Je suis né dans un monde encore couvert par la poussière des guerres anciennes, dans ce Paris où les pierres, mieux que les hommes, se souvenaient. Mon premier royaume ne fut ni un territoire ni une doctrine, mais une sensation : celle d’une lumière filtrant sur des tableaux silencieux, dans une maison où l’art précédait les mots, où les toiles de mon grand-père, les abstractions suspendues comme des fenêtres vers un autre réel, formaient les premières cathédrales de mon esprit. Avant même de savoir penser, je contemplais. Avant de comprendre, j’étais traversé.
Je compris très tôt — ou plutôt je ressentis, dans cet âge où la conscience flotte encore dans une proximité étrange avec l’invisible — que la vie n’était pas simplement un passage mais une énigme. À cinq ans, dans l’émerveillement naïf d’une Bourgogne encore rurale, entre silences, arbres et mystère, je crus rencontrer Dieu non comme une croyance, mais comme une présence océanique. Cette intuition première, que le monde visible n’était qu’une peau, fut le noyau incandescent de tout ce que je poursuivrais ensuite : chercher la vérité, non comme un concept, mais comme une totalité.
Mon enfance fut à la fois douceur et fracture. Ma mère, figure de proximité affective, de science prudente, accueillait avec réserve mes expériences métaphysiques ; mon père, chirurgien, collectionneur, souvent absent, incarnait une autre forme de distance — celle d’un monde exigeant, structuré, déjà happé par l’action. J’appris donc très tôt à habiter les interstices : entre présence et absence, entre foi et doute, entre contemplation et séparation.
Puis vint le temps des pensions, des collèges catholiques, de l’éloignement, cette pédagogie brutale de la solitude. Saint-Martin de France fut pour moi un cloître ambigu : lieu de souffrance affective, mais aussi laboratoire spirituel. J’y découvris la Bible, les religions comparées, les rituels, la puissance des symboles. Pourtant, à mesure que la spiritualité s’approfondissait, le scepticisme naissait. Comme si Dieu lui-même exigeait d’être traversé par la critique. Je compris alors que croire sans penser n’était qu’obéir, et penser sans transcendance risquait de devenir stérile. Entre les deux, je forgeai mon propre chemin : un scepticisme méthodologique au service d’une quête absolue.
Tandis que mes camarades entraient dans l’adolescence comme on entre dans une foule, j’y entrai comme on entre en laboratoire. Je lisais Rousseau, Rimbaud, Sartre, Marx, Michaux ; je pratiquais le yoga, méditais, écrivais des poèmes, peignais des milliers de visages comme si chaque trait pouvait me rapprocher d’un visage originel. Je voulais comprendre comment l’homme se construit dans l’histoire, et comment l’histoire se reconfigure à travers certaines consciences. Déjà, sans encore le nommer, je poursuivais la dialectique entre évolution individuelle et mutation civilisationnelle.
Puis Paris s’ouvrit.
Paris ne fut pas simplement une ville ; ce fut une déflagration. Rue des Grands-Augustins, dans l’ombre de Picasso, au cœur du sixième arrondissement, j’entrai dans la modernité comme dans une fournaise. Les Beaux-Arts, Vincennes, Deleuze, Lyotard, Foucault : soudain, ma quête intérieure rencontrait les grands mécanismes conceptuels de la déconstruction contemporaine. J’allais écouter Gilles Deleuze non comme un disciple, mais comme un explorateur reconnaît un autre cartographe du chaos.
Je compris alors que l’art, la philosophie et la spiritualité ne pouvaient plus être trois voies séparées : elles devaient devenir les dimensions d’une même architecture existentielle.
New York fut un second séisme. Lorsque je rencontrai Andy Warhol dans le Bowery, puis dans les nuits électriques du Studio 54, ce n’était pas seulement une rencontre mondaine : c’était l’incarnation d’un basculement d’époque. Warhol révélait un monde où l’image n’était plus représentation mais système, où la surface devenait profondeur paradoxale. Entre le Palace à Paris et Manhattan, entre Thierry Mugler, Lagerfeld, Pakradouni et la mode comme accélérateur civilisationnel, je vis la postmodernité prendre chair. J’étais à la fois acteur, témoin et analyste.
