2026/05/30

2026 05 30 Edgar Morin : l’homme de la reliance.


Edgard Morin à la quatrième journée de l'Université Intégrale le 10 Mars 2009


Edgar Morin : l’homme de la reliance

Science, art, spiritualité, prospective et métamorphose

Par Michel Saloff-Coste

Le 29 mai 2026, Edgar Morin nous a quittés à Paris, à l’âge de 104 ans. Il était né dans cette même ville le 8 juillet 1921. Entre ces deux dates, il aura traversé plus d’un siècle d’histoire humaine, de guerres, de fractures, de renaissances, d’illusions, de réveils, de catastrophes et d’espérances. Mais il n’a pas seulement traversé l’histoire : il l’a éclairée. Et il l’a éclairée d’une manière singulière, rare, irremplaçable : en nous apprenant à penser ce que tant d’autres avaient pris l’habitude de découper, de simplifier ou d’ignorer — la complexité du réel.

Je n’écris pas ici seulement pour saluer un grand intellectuel. J’écris pour rendre hommage à un maître de conscience, à un passeur de mondes, à un homme qui a profondément nourri ma propre trajectoire. Edgar Morin a été pour moi l’un de ceux qui ont rendu pensable une autre manière d’habiter le monde : une manière plus reliée, plus lucide, plus ouverte à la fois à la rigueur de la science, à la puissance de l’art et à la profondeur de la spiritualité.



Une vie qui ne s’est jamais laissée enfermer

Edgar Morin fut résistant, chercheur au CNRS, penseur transdisciplinaire, sociologue, anthropologue, essayiste, homme de dialogue et de vigilance. Son parcours n’a jamais épousé les frontières disciplinaires classiques. Il ne s’est pas installé dans une spécialité ; il a traversé les savoirs comme on traverse des paysages, en cherchant toujours les lignes de reliance qui relient les reliefs apparents à une géographie plus profonde. C’est cette trajectoire atypique qui a rendu possible l’émergence de son œuvre majeure : une pensée qui refuse la disjonction et la mutilation du réel.

Très tôt, Edgar comprend que la modernité a accumulé des connaissances considérables, mais au prix d’une fragmentation croissante. Nous savons analyser des fragments, mais nous peinons à comprendre les systèmes vivants dans lesquels ces fragments prennent sens. Nous savons spécialiser, compartimenter, classer, isoler. Mais nous perdons trop souvent la vision d’ensemble, la qualité des interactions, la profondeur des contextes, la dynamique des rétroactions. Toute l’œuvre de Morin est née de cette intuition : il faut réapprendre à relier.

La pensée complexe : non pas compliquer, mais relier

Le mot « complexité » a souvent été déformé. Sous la plume de Morin, il retrouve sa signification la plus forte : complexus, ce qui est tissé ensemble. La complexité ne signifie pas le désordre pur, ni l’inintelligible. Elle signifie que la réalité n’est pas réductible à des causes simples, à des chaînes linéaires, à des catégories isolées. Elle est faite de relations, d’interactions, d’émergences, d’antagonismes, de boucles de rétroaction, d’incertitudes irréductibles. Penser la complexité, c’est refuser une pensée mutilante ; c’est consentir à la richesse du réel.

C’est cette ambition qui innerve La Méthode, l’œuvre monumentale d’Edgar Morin. Il ne s’agissait pas pour lui de proposer un nouveau système philosophique fermé, mais une méthode de connaissance apte à affronter un monde multidimensionnel, traversé par le désordre autant que par l’organisation, par le conflit autant que par l’unité. Dans cette perspective, la connaissance n’est jamais séparée du sujet connaissant, lequel est lui-même enraciné dans une culture, une histoire, une société. Cette réintégration du sujet, du contexte et de l’incertitude change profondément notre manière de penser le vivant, les sociétés, les organisations et le devenir humain.

À l’heure de la polycrise — où les crises écologiques, sociales, politiques, économiques et anthropologiques s’entrelacent — la fécondité de la pensée de Morin apparaît avec une intensité particulière. Il avait vu avant beaucoup d’autres que les crises du XXIe siècle ne se présenteraient pas comme des événements isolés, mais comme des configurations systémiques, où chaque perturbation devient la cause ou l’amplificateur d’une autre.

