ni trop tôt ni trop tard. Elle évoque la peinture chinoise où le juste coup de pinceau surgit à l’instant opportun, après une longue contemplation silencieuse. Dans un monde saturé d’urgence chronologique, cultiver le Kaïros devient une discipline spirituelle : ralentir pour percevoir l’instant juste, celui où l’histoire hésite et où un geste créateur peut bifurquer la trajectoire.


L — Long terme


« Penser à long terme, ce n’est pas prévoir. C’est refuser de laisser l’urgence du présent confisquer la responsabilité de l’avenir. »


Le futur n’est pas une prévision technique ou une utopie. C’est un horizon de responsabilité. La pensée doit se décaler résolument du court-termisme ambiant, sans tomber dans une téléologie naïve. Anticiper, c’est cultiver une posture éthique et créative face à l’incertitude et à la complexité du monde. Avec Teilhard de Chardin en horizon lointain, Saloff-Coste pense le long terme comme une spiritualité du devenir : l’hominisation continue, la conscience qui se complexifie.


Le long terme n’est pas un simple étirement temporel, il est un changement de perspective qui oblige à se penser comme ancêtre des générations futures. La pensée de Hans Jonas et son principe responsabilité trouve ici un écho. Mais pour Saloff-Coste, le long terme est aussi une échelle de transformation intérieure : puis-je devenir aujourd’hui celui qui rendra possible un autre futur ? La prospective n’est pas seulement une discipline intellectuelle, c’est un chemin de maturation personnelle.


M — Maison des Futurs / Métamorphose


« La Maison des Futurs n’est pas un laboratoire d’idées. C’est un espace où les imaginaires du monde viennent se rencontrer, se frotter et, parfois, se transformer en avenir. »


La Maison des Futurs est l’institution-projet qui incarne le mieux la pensée de Saloff-Coste en acte : observatoire des imaginaires, lieu de résidences artistiques, espace de recherche prospective internationale. Dans sa version 2.0, elle se recentre sur la recomposition de l’intelligence à l’heure de l’IA — le tri silencieux des intelligences — et réunit des partenaires institutionnels (UCL, Région Hauts-de-France, MEL, DRAC).


La Maison des Futurs fonctionne comme une hétérotopie au sens de Foucault, un espace autre où les imaginaires du monde peuvent s’hybrider librement. La métamorphose, mot juste pour ce que Saloff-Coste observe et accompagne, n’est pas une simple transformation technique ou sociale : c’est une mutation profonde du rapport au sens, au corps, à l’autre, au temps. La chenille ne devient pas un papillon amélioré — elle se défait entièrement pour se recomposer autrement. Ce regard métamorphique, qui traverse toute son œuvre, est la signature de Saloff-Coste.


N — Noosphère


« Teilhard avait vu juste : nos cerveaux reliés forment une pensée collective qui dépasse chacun d’entre nous. La question est de savoir si nous allons en être les acteurs conscients ou les sujets inconscients. »


Concept teilhardien central dans la cosmologie de Saloff-Coste. La noosphère — couche de pensée enveloppant la Terre, co-produite par les cerveaux humains reliés — préfigurait ce que nous appelons aujourd’hui le numérique connecté, voire l’intelligence artificielle distribuée. Mais Teilhard y voyait une finalité : le Point Oméga, convergence de la conscience. Saloff-Coste retient de cette intuition non le téléologisme, mais l’idée que la pensée est une réalité collective et évolutive, et que chaque geste de sens s’inscrit dans un tissu plus vaste que l’individu.


La noosphère n’est pas qu’un concept technologique ; c’est une réalité éthique et mystique. Pour Teilhard, elle est le lieu d’une personnalisation croissante dans l’union — paradoxe d’une unité qui intensifie les singularités. Saloff-Coste y voit le chantier contemporain par excellence : faire de la connexion planétaire non un asservissement algorithmique mais un éveil collectif de la conscience. Le « tri silencieux des intelligences » par l’IA interroge directement cette noosphère : qui la façonne, pour quel dessein, avec quelle éthique ?