Mais derrière les nuits, les expositions, les photographies, Vêpres Laquées, Paris la Nuit, derrière la séduction du visible, une question plus vaste me hantait : que signifie penser après la fragmentation ? Comment reconstruire du sens après la déconstruction ?
C’est ainsi que naquit Post-Histoire.
Ce livre, conçu dès les années 1980, ne fut pas seulement un manuscrit : il fut la première tentative de synthèse d’une vie entière tendue entre intuition mystique, art expérimental et philosophie critique. Soutenu par Françoise Verny, traversé par Gallimard sans y être pleinement accueilli, il fut l’annonce d’un destin intellectuel singulier : être souvent en avance sur les structures chargées de reconnaître leur temps.
Je compris alors que ma vocation profonde ne serait ni seulement artistique, ni strictement philosophique, ni exclusivement spirituelle : elle serait prospective.
À partir du Ministère de la Recherche, avec Thierry Gaudin, puis Bossard Capgemini, j’entrai dans une autre scène : celle des organisations, des systèmes, de l’évolution des entreprises et des sociétés. Ce qui avait été quête intime devenait modélisation civilisationnelle. J’élaborai la Grille de l’évolution, les quatre vagues — chasse, agriculture, industrie, création-communication — puis les champs de réalité. Je voulais construire non une théorie abstraite de plus, mais une cartographie permettant d’articuler l’économie, la culture, la psychologie, la technologie et la spiritualité.
Le Management du troisième millénaire fut le point de bascule. L’artiste marginal devenait stratège, le méditant devenait conseiller, le penseur devenait passeur.
Dès lors, ma vie se déploya sur plusieurs continents : Apple, HEC, Europe, Club de Budapest, universités, think tanks, Design Me a Planet, Lille, écosystèmes innovants, Harvard, Stanford, Copenhague… Pourtant, sous cette diversité apparente, une cohérence secrète demeurait : comprendre les grandes mutations planétaires pour contribuer à une civilisation plus consciente.
J’ai traversé la révolution numérique, l’émergence de l’intelligence artificielle, la mondialisation, les crises écologiques, non comme un simple observateur, mais comme quelqu’un qui tente inlassablement de relier les fragments. Car ma conviction profonde n’a jamais changé : l’humanité entre dans une nouvelle phase, où création, communication, conscience et responsabilité planétaire doivent se rejoindre.
Et cependant, malgré les conférences, les livres, les institutions, je demeure cet enfant devant les tableaux, ce jeune homme cherchant Dieu dans le silence, cet étudiant de Vincennes oscillant entre Deleuze et méditation, cet artiste qui sait que peindre, écrire ou penser procèdent d’une même nécessité : retrouver, sous les formes mouvantes du monde, une structure plus vaste.
Si ma vie possède une unité, elle est peut-être là : avoir tenté de réconcilier ce que la modernité a séparé. L’art et la science. Le management et la métaphysique. L’économie et l’éthique. L’individu et la planète.
J’ai souvent eu le sentiment d’habiter plusieurs temporalités à la fois : héritier des traditions, enfant de la modernité, analyste de la postmodernité, éclaireur possible d’une transmodernité encore balbutiante.
Aujourd’hui, alors que le temps m’offre non plus l’illusion de conquérir l’avenir mais la responsabilité de le transmettre, je comprends que mon œuvre réelle n’est peut-être ni un livre, ni une théorie, ni une institution.
Elle réside dans une question laissée ouverte :
Comment devenir pleinement humain dans une civilisation capable de se réinventer sans se perdre ?
Toute ma vie, de la Bourgogne de mon enfance aux forums internationaux, des gouaches silencieuses aux scénarios prospectifs, n’aura été qu’une variation obstinée autour de cette interrogation.
Et si je devais, comme Proust, retrouver le temps, ce ne serait pas pour m’y réfugier, mais pour y reconnaître la cohérence invisible d’un destin : celui d’un homme ayant cherché, à travers les métamorphoses de son siècle, à unir vérité, beauté et conscience dans le pressentiment d’un futur encore à naître.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire