L’Évolution en Dialogue
La Grille de Michel Saloff-Coste et les Représentations Psychologiques de Brian Hall
Une exploration des convergences entre sociologie, psychologie et philosophie de l’évolution
Michel Saloff-Coste
Chaire d’Écologie Intégrale — Université Catholique de Lille
Fondateur, IFRN — Réseau International de Recherche en Prospective
Résumé
Cet article retrace la rencontre intellectuelle entre Michel Saloff-Coste, philosophe, artiste et chercheur français, et Brian Hall, psychologue américain, à Paris au début des années 2000. Il s’efforce de montrer comment leurs deux systèmes — la Grille de l’Évolution pour le premier, le modèle des Values Shift pour le second — se complètent de façon saisissante, offrant une vision à la fois macroscopique et microscopique de l’évolution humaine. Ce qui rend cette convergence particulièrement remarquable, c’est qu’elle est le fruit de deux recherches menées indépendamment, dans des traditions intellectuelles différentes, sans que les deux hommes se soient lus l’un l’autre avant leur rencontre. À travers des dialogues reconstitués et une analyse philosophique, l’article explore également les résonances avec d’autres penseurs de l’évolution — Don Beck, Ken Wilber —, avant de remonter aux visionnaires du début du XXᵉ siècle, Sri Aurobindo et Teilhard de Chardin, dont l’oeuvre préfigure, avec une singulière profondeur, les intuitions contemporaines.
Mots-clés : Grille de l’Évolution, Chasse-Cueillette, Agriculture-Élevage, Industrie-Commerce, Création-Communication, Values Shift, Spiral Dynamics, théorie intégrale, noosphère, Aurobindo, Teilhard de Chardin.
I. Prologue : Deux Cartographes de l’Invisible
Il est des rencontres qui ressemblent à la convergence de deux fleuves que tout semblait destiner à des trajectoires séparées — et qui pourtant se rejoignent pour former quelque chose de plus vaste et de plus profond que chacun ne l’eût imaginé seul. La rencontre, à Paris, au tournant des années 2000, entre Michel Saloff-Coste et Brian Hall appartient à cette catégorie rare. L’un venait du monde des sciences humaines françaises, traversé par l’histoire longue de Braudel, les intuitions complexes d’Edgar Morin, les visions spirituelles de Teilhard de Chardin ; l’autre portait la rigueur clinique de la psychologie du développement américaine, héritier de Piaget et de Kohlberg, ancré dans la pensée des systèmes. Leurs langues différaient. Leurs disciplines différaient. Et pourtant, lorsqu’ils commencèrent à se parler, ils eurent tous deux le sentiment troublant d’avoir, chacun de leur côté, cartographié les deux faces d’un même territoire inconnu.
Ce qui rend cette rencontre philosophiquement significative, c’est précisément le fait que ni l’un ni l’autre n’avait lu les travaux de son interlocuteur avant ce premier échange parisien. Leurs théories avaient été élaborées indépendamment, dans des contextes académiques distincts, à des époques et dans des pays différents. Quand ils découvrirent que leurs grilles se superposaient avec une précision presque point par point, ce fut moins une rencontre de deux intelligences qu’une confirmation mutuelle de deux intuitions profondes sur la nature de l’évolution humaine. Ce type de convergence indépendante — que les historiens des sciences appellent parfois « découverte simultanée » — est l’un des signes les plus forts qu’une vérité profonde cherche à se frayer un chemin à travers des consciences distinctes.
Michel Saloff-Coste avait consacré les années 1985–1990 à élaborer, dans le cadre de ses fonctions au Centre de Prospective et d’Étude du Ministère de la Recherche et de la Technologie, ce qu’il appelait sa « Grille de l’Évolution » : une tentative ambitieuse de modéliser le voyage de l’humanité depuis ses origines, non pas comme une ligne droite ascendante, mais comme une succession de quatre grandes vagues civilisationnelles. Brian Hall, lui, avait dédié sa carrière à comprendre comment les individus et les organisations transforment leurs représentations internes du monde — ce qu’il nommait les Values Shift, ces basculements profonds et discontinus par lesquels une conscience cesse de voir le monde comme elle le voyait et commence à le voir autrement. Son modèle, élaboré au fil de dix-sept années de recherche à l’Université Santa Clara, proposait lui aussi exactement quatre phases.
Aucun des deux hommes n’avait cherché l’autre. Mais lorsque le hasard d’un colloque les plaça face à face dans un café du Quartier Latin, ils comprirent rapidement qu’ils avaient, depuis des décennies, travaillé à la même question : comment l’humanité change-t-elle vraiment ? Et pourquoi certains changements s’imposent-ils comme des séismes tandis que d’autres s’effacent sans laisser de trace ?
II. La Grille de l’Évolution : Quatre Vagues sur un Million d’Années
2.1 Genèse au Ministère de la Recherche (1985–1990)
Pour comprendre la Grille de l’Évolution, il faut remonter à l’atmosphère intellectuelle particulière de la France des années 1985–1990 — une époque où les sciences humaines vivaient dans la tension féconde entre la pensée de la complexité (Edgar Morin), la prospéctive technologique (Thierry Gaudin) et les premierss signaux d’une transformation civilisationnelle d’ampleur inédite. Michel Saloff-Coste était alors Maître de Conférence au Centre de Prospective et d’Étude du Ministère de la Recherche et de la Technologie, où il animait, à partir de 1986, un séminaire mensuel sur le thème des « Mutations ». C’est dans ce contexte stimulant, au carrefour de la sociologie, de la philosophie et de la prospective, que fut présentée pour la première fois, en 1987, la synthèse de ce qui deviendrait la Grille de l’Évolution, publiée par la suite dans « Le Management Systémique de la Complexité » (Aditech/Ministère de la Recherche, 1990).
Ce que Saloff-Coste entreprit alors ne relevait pas simplement de l’analyse stratégique ni de la futurologie de salon. Il s’agissait d’une véritable anthropologie du temps long — une tentative, nourrie par la lecture de Fernand Braudel pour les structures lentes de l’histoire, de Teilhard de Chardin pour la vision évolutive, et de Gilles Deleuze, son professeur de philosophie à l’Université de Vincennes, pour la puissance des concepts, de déchiffrer les rythmes profonds de l’aventure humaine. L’hypothèse centrale était simple dans son énoncé, vertigineuse dans ses implications : l’humanité n’évolue pas de façon linéaire et continue, mais par quatre grandes vagues successives, chacune constituant un type de civilisation radicalement différent.