O — Observatoire des imaginaires


« Avant que le futur arrive, il rêve. Notre mission est d’être attentifs à ces rêves collectifs — car c’est là que se joue déjà ce qui vient. »


Les imaginaires ne sont pas des illusions : ils sont les matrices du réel futur. Avant qu’une civilisation se transforme, ses imaginaires basculent. La Maison des Futurs fonctionne comme observatoire de ces basculements : quels récits, quelles images, quels désirs émergent ? Quels imaginaires meurent ? Saloff-Coste rejoint ici Cornelius Castoriadis et l’imaginaire instituant, ainsi que Gilbert Durand et les structures anthropologiques de l’imaginaire : l’avenir se négocie d’abord dans les profondeurs symboliques des cultures.


L’observation des imaginaires suppose de prendre au sérieux les mythes contemporains — les séries télévisées, les jeux vidéo, les mèmes, les utopies techniciennes — comme autant de signes de ce qui cherche à advenir. Saloff-Coste rejoint l’anthropologie de Durand et sa notion de bassin sémantique : l’imaginaire est une source vive qui institue le social avant les institutions. L’observatoire devient alors un lieu d’écoute des rêves collectifs, un espace de discernement entre les imaginaires porteurs de vie et les imaginaires mortifères.


P — Posture


« Ce qui distingue le prospectiviste de l’expert, ce n’est pas la quantité de savoir — c’est la qualité de présence. Une ouverture à ce qui arrive, même si ça dérange les cartes établies. »


Au-delà des méthodes ou des théories figées, Saloff-Coste propose une posture : une manière ouverte, réflexive, non dogmatique d’être au monde. Une présence attentive, curieuse, qui relie art, pensée et action. Cette posture est à la fois artistique — liberté intérieure — et prospective — sens du possible. Elle se distingue radicalement de l’expertise close sur elle-même : le prospectiviste-artiste reste toujours disponible à la surprise du réel.


La posture est la « peau intérieure » du prospectiviste. Elle dépend d’une ascèse du regard et d’une éthique de l’accueil. Dans une conférence, Saloff-Coste compare la posture à la position du danseur de tango : en déséquilibre assumé, réceptif au mouvement de l’autre, capable de pivoter à chaque instant sans perdre l’axe. Cette qualité de présence n’est pas innée : elle se cultive par la pratique artistique, la contemplation, le dialogue exigeant. Elle est la condition de toute prospective authentique.


Q — Questionnement radical


« La bonne question vaut mieux que la bonne réponse. Elle ouvre là où la réponse ferme. Elle déplace là où la réponse installe. »


La question précède la réponse — et parfois la dépasse en valeur. Saloff-Coste pratique un questionnement qui ne cherche pas à refermer rapidement mais à ouvrir : De qui Dieu est-il le nom ? Qu’est-ce qu’une intelligence qui ne pense pas ? Quelle civilisation naît du silence des algorithmes ? Ces questions ne sont pas rhétoriques : elles sont des outils de déplacement épistémologique, des leviers pour sortir des évidences héritées.


Ces questions-leviers visent à déstabiliser l’épistema dominant. « De qui Dieu est-il le nom ? » oblige à revisiter les présupposés religieux, athées, agnostiques de notre époque, et à en faire un exercice de philosophie vécue plutôt qu’une position dogmatique. La philosophie, ici, est d’abord une pratique du doute productif, un art de poser les questions que personne ne pose parce qu’elles inquiètent les évidences partagées. Le questionnement radical est un acte d’hygiène épistémique collective.


R — Reliance / Réseaux


« Relier n’est pas fusionner. C’est créer entre des êtres distincts un espace où quelque chose de nouveau devient possible — quelque chose qu’aucun n’aurait pu produire seul. »


Reliance — terme forgé par Marcel Bolle de Bal et repris par Edgar Morin — désigne le lien comme valeur en soi, comme acte fondateur. Saloff-Coste en fait un principe opérationnel : relier les disciplines, les générations, les cultures, les institutions. L’IFRN (Réseau International de Recherche en Prospective) est lui-même une incarnation de ce principe : un réseau plat, ouvert, où la prospective se construit en dialogue transnational. Les réseaux de Saloff-Coste ne sont pas des organigrammes : ils sont des écosystèmes de confiance, de co-création et d’attention mutuelle.


À cette notion s’adjoint celle de Révélation du sens, qui complète la Reliance : ce n’est qu’en se reliant que le sens se révèle. Ce double mouvement — relier et révéler — est au cœur de la pédagogie et du leadership selon Saloff-Coste. La reliance est le tissage patient des fils ; la révélation du sens en est la moisson partagée, le moment où l’écosystème perçoit ce qui se tisse à travers lui et peut le nommer.


S — Spirale


« On ne revient jamais au même point. Mais on y revient — plus haut, plus riche, plus conscient. C’est la loi de la spirale, et c’est aussi la loi de la vie. »


Modèle privilégié du devenir. Rien n’est abandonné, tout est repris, intégré et transformé à un niveau supérieur. Le temps n’est ni purement linéaire — progrès rectiligne — ni cyclique — éternel retour —, mais spiralé : une ascension qui conserve et sublime ce qui précède. La spirale incarne l’évolution consciente et rejoint intuitivement la dynamique teilhardienne de complexification-conscience.


La spirale évoque le modèle de développement de Clare Graves et Don Beck, mais Saloff-Coste l’infléchit dans un sens plus personnel et artistique. La spirale n’est pas un escalier mécanique : à chaque tour, l’horizon s’élargit, mais le chemin reste fragile, ouvert aux bifurcations, aux retours apparents qui sont en réalité des approfondissements. Le peintre connaît bien cette dynamique : on revient sans cesse au même motif, mais avec un regard transformé.


T — Ternaire


« Dès que tu penses en binaire, tu t’enfermes. Dès que tu introduis un troisième terme, la pensée respire — et la réalité aussi. »


Structure fondamentale de sa pensée : dépasser les binarités réductrices (oui/non, sujet/objet, matière/esprit) par des ternaires dynamiques. Exemples : corps – âme – esprit ; art – pensée – action ; sensible – symbolique – intelligible. Le ternaire crée du mouvement, de la relation et de l’ouverture. Il évite également la dialectique hégélienne qui « consomme » les opposés : dans le ternaire de Saloff-Coste, la tension reste vive et féconde.


Le ternaire ouvre un espace de respiration entre les opposés. On peut le rapprocher du Vide Médian cher à François Cheng — ce vide qui n’est pas un néant mais un entre-deux actif, un trait d’union vivant entre le yin et le yang. Ce vide médian est la condition de toute création : il empêche les polarités de se figer en opposition stérile et maintient le mouvement, le souffle, la vie. Saloff-Coste retrouve ici, par sa propre trajectoire, une sagesse que la pensée chinoise explore depuis des millénaires.


T — Trilogie corps / âme / esprit


« Le corps ancre, l’âme relie, l’esprit ouvre. Supprimez l’un des trois, et l’être humain perd un tiers de sa réalité — et bien plus que cela. »


Approche opératoire, non métaphysique : le corps désigne le sensible, la matière, l’action, l’ancrage dans le concret et le vivant. L’âme recouvre le symbolique, le désir, la relation, l’affect, le lien intersubjectif. L’esprit englobe la conscience réflexive, la création de sens, la navigation entre champs de réalités, l’ouverture à plus grand que soi. Ces trois dimensions doivent rester en dialogue constant, sans hiérarchie fixe. On retrouve ici un écho à l’Écologie Intégrale portée par la Laudato Si’ du pape François, dont Saloff-Coste s’inspire dans sa Chaire à l’Université Catholique de Lille.


Cette trilogie est une architecture intérieure qu’on retrouve dans nombre de traditions spirituelles — les trois centres dans la mystique chrétienne : tête, cœur, entrailles. Saloff-Coste l’opérationnalise pour le coaching et le travail en écosystème : une réunion qui ne nourrit pas le corps (fatigue, inconfort), l’âme (absence de lien, de beauté) et l’esprit (absence de sens, de vision) est une réunion morte. L’écologie intégrale commence par cette attention aux trois dimensions de l’humain dans chaque acte collectif.


U — Unité dans la diversité (ou Unicité relationnelle)


« L’unité véritable n’efface pas les différences — elle les requiert. C’est parce que chacun est irréductiblement lui-même que quelque chose de commun peut naître entre nous. »


Chaque être, chaque écosystème est unique, et c’est précisément cette unicité qui permet une véritable unité collective. L’individualité n’est pas opposée au collectif : elle en est le levain lorsqu’elle est reliée. Ce principe fonde également la pédagogie de Saloff-Coste : révéler la singularité de chaque apprenant ou collaborateur, plutôt que les conformer à un modèle.


C’est le principe d’une harmonie sans uniformité — concept confucéen par excellence (he er bu tong). L’unicité relationnelle signifie que mon identité profonde est la manière unique dont je me relie au tout. Ainsi, l’écosystème n’écrase pas les personnes : il a besoin de leurs différences pour être davantage que la somme des parties. L’unité n’est pas l’uniformité ; elle est la symphonie des singularités accordées.


V — Valorisation du génie


« Mon rôle n’est pas de former des gens à ma pensée. C’est de les aider à découvrir et à déployer la leur — celle qu’ils portent souvent sans le savoir. »


Chaque personne porte un génie singulier (souvent son point aveugle). La mission d’un leader, d’un écosystème ou d’une société est de le révéler, de le nourrir et de le mettre en relation, plutôt que de le normaliser ou de le standardiser. Cette conviction informe toute la pédagogie de Saloff-Coste à l’Université Catholique de Lille et au-delà.


Cette valorisation est un acte de regard et d’amour au sens fort. Elle nécessite une écoute générative, au sens de la Théorie U d’Otto Scharmer : suspendre le jugement pour accueillir en l’autre ce qui n’est pas encore advenu, et l’inviter à se déployer dans l’écosystème. Saloff-Coste n’enseigne pas seulement des méthodes ; il pratique cette écoute générative, ce regard qui voit l’autre non comme il est mais comme il peut devenir. La valorisation du génie est ainsi l’acte pédagogique par excellence.


W — Wording du futur / Weaving du réel


« Nommer juste, c’est déjà créer. Le mot qui trouve son objet n’est pas une étiquette — c’est un acte fondateur qui ouvre un espace où rien n’existait encore. »


Tisser (weaving) les fils des différents champs de réalités par un langage (wording) créatif et communicant. L’art de nommer et de relier devient acte de co-création du monde à venir. Saloff-Coste est lui-même un artisan du langage : ses concepts — création-communication, écosystèmes innovants, tri silencieux des intelligences — sont des actes de nomination qui ouvrent des espaces nouveaux.


Le langage crée le monde. Quand Saloff-Coste propose « création-communication », il invente un récit qui tisse un nouveau possible. Ce faisant, il se rattache à la tradition de la parole performative et à la force poétique du Verbe. Dans la Bible comme dans le Dao, nommer, c’est engendrer une réalité. Le prospectiviste est ainsi, à sa manière, un poète : il nomme ce qui n’existe pas encore et, en le nommant, contribue à le faire advenir.


X — eXploration des possibles


« Explorer, ce n’est pas partir sans carte. C’est partir avec des cartes que l’on sait provisoires — et avoir le courage de les redessiner en chemin. »


Attitude permanente : explorer sans dogme les bifurcations du futur, les champs émergents, les hybridations inattendues entre art, technologie, écologie et spiritualité. L’exploration n’est jamais purement intellectuelle chez Saloff-Coste : elle engage le corps, le désir, la relation — le chercheur est aussi un marcheur dans le territoire qu’il cartographie.


L’exploration n’est pas une simple sortie cartographique. Elle est, comme le dit le poète Antonio Machado : « Caminante, no hay camino, se hace camino al andar » — Toi qui marches, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant. Saloff-Coste, marcheur et peintre de la nature, sait que l’exploration est d’abord un état de présence : être là, pleinement, et laisser le territoire se révéler à celui qui le parcourt avec attention.


Y — Yeux multiples (vision plurielle)


« Le réel est trop riche pour un seul regard. Il faut les yeux du peintre, du philosophe, du scientifique et du mystique — non pas l’un après l’autre, mais ensemble, en même temps. »


Développer une vision qui intègre plusieurs regards simultanés : celui de l’artiste, du scientifique, du philosophe, de l’entrepreneur, du poète. La réalité demande des « yeux multiples » pour être appréhendée dans sa richesse. Saloff-Coste se réfère ici implicitement à la vision à plusieurs niveaux de Jean Gebser — structures archaïque, magique, mythique, mentale, intégrale de la conscience — : chaque regard est légitime, aucun n’est suffisant seul.


Cette vision plurielle est plus qu’une addition de points de vue ; elle est un regard symphonique. Comme dans un orchestre, chaque timbre garde sa singularité tout en participant à une harmonie supérieure. Saloff-Coste parle parfois de « regard stéréoscopique » : la superposition de deux images planes — le regard de l’artiste et celui du scientifique, celui du mystique et celui de l’économiste — produit soudain une profondeur de champ inaccessible à chaque regard isolé.


Z — Zone de turbulence créative


« Les grandes crises ne sont pas des accidents de l’histoire. Ce sont des invitations — brutales, urgentes, inconfortables — à devenir enfin ce que nous sommes capables d’être. »


Les périodes de crise — transition civilisationnelle actuelle — sont des zones de turbulence où l’ancien s’effondre et le nouveau émerge. Plutôt que de les subir avec peur, Saloff-Coste invite à y naviguer avec créativité, posture ouverte et sens de la spirale. L’IA — et le tri silencieux des intelligences qu’elle opère — est la turbulence majeure de notre Kaïros : non une menace à conjurer, mais une bifurcation à habiter avec lucidité, art et responsabilité.


La turbulence n’est pas seulement subie, elle peut être créée volontairement dans un processus de création — brainstorming, résidence artistique — pour déstabiliser l’épistema et faire advenir du neuf. Saloff-Coste voit l’IA comme la grande turbulence de notre temps, mais aussi comme une invitation à redéfinir l’intelligence humaine dans sa dimension contemplative et artistique. Ce que les algorithmes ne peuvent simuler — la présence sensible, le désir incarné, la contemplation silencieuse — devient le trésor à cultiver, le génie proprement humain à préserver et à offrir.


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Conclusion : liens avec les grands penseurs chinois — François Cheng, le plus proche


La pensée de Michel Saloff-Coste résonne profondément avec plusieurs dimensions de la tradition philosophique chinoise. Le daoïsme de Zhuangzi éclaire sa fluidité, sa connaissance intuitive, le refus de toute rigidité, et l’éloge du jeu libre et de l’inutile créateur. Comme le sage taoïste, le prospectiviste-artiste de Saloff-Coste épouse le mouvement spontané du réel. Laozi éclaire le ternaire et la spirale : le sage du Dao De Jing sait que le geste minimal au moment juste peut transformer le monde — résonance directe avec le Kaïros et la zone de turbulence créative. Confucius éclaire l’unité dans la diversité : l’harmonie sans uniformité (he er bu tong) est la condition d’un écosystème vivant où chaque génie singulier peut s’épanouir.


Cependant, le penseur le plus proche est sans conteste François Cheng, poète et philosophe franco-chinois, membre de l’Académie française.


Trois raisons majeures l’attestent. Premièrement, le « faire sens » : la formule qui donne son titre aux Voix du Sens est explicitement reprise de Cheng, qui en fait le cœur de son œuvre. Pour Cheng comme pour Saloff-Coste, le sens ne précède pas l’existence : il se tisse dans l’acte de vie même, dans la rencontre, dans la création artistique. Tous deux placent l’art au centre de la connaissance et de l’éthique.