Science, art, spiritualité : le triangle essentiel

Ce qui me paraît absolument essentiel, et que l’on oublie trop souvent lorsqu’on évoque Edgar Morin, c’est qu’il n’a jamais voulu enfermer la connaissance dans la seule sphère de la science au sens étroit. Toute son œuvre appelle une alliance plus profonde entre science, art et spiritualité. Non pour les confondre, mais pour les relier. Non pour dissoudre la rigueur, mais pour l’élargir. Non pour abandonner la raison, mais pour lui éviter de se dessécher.

La science, chez Morin, est indispensable. Mais elle devient mutilante lorsqu’elle oublie la conscience. Science avec conscience le dit admirablement : il ne suffit pas de savoir, il faut encore comprendre ce que l’on fait du savoir, ce qu’il transforme en nous, ce qu’il produit dans le monde. La science doit être reliée à l’éthique, à la responsabilité, à la réflexivité. Elle doit reconnaître ses limites, accepter l’incertitude et cesser de se croire extérieure à la condition humaine qu’elle prétend éclairer.

Mais l’humain ne peut pas non plus être compris par la seule science. Pour penser l’humain, il faut croiser la biologie, l’histoire, les religions, les sciences humaines, mais aussi la littérature et la poésie. L’art n’est pas un supplément d’âme. Il est une voie de connaissance. Il révèle l’épaisseur sensible, symbolique et tragique de l’existence. Dans Sur l’esthétique, Edgar Morin insiste sur le fait que le sentiment esthétique est une donnée fondamentale de la sensibilité humaine, capable de conduire à l’émerveillement, à la joie, à une intensification de la présence et à une compréhension plus profonde de notre condition.

La spiritualité, enfin, doit être comprise chez lui avec finesse. Edgar Morin se disait incroyant radical et demeurait profondément attaché à la laïcité. Mais cela n’excluait nullement, chez lui, une ouverture au mystère, à la profondeur intérieure, à la transformation de la conscience, à la fraternité, à l’amour, à la reliance, à ce qui dépasse les seuls mécanismes analytiques. Sa spiritualité n’était pas dogmatique ; elle relevait d’une conscience élargie de l’interdépendance du vivant et d’une qualité de présence au monde.

Le Club de Budapest : l’alliance de la science, de l’art et de la spiritualité

C’est précisément pour cela que la place d’Edgar Morin au Club de Budapest me paraît si importante. Le Club, fondé par Ervin Laszlo en 1993, s’est donné pour mission de favoriser l’émergence d’une conscience planétaire capable de répondre aux défis systémiques du XXIe siècle. Mais il l’a fait selon une intuition décisive : on ne transformera pas le monde avec la seule pensée rationnelle héritée de la modernité. Il faut réintroduire la créativité des arts, la profondeur de la littérature, la dimension de la spiritualité et l’exigence d’une conscience plus large.


EErvin Laszlo à la quatrième journée de l'Université Intégrale


Edgar Morin était donc au cœur de ce projet. Son appartenance au Club de Budapest et sa proximité avec Ervin Laszlo ne furent pas circonstancielles. Elles témoignent d’une convergence profonde. Tous deux savaient que les crises systémiques ne pourraient être résolues par davantage de technicité seulement. Tous deux savaient que l’avenir de l’humanité dépendait d’une transformation conjointe des systèmes et des consciences.

Cette amitié intellectuelle entre Edgar Morin et Ervin Laszlo me paraît historique. Elle symbolise la rencontre entre deux grandes voies du penser contemporain : la pensée complexe et la pensée systémique à visée planétaire ; la critique des réductions modernes et l’appel à une conscience cosmopolitique plus mature ; la lucidité sur la crise et l’espérance d’une métamorphose.


L’Université intégrale : une pensée en acte

J’ai eu la chance de vivre Edgar Morin non seulement à travers ses livres, mais aussi dans des espaces de dialogue vivant, notamment lors des rencontres de l’Université intégrale. Ces moments restent pour moi très précieux. Ils rendaient perceptible quelque chose qu’aucun simple résumé théorique ne peut transmettre : la pensée d’Edgar n’était pas une architecture froide, c’était une présence vivante, un mouvement, une circulation, une capacité à ouvrir des passages entre des mondes que tout semblait séparer.