2.2 Les Quatre Vagues Civilisationnelles
La première vague est celle de la Chasse et la Cueillette. Elle s’étend sur près d’un million d’années — ou depuis l’émergence de l’Homo sapiens si l’on retient le critère de la conscience symbolique —, soit l’écrasante majorité de l’histoire humaine. L’humanité vit alors en petits groupes mobiles, en relation directe et immédiate avec les écosystèmes qu’elle parcourt. Le monde est vécu comme un mystère puissant et environnant, percé d’esprits et de forces auxquels on s’adresse par le rite, la danse et le mythe. La survie est l’horizon premier ; la communauté, le lien vital. La temporalité est cyclique, saisonniere, enracinée dans le retour des astres et des troupeaux.
La deuxième vague, celle de l’Agriculture et l’Élevage, naît avec le Néolithique, il y a environ dix mille ans. L’humanité fixe, ensèmence, domestique. Elle invente les villages, les cités, les empires. Elle bâtit des temples et des cathédrales pour héberger des dieux dont l’ordre cosmique légitime l’ordre social. La tradition et l’appartenance au groupe deviennent les valeurs cardinales ; la hiérarchie, le tissage du lien collectif. Cette vague dure environ dix mille ans et représente ce que Braudel appelait les « temps médians » de l’histoire.
La troisième vague, celle de l’Industrie et du Commerce, est préfigurée, philosophiquement et artistiquement, dès la Renaissance — quand l’individu commence à se poser en sujet autonome face au cosmos. Mais c’est vers 1900 que cette vague devient vraiment transformatrice à l’échelle planétaire : en une centaine d’années seulement, l’industrie, la mécanisàtion, le capitalisme et les marchés mondiaux redéfinissent de fond en comble la condition humaine. La raison instrumentale, l’efficacité, la production et la réalisation personnelle deviennent les nouvelles valeurs dominantes. L’individu se définit par ce qu’il fait, ce qu’il produit, ce qu’il possède. Cette vague, si elle est la plus courte chronologiquement, est sans doute la plus intense dans ses effets de transformation des structures sociales et des écosystèmes.
La quatrième vague, enfin, est celle de la Création et de la Communication. Elle s’impose pleinement à partir du moment où les technologies de l’information reconfigurent l’ensemble de l’économie mondiale — à l’instant symbolique et décisif où Apple, Microsoft et les grandes entreprises du numérique deviennent les premières capitalisations boursières de la planète, devant l’industrie pétrolière et automobil. La matière première n’est plus le charbon ni l’acier, mais l’intelligence, le symbole, la relation. Les valeurs dominantes basculent vers la créativité, l’innovation, la systémique, la globalité, l’interconnexion. Le monde est vécu non plus comme un problème à résoudre mais comme un mystère dont on est co-responsable.
2.3 Le malaise contemporain : une société entre deux vagues
Ce cadre analytique permet d’éclairer d’une lumière nouvelle le malaise profond que vit l’humanité contemporaine. Ce malaise, Saloff-Coste en est convaincu, n’est pas conjoncturel. Il est structurel et civilisationnel : il est le signe d’une société prise entre deux vagues, qui n’est plus pleinement industrielle mais n’est pas encore pleinement dans la quatrième vague. Les institutions, les écoles, les entreprises, les systèmes politiques sont encore conçus pour l’ère Industrie-Commerce ; les valeurs, les pratiques et les technologies qui émergent appellent déjà une logique radicalement différente.
Cette intuition de Saloff-Coste n’était pas isolée dans le paysage intellectuel de son époque. Un ensemble remarquable de penseurs et de prospectivistes avait, à partir des années 1970, tenté de nommer et de décrire cette transition. Daniel Bell, dans « The Coming of Post-Industrial Society » (1973), fut l’un des premiers à identifier le passage d’une économie fondée sur la production de biens à une économie fondée sur les services et la connaissance. Alvin Toffler, dans « La Troisième Vague » (1980), donna à cette transition le langage des civilisations : après la vague agricole et la vague industrielle, une troisième vague portée par l’information, la décentralisation et la créativité. John Naisbitt, avec « Megatrends » (1982), décrivit les dix grandes tendances de cette société émergente. Peter Drucker, dans « Post-Capitalist Society » (1993), annonça que le savoir devenait la ressource économique fondamentale. Manuel Castells, dans sa trilogie « L’Ère de l’Information » (1996–1998), cartographia l’architecture de la société en réseaux. En France, Joël de Rosnay, dans « L’Homme Symbiotique » (1995), et Jeremy Rifkin, dans « L’Âge de l’Accès » (2000), contribuèrent à l’élaboration collective de ce diagnostic.
Ce que Saloff-Coste apportait à ce vaste chantier collectif, c’était une perspective de longue durée unique : en inscrivant la transition dans l’histoire de un million d’années, il montrait que le malaise contemporain n’était pas une anomalie ou une simple difficulté économique, mais le signe caractéristique de tout passage d’une vague à une autre : une période de transition où l’ancienne logique résiste et où la nouvelle cherche ses formes d’institution.
2.4 Une théorie en attente de son complément psychologique
Pourtant, au fil des années, Saloff-Coste pressentait que sa grille, aussi cohérente et puissante fût-elle, portait en elle une lacune. Elle décrivait les contours macroscopiques des transformations civilisationnelles — les ruptures visibles, les grandes structures, les longues durées. Mais elle restait muette sur un mystère central : pourquoi, au sein d’une même vague, certains individus franchissent-ils le seuil vers une conscience nouvelle, tandis que d’autres restent ancrés dans les représentations antérieures ? Comment expliquer que Léonard de Vinci pensait déjà comme un homme de la modernité scientifique alors que Florence était encore médiévale dans ses structures profondes ? La grille voyait les vagues, mais elle ne voyait pas les nageurs. C’est précisément ce vide que les travaux de Brian Hall allaient combler.
III. Les Values Shift de Brian Hall : La Psychologie comme Moteur de l’Histoire
3.1 Brian Hall : dix-sept ans de recherche à Santa Clara
Brian Hall (1940–2020) appartient à cette tradition de psychologues-humanistes américains pour lesquels la connaissance de la psyìché n’est pas une fin en soi, mais un instrument au service de la transformation humaine. Professeur émérite de Pastoral Counseling à l’Université Santa Clara (Californie), prêtre épiscopalien ordonné, fondateur et président de Values Technology à Santa Cruz, il consacra dix-sept années de recherche systématique à développer une cartographie des valeurs humaines et de leur évolution. Contrairement aux approches purement cliniques, il ancra son travail dans les grands contextes organisationnels et sociétaux, collaborant avec des entreprises de la Silicon Valley, des ONG internationales et des institutions religieuses du monde entier.
Formé dans le sillage de la psychologie du développement — Piaget pour les structures cognitives, Kohlberg pour le développement moral — mais profondément influencé aussi par la cybernétique et les théories des systèmes complexes, Hall développa progressivement un modèle singulier : celui de l’évolution des représentations psychologiques ou worldviews, qu’il baptisa le système des Values Shift. L’intuition fondamentale est la suivante : les valeurs d’un individu — ou d’une organisation — ne constituent pas un simple catalogue de préférences morales. Elles forment un système cohérent, une architecture intérieure qui détermine la façon dont cet individu perçoit la réalité, résout les problèmes, noue des relations et se situe dans le temps. Et cette architecture peut évoluer — mais selon un processus discontinu, non graduel, qui ressemble à un changement de phase en physique : l’eau qui reste eau jusqu’au moment où, à cent degrés précis, elle bascule en vapeur.
3.2 Quatre phases, huit stades : une cartographie de l’intériorité humaine
Le modèle de Hall — tel qu’il le présente dans « Values Shift » et « The Genesis Effect » — s’organise en quatre phases de développement, chacune subdivisée en deux stades, soit huit stades au total. Ces quatre phases constituent quatre représentations fondamentalement différentes du monde, chacune avec sa propre épistémologie implicite, ses propres valeurs prioritaires et ses propres modes relationnels. Ce qui est saisissant, c’est que ces quatre phases correspondent, de manière remarquablement précise, aux quatre vagues civilisationnelles de la Grille de Saloff-Coste — deux classifications indépendantes qui arrivent, par des chemins très différents, à la même structure quaternaire.
Dans la Première Phase, le monde est vécu par l’individu comme « un mystère sur lequel je n’ai aucun contrôle ». L’ego se trouve au centre d’un environnement étranger et parfois oppressif. Les besoins fondamentaux sont physiques : nourriture, chaleur, abri. Les valeurs dominantes sont l’auto-préservation et la sécurité. L’horizon est immédiat ; la méfiance, constante. Cette phase résonne profondément avec la vague Chasse-Cueillette de Saloff-Coste, où l’humanité vit immersée dans une nature puissante qu’elle ne domine pas encore, dont elle fait partie et à laquelle elle tente de s’adresser par le rite.
Dans la Deuxième Phase, le monde devient « un problème auquel je dois faire face ». L’individu cherche à appartenir — à un groupe, une tradition, une hiérarchie qui lui confère identité et protection. Les besoins sont sociaux : acceptation, approbation, appartenance, réussite selon les critères du groupe. Loyauté, fidélité, respect de l’autorité sont les valeurs cardinales. Ce portrait psychologique est la contrepartie intérieure exacte de la vague Agriculture-Élevage, où l’humanité s’organise en sociétés hiérarchisées, légitimées par la tradition et l’ordre divin.
Dans la Troisième Phase, le monde devient « un projet auquel je dois participer ». L’individu s’affirme comme sujet autonome capable d’initiative, de créativité indépendante, de réalisation personnelle. Les besoins sont d’ordre personnel : compétence, confiance en soi, achèvement, excellence. C’est la phase de l’individu moderne, entrepreneur, innovateur, méritocratique — en resonance directe avec la vague Industrie-Commerce, où la rationalité instrumentale, la performance et la réalisation individuelle deviennent les valeurs dominantes de la civilisation.
Dans la Quatrième Phase, enfin, le monde redevient un mystère — mais un mystère dont « nous devons prendre soin ensemble ». L’individu dépasse les frontières de l’ego et commence à agir comme un « nous » plutôt que comme un « je ». Les besoins sont ceux de la dignité humaine, de la réciprocité, de la co-création. Cette phase, que Hall associe à la pensée systémique et à la conscience globale, correspond point par point à la vague Création-Communication de Saloff-Coste, où l’intelligence, le symbole et la relation deviennent les nouvelles matières premières de la civilisation.
3.3 La mécanique des sauts : crises et catalyseurs
Ce qui rend le modèle de Hall particulièrement précieux — et qui explique l’enthousiasme de Saloff-Coste à sa lecture — c’est la description des mécanismes par lesquels ces sauts se produisent. Contrairement à une vision idéaliste qui verrait les individus progresser simplement par bonne volonté, Hall insiste sur la nécessité des crises. Ce sont elles — et non les périodes de stabilité et de confort — qui créent les conditions d’une réorganisation profonde des représentations. Une crise, dans le sens que lui donne Hall, n’est pas nécessairement une catastrophe. C’est un moment où la logique intérieure dominante se révèle insuffisante pour répondre aux défis que pose la réalité.
Mais la crise seule ne suffit pas. Hall identifie une condition complémentaire indispensable : ce qu’il appelle la disponibilité au changement. Cette disponibilité — cette ouverture à remettre en question ses représentations les plus profondes — est cultivée par des pratiques contemplatives, des expériences artistiques, des rencontres transformatrices et une capacité à habiter l’incertitude sans se réfugier dans la dénégation ou le cynisme. Dans ses propres termes :
« Les sociétés changent quand assez d’individus osent changer eux-mêmes. Non pas changer de comportements — car cela peut se faire sans toucher aux représentations profondes —, mais changer de regard. Changer la façon dont ils habitent le monde. »
IV. Les Dialogues : De Paris à la Californie
4.1 Paris, 2002 : La découverte de la convergence
— Un café du Quartier Latin, à quelques pas de la Sorbonne. Novembre 2002. Un colloque international sur les futures du travail et des organisations. Saloff-Coste et Hall se rencontrent pour la première fois. Ni l’un ni l’autre n’a lu les travaux de l’autre. —
Ils s’étaient retrouvés, presque par hasard, attablés l’un en face de l’autre lors du dîner de clôture. Saloff-Coste avait présenté sa grille dans l’après-midi ; Hall, venu de Santa Cruz, l’avait écouté avec une attention croissante, sentant résonner quelque chose de familier dans ce langage qui lui était pourtant étranger.