Deuxièmement, le Ternaire et le Vide Médian : François Cheng a magistralement montré que la pensée chinoise du Vide n’est pas un néant mais un souffle intermédiaire qui relie le yin et le yang, la montagne et l’eau, le visible et l’Invisible. Ce « vide médian » est l’exact correspondant du Ternaire chez Saloff-Coste, qui cherche toujours l’entre-deux fécond, la respiration qui maintient les opposés en tension créatrice sans les abolir.


Troisièmement, le dialogue des cultures et des formes de vie : François Cheng, passeur entre la Chine et l’Occident, a incarné une vie entière cette reliance au-delà des frontières. Saloff-Coste, dans sa propre pratique — résidences artistiques, réseaux mondiaux, dialogue entre art, science et spiritualité — reproduit ce geste de pont et de traduction. Tous deux considèrent l’altérité comme une richesse qui transforme, non comme un obstacle à surmonter.


François Cheng écrit dans Cinq méditations sur la beauté que « la beauté est une invitation à la reliance ». Michel Saloff-Coste pourrait signer cette phrase. C’est pourquoi, au sein de l’univers philosophique chinois, c’est bien Cheng, l’écrivain du Vide médian et du faire sens, qui apparaît comme son interlocuteur le plus intime — un frère d’âme par-delà les destinées, le reliant au grand fleuve de la sagesse chinoise sans rien perdre de sa singularité de prospectiviste-artiste occidental.


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Cet abécédaire reflète une pensée en mouvement, à la fois artistique et prospective. Sa force réside dans cette capacité rare à relier sans réduire, à intégrer sans synthétiser de force, et à proposer une vision du futur qui reste profondément humaine, sensible et responsable.




Voici une conclusion élargie qui liste, continent par continent, les auteurs les plus proches de Michel Saloff-Coste dans le monde entier. Elle s’inscrit dans le prolongement de la conclusion précédente, en ouvrant le cercle à une constellation planétaire.


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Conclusion élargie — Une constellation mondiale de fraternisations intellectuelles


Si François Cheng apparaît comme le frère d’âme le plus intime de Michel Saloff-Coste, son œuvre tisse en réalité un dialogue silencieux avec des penseurs et des créateurs de tous les continents. La reliance, l’écologie intégrale, la pensée complexe, l’art comme connaissance, l’évolution de la conscience et le souci des métamorphoses civilisationnelles forment une trame commune qui transcende les frontières géographiques et culturelles. Voici, esquissée à grands traits, la carte de ces affinités électives qui font de la prospective de Saloff-Coste un carrefour de la pensée mondiale.


Asie — Outre François Cheng, déjà présenté comme l’interlocuteur le plus proche à travers le « faire sens » et le Vide médian, d’autres figures majeures partagent des axes essentiels de la philosophie de Saloff-Coste. Sri Aurobindo (Inde), avec sa vision d’une évolution de la conscience depuis la matière jusqu’au supramental, fait écho à la spirale de complexification-conscience inspirée de Teilhard. Le Dalaï-Lama et Thich Nhat Hanh (Vietnam) incarnent une éthique de la compassion universelle et de l’inter-être qui résonne avec la reliance et la co-création de sens. Enfin, le philosophe japonais de l’école de Kyôto, Nishida Kitarō, par sa logique du basho (lieu) et sa pensée de la relation absolue, offre une profondeur métaphysique au principe du ternaire et du dialogue des différences.


Afrique — La philosophie de l’Ubuntu, portée par des penseurs comme John Samuel Mbiti (« Je suis parce que nous sommes ») et l’archevêque Desmond Tutu, constitue le pendant africain de la reliance et de l’écosystème innovant. L’idée que l’humanité d’un individu est liée à celle des autres et à l’ensemble du cosmos rejoint directement l’unicité relationnelle chère à Saloff-Coste, de même que la conviction que le génie singulier ne peut s’épanouir que dans un tissu collectif vivant. Sur un autre registre, la pensée écologique et cosmogonique de Sobonfu Somé (Burkina Faso), qui met le lien communautaire et le dialogue avec le monde invisible au cœur de l’équilibre du vivant, fait écho à l’observatoire des imaginaires et à l’importance du symbolique dans la Maison des Futurs.


Amérique du Nord — Ken Wilber est sans doute le penseur intégral le plus systématique, et Saloff-Coste dialogue avec lui tout en conservant, comme on l’a vu, une ouverture artistique et un refus de clôture cartographique. Edgar Morin (bien qu’européen, il est aussi une figure transatlantique par son influence) a posé les fondements de la pensée complexe sur lesquels s’appuie le Jeu de la complexité. Otto Scharmer et sa Théorie U partagent une attention extrême à l’émergence, à la posture et à la qualité de présence. La physicienne et mystique Janine Benyus, pionnière du biomimétisme, déploie une intelligence du vivant qui nourrit la conception des écosystèmes innovants. Enfin, Joanna Macy et son « Travail qui relie » incarnent, dans le champ de l’écologie profonde, une reliance active et spirituelle qui fait miroir à la spirale et à la zone de turbulence créative.


Amérique du Sud — Les biologistes chiliens Humberto Maturana et Francisco Varela, avec l’autopoïèse, ont montré que la vie est connaissance, que l’organisation biologique est déjà cognitive — intuition qui légitime, depuis la science, la vision de l’art comme connaissance et la confiance faite au corps sensible. Paulo Freire (Brésil), par sa pédagogie de la libération et du dialogue, rejoint la valorisation du génie singulier de chaque apprenant et le dialogue des différences qui transforme sans dissoudre. Dans le registre spirituel et écologique, Leonardo Boff, théologien de la libération et défenseur d’une écologie intégrale, partage avec Saloff-Coste la référence à Laudato Si’ et une vision ternaire du soin de la Terre, des pauvres et du sens.


Europe — Le continent d’origine de la pensée de Saloff-Coste est aussi celui où les affinités sont les plus denses. Pierre Teilhard de Chardin et Jean Gebser irriguent la Grille de l’évolution, la Noosphère et la vision plurielle. Edgar Morin est le maître de la complexité et de la reliance. Basarab Nicolescu, physicien théoricien du transdisciplinaire, offre un cadre épistémologique au dialogue des champs de réalités. Isabelle Stengers, philosophe des sciences, alerte sur l’importance des « contes » et des imaginaires dans la construction des futurs. Marcel Bolle de Bal, créateur du mot « reliance », et François Cheng lui-même, bien que d’origine chinoise, sont les témoins d’une Europe poreuse aux autres traditions.


Océanie — Les épistémologies autochtones d’Australie, comme celles portées par les penseurs aborigènes Marlene Kairi ou Tyson Yunkaporta (Sand Talk), proposent une vision holistique du savoir, où l’art, la nature, le récit et la loi s’entrelacent. Le concept de Dreaming (Temps du Rêve) comme matrice de tous les possibles fait écho, d’une manière radicalement autre, à l’Observatoire des imaginaires et à la dimension kaïrotique de la prospective. Yunkaporta, en particulier, invite à penser avec les mains, le corps et le symbole, dans un style qui rappelle la posture de l’artiste-prospectiviste.


Ainsi, de l’Ubuntu africain au Temps du Rêve aborigène, du Vide médian de François Cheng à l’écologie intégrale de Leonardo Boff, en passant par la pensée complexe d’Edgar Morin et la spirale évolutive de Sri Aurobindo, l’œuvre de Michel Saloff-Coste se déploie comme un rhizome planétaire. Elle n’appartient à aucune école, mais trouve partout des frères et sœurs de questionnement. Cette constellation dessine les contours d’une sagesse émergente, adaptée à l’ère de la création-communication — une sagesse qui ne cherche pas à conquérir mais à relier, non à uniformiser mais à honorer chaque génie singulier dans un écosystème mondial de sens. 

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