Je garde le souvenir d’échanges d’une liberté rare, où la pensée devenait relation, où la complexité n’était pas une abstraction mais une pratique, où l’on sentait très concrètement ce qu’est une pensée qui relie. Edgar ne cherchait jamais à imposer une doctrine. Il créait un champ de pensée. Il relançait, il reliait, il déplaçait. Il faisait apparaître des correspondances inattendues entre prospective, anthropologie, éthique, politique, écologie, art de vivre et transformation intérieure.

Prospective d’un monde en mutation : la trace éditoriale d’une aventure commune

Je veux aussi rappeler ici l’importance d’un livre qui fut, à mes yeux, une cristallisation éditoriale de cette aventure intellectuelle et humaine : Prospective d’un monde en mutation, dirigé par Carine Dartiguepeyrou et publié chez L’Harmattan en 2010. Cet ouvrage collectif réunit notamment Edgar Morin, Ervin Laszlo, Matthieu Ricard, Jacques Lesourne, Bruno Marion, Jean Staune, Antonella Verdiani et moi-même, dans une perspective explicitement tournée vers les grands changements planétaires, la transformation des systèmes humains et la recherche de stratégies créatives alliant vision, action et conscience planétaire.

Le lien entre ce livre et l’Université intégrale n’est pas abstrait. Il prolonge directement une dynamique de réflexion vivante où se croisaient prospective, complexité, systémique, conscience planétaire et désir de métamorphose. Pour moi, Prospective d’un monde en mutation a compté parce qu’il donnait une forme stable à ce que nous essayions de faire vivre ensemble : une prospective qui ne soit pas seulement technico-économique, mais anthropologique, culturelle, spirituelle et systémique ; une prospective capable de penser la transformation du monde à partir du vivant, de la complexité, de la créativité et de la conscience.

Edgar Morin y avait toute sa place. Ervin Laszlo aussi. Ce livre témoignait concrètement de cette alliance entre pensée complexe, prospective, conscience planétaire et recherche d’une civilisation plus reliée. Il me semble d’ailleurs qu’il disait déjà, à sa manière, quelque chose de très profond sur la nécessité de relier science, art et spiritualité dans la prospective elle-même. Car anticiper l’avenir ne consiste pas seulement à prolonger des tendances mesurables. Cela suppose aussi d’écouter les signaux faibles du sensible, les transformations des imaginaires, les mutations des valeurs, les inflexions de la conscience.

Ce qu’Edgar Morin a changé dans ma propre trajectoire

Je peux le dire simplement : Edgar Morin a profondément influencé ma manière de penser et d’agir. Il a nourri mon travail sur les transformations civilisationnelles, sur la prospective, sur les écosystèmes, sur la conscience, sur l’innovation, sur l’écologie intégrale, et sur ce que j’ai appelé le management systémique de la complexité. Il m’a confirmé qu’une organisation n’est pas une machine, qu’un système vivant ne peut pas être réduit à une mécanique, et qu’une décision n’a de sens que si l’on comprend les interactions, les temporalités, les imaginaires et les niveaux de réalité qu’elle mobilise.

Ce qu’il m’a donné dépasse les concepts. Il m’a transmis une attitude intérieure devant le réel : ne pas céder à la simplification, tenir ensemble les contraires, penser dans l’incertain, relier le visible et l’invisible, respecter la pluralité des niveaux, et ne jamais oublier que la transformation profonde du monde exige aussi une transformation de la conscience.

De la pensée complexe à l’écologie intégrale

Plus le temps passe, plus je vois combien Edgar Morin a préparé le terrain de ce que j’appelle l’écologie intégrale. Car l’écologie intégrale ne peut pas se réduire à une écologie environnementale enrichie. Elle implique une réforme plus profonde de notre manière de comprendre le vivant, l’humain, la société, la culture, la technique, la conscience et la Terre. Elle suppose une pensée capable de relier les systèmes naturels et les systèmes symboliques, les formes d’organisation et les imaginaires, la rationalité scientifique et la vie intérieure.

Dans Terre-Patrie, écrit avec Anne-Brigitte Kern, Edgar Morin formule l’une des intuitions les plus puissantes de notre temps : celle d’une communauté de destin terrestre. Nous ne pouvons plus penser l’humanité hors de sa condition planétaire. La Terre n’est pas seulement un milieu ; elle est notre appartenance commune, notre vulnérabilité partagée, notre responsabilité collective.