Brian Hall :
« Michel, votre présentation m’a profondément troublé — positivement. Je dois vous dire quelque chose : je n’avais jamais entendu parler de votre grille. Et pourtant, en vous écoutant, j’avais le sentiment de vous entendre décrire, de l’extérieur et à une échelle cosmique, exactement ce que j’observe de l’intérieur et à l’échelle des individus depuis vingt ans. Vos quatre vagues — Chasse-Cueillette, Agriculture-Élevage, Industrie-Commerce, Création-Communication — je les reconnais. Ce sont mes quatre phases de développement des valeurs. »
Michel Saloff-Coste :
« Brian, je dois être honnête : je ne connaissais pas non plus vos travaux. Racontez-moi vos quatre phases. Je sens qu’il y a là quelque chose d’important. »
Brian Hall :
« Dans ma Phase I, le monde est vécu comme un mystère menaçant sur lequel on n’a aucune prise. Les valeurs dominantes sont la survie, l’auto-préservation. Dans la Phase II, on cherche à appartenir, à s’inscrire dans un ordre. Phase III : l’individu s’affirme, innove, performe. Phase IV : on dépasse l’ego, on agit pour le tout. C’est cela que vous appelez Chasse-Cueillette, Agriculture-Élevage, Industrie-Commerce, Création-Communication, n’est-ce pas ? »
Michel Saloff-Coste :
« C’est exactement cela. Mais vous, vous décrivez comment ces quatre logiques vivent à l’intérieur des individus. Moi, je décris comment elles s’expriment dans les civilisations. Nous avons cartographié la même réalité — l’un depuis le ciel, l’autre depuis la terre. »
Brian Hall :
« Et ce qui me fascine, c’est que nous sommes arrivés au même nombre, quatre, par des chemins totalement indépendants. Vous depuis l’histoire des civilisations, moi depuis la psychologie du développement. Ce n’est pas un hasard. Ces quatre formes sont peut-être les quatre structures fondamentales de la conscience humaine. »
Ils parlèrent ainsi jusqu’au milieu de la nuit. Au matin, ils décidèrent de se revoir.
4.2 Santa Cruz, 2005 : La question de la régression spiralée
— L’Université de Californie à Santa Cruz. Été 2005. Saloff-Coste participe à l’un de ses séminaires annuels californiens sur la grille de l’évolution. Hall l’y a rejoint pour trois jours de travail commun. —
Santa Cruz, juchée sur ses collines au-dessus du Pacifique, avait quelque chose d’approprié pour ces conversations sur l’évolution : la ville elle-même semblait suspendue entre deux mondes, entre le pragmatisme de la Silicon Valley et l’aspiration spirituelle qui traversait toute la côte Ouest depuis les années soixante. Saloff-Coste et Hall avaient pris l’habitude de travailler le matin, de marcher l’après-midi sur les falaises, et de continuer leurs discussions le soir.
Michel Saloff-Coste :
« Brian, une question m’obssède depuis notre rencontre parisienne. Dans votre modèle, un individu peut-il régresser ? Retourner vers une logique antérieure sous l’effet d’une crise violente ? Et si oui, comment cela se produit-il ? »
Brian Hall :
« Non seulement c’est possible, mais c’est fréquent. La régression est une réponse légitime du système psychique face à une menace qui dépasse ses capacités d’intégration. Ce n’est pas un échec — c’est une stratégie de survie. Mais ce qui est fascinant, c’est que la régression n’est jamais un retour au même point. La conscience qui régresse porte en elle la mémoire de ce qu’elle a traversé. »
Michel Saloff-Coste :
« C’est exactement ce que montre ma grille à l’échelle civilisationnelle. Après la chute de l’Empire romain, l’Europe a effectué une régression vers des structures féodales locales. Et pourtant — et c’est ce qui est fascinant — cette période portait en elle des graines qui allaient germer dans la Renaissance. Ce que vous venez de dire sur la mémoire de la conscience est exactement ce que j’observe dans les civilisations. »
Brian Hall :
« L’évolution est donc à la fois cyclique et spiralée. On revient, certes — mais à un niveau différent. Le terme « spirale » est le plus juste : il dit le retour ET le mouvement. Le problème avec le mot « progrès », c’est qu’il imagine une ligne droite. La réalité est plus complexe : elle avance en repassant par ses propres traces, mais jamais de la même façon. »
Michel Saloff-Coste :
« L’évolution serait donc à la fois cyclique et spiralée ? »
Brian Hall :
« Vous venez de résumer en une phrase le travail de toute une vie. »
4.3 San Francisco, 2008 : La synthèse
— San Francisco. Printemps 2008. Saloff-Coste conférencie devant un public mêlant chercheurs, entrepreneurs de la Silicon Valley et praticiens du développement organisationnel. Hall est dans le public. —
La conférence de San Francisco de 2008 fut peut-être le moment où la synthèse entre les deux approches atteignit son expression la plus accomplie. Saloff-Coste avait intégré, dans ses quatre vagues, les nuances psychologiques que Hall lui avait apportées ; Hall, de son côté, avait commencé à inscrire ses quatre phases dans le cadre historique long que la grille lui offrait.
Ce jour-là, Saloff-Coste ouvrit son intervention par ces mots :
« L’humanité évolue comme un organisme vivant. Ses cellules — les individus — changent, et ces changements finissent par transformer l’organisme tout entier. Brian Hall et moi avons simplement décrit deux niveaux de cette même réalité : lui, la biologie cellulaire de l’évolution ; moi, l’anatomie de l’organisme collectif. Ni l’un ni l’autre n’est complet sans l’autre. Et ce qui nous a surpris tous les deux, c’est que nous étions arrivés à la même structure de quatre grandes étapes, indépendamment, sans nous être lus. Il y a là, je crois, quelque chose qui dépasse nos deux théories. »
Hall, dans la discussion qui suivit, répondit avec une formule qui résumait à elle seule l’enjeu de leur dialogue :
« Ce que nous avons appris ensemble, c’est que les crises ne sont ni des accidents ni des malédictions. Elles sont les moments où l’histoire offre à suffisamment d’individus les conditions d’un saut de conscience. La question n’est pas de savoir comment éviter les crises — c’est impossible. La question est de savoir si nous sommes prêts à les traverser avec assez de conscience pour en sortir transformés plutôt que simplement meurtris. »
V. La Complémentarité : Une Vision Unifiée de l’Évolution
5.1 Deux niveaux d’un même phénomène
Ce que la rencontre entre Saloff-Coste et Hall révèle avant tout, c’est que l’évolution humaine est un phénomène irréductiblement double : à la fois macroscopique et microscopique, à la fois historique et psychologique, à la fois collective et intime. La grille de Saloff-Coste offre la vue du cartographe : elle permet de voir les grandes lignes de force de l’histoire humaine, les ruptures qui séparent les âges, les logiques civilisationnelles qui s’imposent à des dizaines de générations. Le modèle de Hall offre la vue du clinicien : il permet de comprendre comment ces changements se produisent dans la chair même des individus, comment une conscience bascule.
La convergence la plus frappante est bien sûr la structure quaternaire : quatre vagues chez Saloff-Coste, quatre phases chez Hall, sans que ni l’un ni l’autre ne l’ait planifié. Cette correspondance point par point suggère que les quatre grandes formes de conscience que Hall identifie dans la psychologie individuelle ne sont pas arbitraires : elles correspondent aux quatre grands modes d’être au monde que l’humanité a développés au fil de son histoire collective. La Première Phase de Hall est la condition intérieure de la civilisation chasseur-cueilleur ; la Quatrième Phase est la condition intérieure de la civilisation de la création et de la communication.
5.2 Les crises comme moteur universel
La notion de crise constitue le point d’articulation le plus fécond entre les deux systèmes. Pour Saloff-Coste, les transitions entre vagues civilisationnelles sont toujours précédées de crises d’ordre technologique, économique, écologique ou spirituel. Pour Hall, les transitions individuelles entre phases sont toujours catalysées par des crises personnelles ou collectives qui rendent l’ancienne architecture intérieure insuffisante. Cette convergence autour de la crise comme moteur de l’évolution n’est pas anodine : elle s’oppose à une vision naïve du progrès qui ferait de l’évolution un processus doux et continu. La crise n’est pas un dysfonctionnement à éviter : elle est la condition même de la transformation.
5.3 Les avant-gardes : individus et sociétés en avance sur leur temps
L’autre point de convergence majeur concerne le rôle des avant-gardes. Dans la grille de Saloff-Coste, ces individus ou groupes qui franchissent le seuil d’une nouvelle vague avant que la masse de leur société ne soit prête à les suivre sont les catalyseurs des transitions. Dans le modèle de Hall, ces individus sont ceux qui ont effectué un Values Shift précoce — souvent sous l’effet d’expériences de crise intense, de rencontres transformatrices ou de pratiques artistiques et contemplatives. Cette convergence ouvre une perspective éthique et pratique considérable : si l’on comprend comment les avant-gardes émergent, on peut penser les conditions — pédagogiques, institutionnelles, culturelles — qui favorisent leur émergence. Ce n’est plus seulement de la théorie de l’histoire : c’est de la prospective active.
VI. Élargissement : D’autres Voix pour une Même Question
6.1 La Spiral Dynamics : Don Beck et les couleurs de la conscience
Il serait réducteur de laisser entendre que Saloff-Coste et Hall sont les seuls à avoir cherché à cartographier l’évolution de la conscience humaine. Dès les années soixante-dix, le psychologue américain Clare W. Graves avait développé une théorie des systèmes de valeurs humains qui allait, après sa mort, être reprise et popularisée par Don Beck et Chris Cowan sous le nom de Spiral Dynamics. Ce modèle propose une cartographie des valeurs humaines en niveaux ou vMèmes, allant de la pure survie (Beige) à la conscience holistique planétaire (Turquoise), en passant par des étapes intermédiaires dont les correspondances avec les quatre vagues de Saloff-Coste et les quatre phases de Hall sont évidentes.
Le vMème Orange, centré sur l’efficacité, l’innovation et la rationalité instrumentale, correspond à la vague Industrie-Commerce et à la Phase III de Hall. Le vMème Turquoise, avec sa conscience holistique et sa responsabilité planétaire, anticipe la quatrième vague Création-Communication et la Phase IV. Beck lui-même, qui travailla avec Nelson Mandela sur la transition post-apartheid en Afrique du Sud, insistait sur le fait que les sociétés ne peuvent pas brûler les étapes : elles doivent les parcourir, même si cela prend du temps. Cette patience évolutive rejoint la sagesse que l’on trouve chez Hall comme chez Saloff-Coste.
6.2 Ken Wilber et la théorie intégrale : le grand récit de l’évolution
Ken Wilber représente une entreprise plus ambitieuse encore : rien de moins qu’une synthèse de l’ensemble des savoirs humains sur l’évolution, de la biologie à la mystique en passant par la psychologie, la sociologie et la philosophie des sciences. Au coeur de sa théorie intégrale se trouve le modèle AQAL — All Quadrants, All Levels — qui distingue quatre dimensions fondamentales de toute réalité : l’intérieur individuel (la conscience subjective), l’extérieur individuel (les comportements observables), l’intérieur collectif (la culture partagée) et l’extérieur collectif (les systèmes sociaux).
La grille de Saloff-Coste, dans ce cadre, s’inscrit naturellement dans les quadrants extérieurs. Le modèle de Hall opère dans les quadrants intérieurs. La théorie intégrale de Wilber offre ainsi le méta-cadre dans lequel ces deux approches s’articulent. Wilber ajoute une dimension que ni Hall ni Saloff-Coste, dans leurs premiers travaux, ne traitaient explicitement : la dimension spirituelle explicite de l’évolution. Pour Wilber, les grandes traditions contemplatives de l’humanité ont développé, par des voies très différentes, des cartes de l’intériorité humaine qui correspondent aux niveaux les plus élevés de son modèle. La méditation, la prière, la contemplation ne sont pas des retraits du monde mais des technologies de l’évolution intérieure.
VII. Les Visionnaires du Siècle Passé : Aurobindo et Teilhard de Chardin
7.1 Sri Aurobindo : l’évolution comme chemin de l’Esprit
Si l’on remonte le cours du temps, on découvre que les intuitions de Saloff-Coste, Hall, Beck et Wilber ont été précédées, avec une profondeur philosophique et spirituelle considérable, par deux penseurs du premier XXᵉ siècle : Sri Aurobindo et Pierre Teilhard de Chardin. Sri Aurobindo (1872–1950), philosophe et yogi indien, a développé dans « La Vie Divine » une théorie de l’évolution comme déploiement progressif d’une conscience spirituelle dans la matière. Pour Aurobindo, l’évolution n’est pas un accident cosmique mais un processus d’Involution-Évolution : la conscience divine s’est « descendue » dans la matière et remonte progressivement à travers les formes de vie de plus en plus complexes, de la matière inerte à la vie végétale, animale, humaine, et au-delà — vers ce qu’il appelait le Supramental.
La lecture d’Aurobindo éclaire la grille de Saloff-Coste sous un angle nouveau. Les quatre vagues civilisationnelles ne seraient pas de simples adaptations techno-économiques, mais les expressions successives d’une conscience qui se découvre elle-même, qui se complexifie, qui cherche à réaliser toujours davantage de ses potentialités. Le parallèle avec les Values Shift de Hall est également saisissant : les crises personnelles qui déclenchent les sauts de conscience ressemblent, dans la psychologie spirituelle d’Aurobindo, aux moments de purification et d’ouverture par lesquels l’individu laisse remonter en lui une lumière plus vaste.
7.2 Teilhard de Chardin : la noosphère et l’Omega Point
Pierre Teilhard de Chardin (1881–1955), jésuite, paléontologue et mystique français, est peut-être le penseur dont la vision est la plus directement apparentée à celle de Saloff-Coste. Pour Teilhard, l’évolution est un mouvement vectoriel vers une complexité-conscience croissante. La matière s’est organisée en vie, la vie en conscience, la conscience en pensée collective — ce qu’il nomme la noosphère, la sphère de la pensée humaine enveloppant la planète. Et la noosphère elle-même tend vers un point de convergence ultime qu’il appelle le Point Oméga.
La grille de l’évolution de Saloff-Coste peut être lue comme une cartographie des étapes de la noosphère en formation : les quatre vagues sont autant de strates de la pensée humaine collective qui se complexifie et s’intègre progressivement. En 2003, lors d’un séminaire parisien dédié à Teilhard, Saloff-Coste déclarait :
« Teilhard nous a donné quelque chose d’irremplaçable : la conviction que l’évolution a un sens, que le cosmos est orienté, que chaque effort de conscience — individuel ou collectif — compte dans l’immense mouvement de la vie vers elle-même. Sans cette conviction, le travail sur la grille n’aurait été qu’une archéologie des civilisations. Avec elle, il devient une prospective de l’Esprit. »
7.3 Une généalogie de l’espérance évolutive
Ce qui unit Aurobindo, Teilhard, Saloff-Coste et Hall — par-delà leurs différences de méthode, de langage et de tradition — c’est une conviction fondamentale : l’humanité est capable de plus qu’elle n’est. Cette généalogie de l’espérance évolutive propose une troisième voie : l’évolution comme aventure consciente, comme risque assumé, comme co-création entre l’humanité et le mouvement de la vie. Non pas le pessimisme nihiliste, non pas l’optimisme béat — mais l’espérance lucide.
VIII. Conclusion : L’Évolution comme Responsabilité
La rencontre entre Michel Saloff-Coste et Brian Hall n’est pas simplement une anecdote d’histoire des idées. Elle est le signe d’un besoin intellectuel profond et pressant : celui d’une vision de l’évolution humaine qui soit à la fois rigoureuse et ouverte, à la fois scientifique et humaniste, à la fois macroscopique et microscopique. Ce qui la rend philosophiquement remarquable, c’est précisément le fait que les deux hommes y sont arrivés indépendamment, sans se lire : cette convergence spontanée donne à leurs thèses communes une force de persuasion que nulle collaboration planifiée n’aurait pu produire.
Dans un monde où les crises se succèdent à un rythme accéléré — crise climatique, crise des démocraties, crise du sens, malaise du passage de la société industrielle à la société de l’information —, les outils que ces deux hommes ont développés offrent quelque chose d’irremplaçable : non pas des solutions clés en main, mais des grilles de lecture qui permettent de ne pas confondre les symptômes avec les causes, les ruptures superficielles avec les transformations profondes. Ce malaise que nous vivons, dit Saloff-Coste, est le signe caractéristique d’une civilisation prise entre deux vagues : il est douloureux, mais il est porteur de promesses.
En remontant jusqu’à Teilhard et Aurobindo, cet article a voulu montrer que cette vision n’est pas récente. Elle appartient à une tradition profonde de la pensée humaine qui traverse les disciplines, les cultures et les siècles. Le message final que l’on peut tirer de cette longue conversation — de Paris à Santa Cruz, d’Aurobindo à Wilber — est peut-être le plus simple et le plus exigeant qui soit :
« L’évolution n’est pas une fatalité. Elle est une responsabilité. Et elle commence, chaque fois, par le choix d’un individu ou d’une communauté d’oser franchir le seuil vers une conscience plus vaste — non parce que c’est confortable, mais parce que c’est nécessaire et parce que c’est possible. »
Biographies des Auteurs
Michel Saloff-Coste
Né le 28 juin 1955 à Paris, Michel Saloff-Coste est peintre, photographe, cinéaste, philosophe, enseignant et prospectiviste. Il réalise ses études supérieures à l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts dans l’atelier de Gustave Singier, et étudie simultanément la philosophie à l’Université de Vincennes (Paris VIII) avec Gilles Deleuze. En 1970, il rencontre Andy Warhol à New York. Il suit également les cours de Gilles Deleuze.
En 1986, il devient Maître de Conférence au Centre de Prospective et d’Étude du Ministère de la Recherche et de la Technologie. De 1985 à 1990, il y anime un séminaire mensuel sur les mutations sociétales et élabore les concepts de la Grille de l’Évolution — une analyse structuraliste du développement de l’humanité en quatre phases distinctes (Chasse-Cueillette, Agriculture-Élevage, Industrie-Commerce, Création-Communication). La première synthèse de ce travail est présentée au Ministère de la Recherche en 1987, et publiée dans « Le Management Systémique de la Complexité » (Aditech/Ministère de la Recherche, 1990).