C’est dans cet esprit que je relie sa pensée à mon discours d’ouverture de la chaire d’écologie intégrale. Dans ce discours, j’appelais à dépasser les cloisonnements disciplinaires, à relier les systèmes vivants, les cultures, les organisations, la conscience et les métamorphoses à venir. Edgar Morin avait déjà tracé la carte de ce territoire. Et c’est là que la triade science / art / spiritualité retrouve toute sa force : la science pour comprendre le vivant, l’art pour sentir sa profondeur, la spiritualité pour orienter notre transformation intérieure et collective.

Polycrise, bifurcation, métamorphose

Je crois qu’Edgar Morin restera comme l’un des grands penseurs de la métamorphose. Non pas d’une transition superficielle, non pas d’une adaptation de façade, mais d’un changement profond de forme, de structure, de niveau de conscience. Il savait que les périodes critiques peuvent conduire au pire — régression, barbarie, effondrement — mais aussi ouvrir la possibilité du nouveau. Il savait que le vivant, lorsqu’il est poussé à ses limites, peut bifurquer.

C’est ici, encore une fois, que je retrouve la leçon la plus profonde d’Edgar Morin. Nous ne sortirons pas de la polycrise par davantage de technicité seulement. Nous n’en sortirons pas par de l’expertise sectorielle non reliée. Nous n’en sortirons pas non plus par une spiritualité désincarnée ou par une esthétique sans éthique. Il nous faudra une alliance plus exigeante : la science pour penser juste, l’art pour sentir juste, la spiritualité pour orienter juste.

Pourquoi Edgar Morin va continuer de grandir

Je suis convaincu que l’œuvre d’Edgar Morin va continuer de grandir dans les années qui viennent. Parce qu’elle répond à des questions qui ne vont pas disparaître : comment penser un monde interdépendant ? Comment relier les savoirs sans les confondre ? Comment agir dans l’incertain ? Comment sortir du paradigme de simplification ? Comment faire émerger une conscience planétaire ? Comment articuler science, art, éthique, spiritualité et transformation du vivant ?

Il nous a appris qu’il n’y a pas de lucidité véritable sans humilité, pas de compréhension profonde sans reliance, pas de transformation durable sans réforme de la pensée. Il nous a appris qu’il fallait complexifier sans obscurcir, relier sans fusionner, agir sans mutiler. Il nous a appris que la grandeur de l’esprit humain n’est pas de maîtriser le réel comme un objet mort, mais d’apprendre à l’habiter comme un tissu vivant de relations, de possibles et de mystères.

Merci Edgar

Merci Edgar, pour cette œuvre immense.

Merci pour cette liberté de pensée.

Merci pour cette exigence de reliance.

Merci pour avoir montré qu’on ne comprend pas le monde en le découpant seulement, mais en apprenant à relier ce qu’il tisse.

Merci pour avoir rappelé que la science a besoin de conscience, que l’art révèle des vérités que les concepts n’épuisent pas, et que la spiritualité, lorsqu’elle est libérée des dogmes, peut devenir une force de transformation humaine et planétaire.

Pour moi, tu demeures un maître de la complexité, un compagnon de conscience, un passeur entre les mondes. Et je sais que tu continueras à vivre là où vivent les êtres essentiels : dans la conscience de ceux qu’ils ont éveillés, dans les ponts qu’ils ont construits, dans les métamorphoses qu’ils ont rendues pensables et possibles.

Merci Edgar.


Sources et repères

  • Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, ESF, 1990.
  • Edgar Morin, Science avec conscience, Fayard, 1982.
  • Edgar Morin, La Méthode 1 : La Nature de la nature, Seuil, 1977.
  • Anne-Brigitte Kern et Edgar Morin, Terre-Patrie, Seuil, 1993.
  • Edgar Morin, Sur l’esthétique, Robert Laffont, 2016.
  • Carine Dartiguepeyrou (dir.), Prospective d’un monde en mutation, L’Harmattan, 2010.
  • Fondation Edgar Morin, “La pensée complexe”.
  • Club of Budapest, “Birth of the Club”.
  • Francis Lecompte, “Edgar Morin ou l’éloge de la pensée complexe”, CNRS Le journal.
  • Bruno Marion, “De la pensée complexe de Morin à l’action en polycrise”.
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1 commentaire:

  1. Cool stack of complexity books from Steven Sullivan

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