En 1991, il rejoint le groupe de consulting international Bossard comme Directeur de Recherche. En 1993, il fonde la société de conseil MSC et Associés (Management, Stratégie et Communication). Co-fondateur en France du Club de Budapest, il a enseigné à HEC, Sciences Po, ESSEC et Dauphine. Il est aujourd’hui titulaire d’une Chaire d’Écologie Intégrale à l’Université Catholique de Lille (UCL) et fondateur de l’IFRN (Réseau International de Recherche en Prospective). Ses oeuvres sont exposées dans de nombreuses galeries privées et au Musée d’Art Moderne de Paris et au Centre Pompidou.
Parmi ses publications majeures : Le Management du troisième millénaire (Guy Trédaniel, 1991, 1999, 2005), Les Horizons du Futur (Guy Trédaniel, 2001), Le Dirigeant du troisième millénaire (Éditions d’Organisation, 2006), Écosystèmes innovants (ISTE Éditions, 2021).
« L’humanité n’avance pas en ligne droite. Elle danse entre ordre et chaos, et c’est dans cette danse que naît le nouveau. »
Brian Hall (1940–2020)
Brian P. Hall est Professeur Émérite de Pastoral Counseling à l’Université Santa Clara (Californie) et prêtre épiscopalien ordonné. Il est également fondateur et président de Values Technology, organisme basé à Santa Cruz, Californie, dédié à la formation de dirigeants religieux et d’entreprise aux fondements de la théorie des valeurs. Formé dans la tradition de la psychologie du développement (Piaget, Kohlberg) et de la pensée systémique, Hall consacra dix-sept années de recherche systématique à l’Université Santa Clara à l’élaboration du système des Values Shift.
Ses travaux, nés d’une expérience de terrain en Amérique Latine puis développés dans le contexte organisationnel de la Silicon Valley et d’ONG internationales, aboutîrent à un modèle de quatre phases et huit stades de développement des valeurs, accompagné d’un système de mesure original, le Hall-Tonna Values Inventory, capable d’analyser le profil des valeurs d’individus et d’organisations. Auteur de plus de vingt livres et articles, il collabora avec Michel Saloff-Coste lors de séminaires communs de 2003 à 2010 — une collaboration qu’il considérait comme l’une des plus fécondes de sa carrière intellectuelle.
« Les sociétés changent quand assez d’individus osent changer eux-mêmes — non pas changer de comportements, mais changer de regard sur le monde. »
Bibliographie Commentée
Michel Saloff-Coste
Le Management Systémique de la Complexité (Aditech / Ministère de la Recherche, 1990)
Première publication synthétisant la Grille de l’Évolution en quatre phases. Point de départ direct de tout l’article.
Le Management du troisième millénaire (Guy Trédaniel, 1991, rééd. 1999 et 2005)
Application de la grille aux organisations et au management contemporain. Contient la version la plus développée des quatre vagues.
Les Horizons du Futur (avec Carine Dartiguepeyrou, Guy Trédaniel, 2001)
Développe dix scénarios de futurs à partir du cadre de la quatrième vague Création-Communication.
Écosystèmes innovants (ISTE Éditions, 2021)
Prolongement contemporain de la grille, appliqué aux écosystèmes numériques et aux dynamiques d’innovation.
Brian P. Hall
Values Shift : A Guide to Personal and Organizational Transformation (Wipf & Stock, 2006)
Présentation fondamentale du modèle des quatre phases et huit stades. Source directe des convergences analysées dans l’article.
The Genesis Effect : Personal and Organizational Transformations (Wipf & Stock, 2006)
Exploration approfondie du mécanisme des sauts de valeurs. Vingt ans de recherche synthétisés sur la relation entre valeurs et croissance individuelle et organisationnelle.
Values Development and Learning Organizations (Journal of Knowledge Management, 2001)
Article scientifique illustrant l’application du modèle Hall-Tonna dans un contexte organisationnel réel.
Transition société industrielle → société de l’information
Daniel Bell, The Coming of Post-Industrial Society (Basic Books, 1973)
Première identification systématique du passage d’une économie de production à une économie de services et de connaissance. Travail fondateur pour la quatrième vague de Saloff-Coste.
Alvin Toffler, La Troisième Vague (Denoël, 1980)
Formulation en langage des « vagues » de la transition civilisationnelle post-industrielle. Auteur qui partage avec Saloff-Coste la métaphore des vagues — à noter que les deux auteurs y sont arrivés indépendamment.
John Naisbitt, Megatrends (1982) / Les Dix commandements de l’avenir (Sand, 1982)
Identification de dix grandes tendances de la société informationnelle émergente. Formule célèbre : « nous vivons une époque parenthèse », en résonance directe avec le diagnostic de Saloff-Coste sur le malaise de transition.
Peter Drucker, Post-Capitalist Society (HarperBusiness, 1993)
Le savoir comme ressource économique fondamentale remplace le capital et le travail industriel. Eclairage économique de la quatrième vague.
Manuel Castells, L’Ère de l’Information (3 vol., 1996–1998, trad. française Fayard)
Cartographie sociologique exhaustive de la société en réseaux. Fondement empirique le plus détaillé des transformations que Saloff-Coste nomme quatrième vague.
Joël de Rosnay, L’Homme Symbiotique (Seuil, 1995)
Vision prospective de la symbiose entre l’humain et les technologies de l’information. Pensée proche de celle de Saloff-Coste sur la création et la communication comme valeurs de la quatrième vague.
Jeremy Rifkin, L’Âge de l’Accès (La Découverte, 2000)
Passage de l’économie de propriété industrielle à l’économie d’accès et d’expérience. Illustration économique du basculement que Saloff-Coste nomme quatrième vague.
Don Beck et Chris Cowan
Spiral Dynamics : Mastering Values, Leadership, and Change (1996)
Présentation du modèle des vMèmes, parallèle le plus direct avec les quatre vagues de Saloff-Coste et les quatre phases de Hall.
Ken Wilber
A Brief History of Everything (Shambhala, 1996)
Synthèse accessible de la théorie intégrale AQAL. Méta-cadre dans lequel s’articulent les approches macroscopique et microscopique de l’évolution.
Integral Psychology (Shambhala, 2000)
Application de la théorie intégrale à la psychologie du développement. Dialogue explicite avec le type de travaux menés par Hall.
Sri Aurobindo
La Vie Divine (1914–1950, éd. française Albin Michel)
Théorie de l’évolution comme déploiement d’une conscience divine dans la matière. Préfigure la grille de Saloff-Coste dans sa dimension spirituelle.
Pierre Teilhard de Chardin
Le Phénomène Humain (posthume, Seuil, 1955)
Théorie de l’évolution vers le Point Oméga. Influence fondatrice directe sur la conception de la grille par Saloff-Coste.
Le Milieu Divin (posthume, Seuil, 1957)
Dimension contemplative et eschatologique de la vision évolutive teilhardienne.
Pour approfondir
Edgar Morin, La Méthode (6 vol., Seuil, 1977–2004)
Fondement épistémologique de la pensée complexe, indispensable à la compréhension des approches holistiques de Saloff-Coste.
Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme (Armand Colin, 1979)
Modèle des structures lentes de l’histoire. Influence méthodologique directe sur la conception des vagues civilisationnelles.
Index des Idées Clés
Grille de l’Évolution : Modèle développé par Saloff-Coste entre 1985 et 1990 au Ministère de la Recherche, identifiant quatre grandes vagues civilisationnelles (Chasse-Cueillette, Agriculture-Élevage, Industrie-Commerce, Création-Communication) depuis les origines de l’humanité jusqu’à l’ère numérique. [Michel Saloff-Coste]
Chasse-Cueillette (1ᵉᵒ vague) : Première vague civilisationnelle s’étendant sur près d’un million d’années. L’humanité vit en petits groupes mobiles, en lien direct avec les écosystèmes. Le monde est vécu comme mystère et puissance environnante, adressé par le rite et le mythe. [Michel Saloff-Coste]
Agriculture-Élevage (2ᵉᵐᵉ vague) : Deuxième vague née avec le Néolithique, il y a environ 10 000 ans. L’humanité se fixe, s’organise en sociétés hiérarchisées, légitimées par la tradition et l’ordre divin. Loyauté et appartenance comme valeurs cardinales. [Michel Saloff-Coste]
Industrie-Commerce (3ᵉᵐᵉ vague) : Troisième vague, préfigurée par la Renaissance, transformatrice à l’échelle planétaire de 1900 à 2000 environ. Rationalité instrumentale, efficacité, réalisation individuelle comme valeurs dominantes. [Michel Saloff-Coste]
Création-Communication (4ᵉᵐᵉ vague) : Quatrième vague s’imposant à partir du moment où les capitalisations boursières des entreprises technologiques dépassent celles des industries traditionnelles. L’intelligence, le symbole et la relation comme nouvelles matières premières. [Michel Saloff-Coste]
Values Shift : Concept central du modèle de Brian Hall désignant les sauts discontinus — semblables à des changements de phase en physique — par lesquels un individu ou une organisation bascule d’une logique de représentation du monde à une autre, plus complexe et intégrative. [Brian Hall]
Les Quatre Phases de Hall : Phase I (le monde comme mystère menaçant, valeurs de survie), Phase II (le monde comme problème d’appartenance, valeurs de conformité), Phase III (le monde comme projet autonome, valeurs d’efficacité), Phase IV (le monde comme mystère partagé, valeurs de co-création). Correspond exactement aux quatre vagues de Saloff-Coste. [Brian Hall]
Convergence indépendante : Fait remarquable que Hall et Saloff-Coste, ne s’étant jamais lus avant leur première rencontre à Paris, soient arrivés indépendamment à la même structure de quatre étapes. Cette concordance donne à leurs thèses communes une force de persuasion particulière. [Saloff-Coste / Hall]
Malaise de transition : Malaise sociétal contemporain interprété par Saloff-Coste comme le signe caractéristique d’une civilisation prise entre deux vagues : ni pleinement industrielle, ni encore pleinement dans la quatrième vague. Analysé par de nombreux penseurs (Toffler, Naisbitt, Drucker, Castells, de Rosnay, Rifkin). [Michel Saloff-Coste]
Avant-gardes : Individus ou groupes qui franchissent le seuil d’une nouvelle vague ou d’une nouvelle phase de conscience avant que la masse de leur société ne les suive. Catalyseurs des transitions collectives dans les deux modèles. [Saloff-Coste / Hall]
Crise évolutive : Moment de rupture — personnel ou collectif — où la logique dominante se révèle insuffisante. Moteur des Values Shift pour Hall, moteur des transitions entre vagues pour Saloff-Coste. Ni les deux ne voient la crise comme un dysfonctionnement : elle est la condition nécessaire de la transformation. [Hall / Saloff-Coste]
Spiral Dynamics : Modèle de l’évolution des valeurs humaines en huit vMèmes (de Beige à Turquoise) développé par Clare W. Graves et popularisé par Don Beck et Chris Cowan. Parallèle le plus direct avec les quatre vagues et les quatre phases. [Don Beck / Clare Graves]
Théorie intégrale (AQAL) : Méta-cadre de Ken Wilber intégrant quatre quadrants, des niveaux et des lignes de développement. Offre le cadre dans lequel les approches macroscopique (Saloff-Coste) et microscopique (Hall) s’articulent. [Ken Wilber]
Noosphère : Concept de Teilhard de Chardin désignant la sphère de la pensée humaine collective enveloppant la planète. Influence directe fondatrice sur la grille de Saloff-Coste. [Teilhard de Chardin]
Supramental : Niveau de conscience post-rationnel vers lequel tend l’évolution humaine selon Sri Aurobindo : une conscience capable d’unifier intuition, connaissance globale et action directe, dépassant les limitations du mental rationnel. [Sri Aurobindo]
Évolution spiralée : Conception partagée par Hall, Beck et Wilber : l’évolution n’est pas une ligne droite mais une spirale. On revient sur ses propres traces, mais toujours à un niveau de conscience différent, portant la mémoire des stades parcourus. [Hall / Beck / Wilber]
Disponibilité au changement : Condition complémentaire des crises identifiée par Hall : ouverture intérieure à remettre en question ses représentations profondes, cultivée notamment par les pratiques contemplatives, les expériences artistiques et les rencontres transformatrices. [Brian Hall]
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire