2009/10/20

Autobiographie : Introduction à un cheminement artistique.

La première modalité d'expression qui s'impose à moi, comme c'est le cas pour beaucoup d'enfants, est la peinture.
La dimension plastique à travers la peinture va être un élément très important de ma vie qui s'enracine dans une dimension familiale : mon grand-père était peintre. C'était Roger Chastel, un peintre de l'école de Paris, contemporain de Picasso, et qui d'ailleurs va croiser au cours de sa vie un certain nombre de grands noms de son époque. Il va finir sa vie à l'Académie des Beaux-Arts après y avoir été pendant de très longues années professeur.
Cette dimension de peinture est nourrie par la proximité de cet homme chez qui je vais séjourner très régulièrement.
La dimension plastique a été un chemin très important pour moi parce que c'était une manière de reconnecter le processus créatif au-delà des mots.
Je crois que la puissance de la peinture c'est d'être l'art le plus primitif dans tous les sens du terme. Dans l'écriture, on utilise des mots donc déjà des substrats qui ont été conceptualisés avant nous, dans la musique des notes, des instruments qui sont eux-mêmes des produits culturels dont nous héritons.
Dans la peinture, nous retrouvons la création à l'état pur puisqu'au fond le matériel ce sont des couleurs, des formes, des matières sans aucun intermédiaire. Les plus vieilles traces de l'humanité, ce sont les peintures rupestres des grottes de Lascaux c'est-à-dire une forme primitive à la fois dans l'histoire humaine et dans le processus psychologique du sujet en train de peindre.
Pour moi la peinture est une manière de retrouver au-delà des mots, au-delà des notes de musique, d'une manière très primitive, le processus créatif. C'est aussi une fantastique manière, dans la mesure où il n'est pas médiatisé par les mots, de retrouver l'inconscient de l'inconscient.
Les mots sont déjà une grille de lecture, ils sont en eux-mêmes porteurs d'un décodage du réel. Tandis que le fait de peindre, de se trouver confronté à la feuille blanche avec des couleurs qui vont générer les formes et qui vont s'incarner dans des matières qui jouent avec le grain du support, ce processus est extrêmement primitif.
J'ai été nourri pendant des années par l'environnement de peinture qui était celui de la maison de mon père qui lui-même était un collectionneur. Évidemment il y avait un certain nombre de toiles de mon grand-père. Dès ma naissance j'ai vécu au milieu des oeuvres de mon grand-père mais aussi d'autres peintres de l'école de Paris comme Charles Lapicque, Jacques Lagrange ou Geer van Velde. Cet environnement a été propice au développement d'une relation profonde à l'art.
Dès mon enfance la plus tendre j'ai médité devant des toiles abstraites. J'ai imaginé en quelque sorte ce qui pouvait avoir fait naître ces signes sur les murs dans l'esprit d'êtres humains.
Avec humour je peux dire que, dès mon plus jeune âge, j'ai appris grâce à ces toiles abstraites, à décoder l'abstraction du monde. La peinture abstraite est pour moi un moment essentiel de l'Art. Je ne pense pas que ce soit un hasard si Kandinsky, Freud et Einstein, alors totalement inconnus, se connaissaient entre eux. 1913, c'est la date de la première toile abstraite par Kandinsky et au même moment on voit bien comment cette toile a pu être une source d'inspiration pour Einstein et pour Freud, une source d'autorisation pour aller plus loin dans leur inspiration. Inversement on peut comprendre comment Kandinsky dans ses discussions avec Freud, ou dans sa compréhension de la physique qu'était en train de construire Einstein, a pu avoir l'idée de faire une peinture abstraite.
Je pense que les trois sont autant de fossiles du futur dans le sens où, au début de ce siècle, ils posent des questions qui vont être la source d'une grande partie de la culture qui va se déployer. Ce n'est pas un hasard si je lis très tôt Freud et Kandinsky qui a écrit un merveilleux petit livre "Du spirituel dans l'Art" et aussi m'intéresse à la physique quantique.
La peinture a été d'abord une manière de contacter en moi la puissance créatrice et de garder ce lien avec elle dans sa source la plus primitive, j'allais dire la plus enfantine.
Pendant longtemps je ne vais pas vouloir m'intéresser à l'histoire de l'Art.
Je préfère rester un primitif dans mon processus de création.
Mes premières peintures sont abstraites. La première peinture à l'huile reproduite dans ce livre est un oeuf. C'est un peu l'oeuf du monde. L'oeuf primitif, origine du monde avant le big-bang. Avant de m'intéresser à la peinture à l'huile j'ai une période - voir reproduction de ce document en couverture - une période où je dessine des visages à l'encre de Chine.
Entre l'âge de 12 ans et 17 ans, pendant mes cours à l'école, je m'occupe en dessinant car la plupart des cours m'ennuient non dans leur contenu mais dans la manière dont ils sont exécutés. Ce qui m'intéresse le plus, ce qui est le mieux enseigné, ce sont les mathématiques où je réussis le mieux . Ce qui me fait le plus horreur, et pourtant ce qui me touche le plus, c'est la manière dont est enseigné le français. Je me rappelle la torture, la souffrance que suscitaient en moi les explications données par le professeur de français des textes poétiques. Je ressentais une souffrance liée au fait que ces explications salissaient le secret, l'altérité du poème comme s'il fallait à tout prix réincorporer la beauté et l'intuition de ce poème dans une grille de lecture finalement réductrice, partielle et partiale.
Dans une certaine mesure j'ai ressenti très tôt la même forme de réductionnisme dans la manière dont souvent un texte des Evangiles était commenté lors d'une messe par exemple.

Mais revenons à la peinture qui, justement dans cette souffrance, est pour moi une manière de me ressourcer en marge du système scolaire où pendant les cours je dessine, je peins, je griffonne et petit à petit, mets au point un style qui m'appartient et à travers lequel je dessine, pendant une dizaine d'années, des visages.
Ceux-ci étaient souvent liés à une émotion amoureuse, je ressens le vertige du désir de l'autre dans son mystère et tente de ressaisir cette émotion à travers le visage que je dessine.
J'en ai dessiné des milliers, au stylo plume ou plus tard à l'encre de Chine, qui donnent naissance à une multitude d'êtres, qui m'accompagnent, deviennent autant de signes, de liens affectifs.
Ce sont les visages avec lesquels j'entretiens un lien amoureux comme si, à travers tous ces visages, je cherchais le visage d'un absolu, le visage de l'homme dans son empreinte originelle.
Ces dessins à l'encre de Chine, qui ramènent le visage humain à quelques traits, rentrent en résonance avec les statues grecques. Je crois que cela ressort du même mouvement, c'est-à-dire ce courant grec, qui a essayé de retrouver dans le corps et le visage humains une sorte d'absolu.
Mais à côté de ces dessins qui ont pour thème le visage humain et sont dans ce sens-là figuratifs, je travaille, dès l'origine, dans l'abstraction et je joue avec les couleurs, les matières, et les formes en tant qu'être abstrait.
Je crois que s'il existe un alphabet qui nous permette de décoder la modernité c'est bien celui qu'inaugure l'abstraction.
Einstein nous fait découvrir le monde non pas comme une mécanique mais comme essentiellement de l'énergie. Et quand Kandinsky peint la première toile abstraite, il visualise les processus énergétiques au-delà des formes concrètes. Freud en nous montrant que toute forme de rationalité est surdéterminée par des processus inconscients inaugure, au niveau de l'inconscience, une question similaire.
Donc pour moi faire ce chemin au sein de l'abstraction n'était pas simplement un processus artistique au sens où l'art serait de faire des belles choses. C'était un processus éthique au sens où la peinture abstraite m'obligeait à rencontrer une vérité plus vraie que les formes concrètes qui nous entourent.
C'était aussi une manière de me mettre en contact, le plus directement possible, avec mon inconscient.
C'était une manière de vivre à travers des couleurs, des formes et des matières, la genèse quantique du monde.
En cela, je peux dire que ce fut une expérience spirituelle et une expérience mystique de rencontre au-delà du verbal avec ce qui est à l'origine de ce que l'on appelle dans la religion judéo-chrétienne, le Verbe.
Mais je pourrais dire aussi que ce fut une rencontre philosophique avec ce que Socrate, à travers Platon, appelle les formes pures. Ces entités dont la réalité ne sont que des ombres.
D'une manière encore différente, ce fut par une tradition zen, bouddhique, me confronter avec le vide de la feuille blanche.
Je pense que tout processus créatif en lui-même apporte à l'individu qui s'y engage une connaissance et une expérience de son inconscient qui est sûrement d'une aussi grande valeur que toutes les formes d'analyses telles qu'elles nous sont décrites par la psychologie. D'ailleurs très souvent la peinture est un très bon support d'analyse de l'inconscient. Au-delà du codage psychanalytique qu'on peut faire d'une oeuvre picturale, ce qui fait la puissance de cette oeuvre c'est son altérité c'est-à-dire ce qui fait qu'elle est unique, le fait qu'elle remette en contact l'individu qui rentre dans ce processus avec une écriture qui lui est propre, singulière. Ce ressourcement, cette ré-appropriation de soi-même et de ce qu'il y a d'unique en chacun d'entre nous, m'apparaît comme l'essence d'une santé psychologique véritable.
Un individu qui ne s'est pas recentré de cette manière sur cette dimension unique, manquera à jamais de la sécurité ontologique qui lui permet, d'instant en instant, d'être lui-même et d'apporter aux autres ce qu'il a de plus précieux, c'est-à-dire sa différence.
Il est vrai que la peinture, l'art en général, et la peinture abstraite en particulier dans son caractère extrêmement primitif, est l'espace par excellence de la réinvention, de la redécouverte d'une écriture singulière justement parce que ce processus s'effectue au-delà de toutes les formes de codage : objets réels, mots et même notes de musique.
Les couleurs, la forme, la matière sont finalement l'espace du monde. A travers la peinture abstraite nous nous réapproprions, par un processus vertigineux, le monde des origines, le monde d'avant le big-bang.


Première période en quelque sorte figurative où je dessine des figures sur un fond de recherches abstraites puis une seconde période où je déploie ce travail de l'abstraction dans toute une série de peintures à l'huile réalisées en l'espace de quinze ans et plus particulièrement aux Beaux Arts dans l'atelier de Singier.
Nombre de ces peintures sont reproduites dans ce livre.
Je vais, pendant cette période de découverte et de déploiement de l'abstraction, mêler dans un premier temps l'abstraction à des formes qui peuvent apparaître figuratives.
Ensuite cette peinture va devenir de plus en plus abstraite et je me concentre beaucoup plus à travailler sur les matières, les formes et les couleurs en tant que telles.
La lecture du livre de Kandinsky "Du spirituel dans l'art" est un élément clé pour moi parce qu'elle met de l'ordre dans mon expérience primitive de l'abstraction.
Les livres de Jung me conduiront à m'intéresser à la peinture sous l'aspect des archétypes.
Jung, dont on connaît la filiation avec Freud, a sans doute été le disciple qui a dérangé le plus Freud, Jung a bâti sa théorie psychologique sur - au-delà de l'inconscient individuel - la découverte de l'inconscient collectif.
Un individu quand il commence à découvrir son inconscient remonte un contenu de nature individuelle liée à sa propre histoire en tant qu'être humain[y1] . A mesure qu'il avance et déblaie ce matériel, il découvre encore plus profondément une deuxième couche d'inconscient avec une dimension transculturelle, trans-individuelle. Et Jung, analyse après analyse, montre que certains individus, découvrent une autre dimension de l'inconscient qu'il a appelé l'inconscient collectif structuré autour de grands archétypes, à mesure qu'ils vivent l'intégration de leur inconscient individuel.
Jung s'est beaucoup intéressé à l'ensemble des témoignages culturels issus de toutes les traditions pour mieux comprendre comment existent, au-delà de chaque culture, des formes structurantes universelles.
Ma recherche picturale suivra ce chemin et petit à petit. Au-delà de l'exploration de mon inconscient individuel, je m'engagerai à travers toute une série de peintures de plus en plus abstraites, de plus en plus simples aussi, vers un chemin qui me mène à une sorte d'essence universelle où originent toutes les formes, les couleurs et les matières.
Je reviens ensuite à un support plus pauvre que la peinture à l'huile, la gouache. Pendant plusieurs années, je me consacre à peindre des gouaches toutes d'un même format, souvent une seule par jour, parfois plusieurs qui sont autant de sondes lancées vers l'inconscient collectif. Une sorte de travail d'approfondissement de l'inconscient cosmique. Pour moi, ce travail prend la même importance et sans doute précède une sorte d'alphabet qui nous permettrait de comprendre des êtres venus d'autres planètes.
Chacune de ces gouaches est un signe venu d'ailleurs. "Moi est un autre" et à travers chacune de ces gouaches je découvre l'autre en moi.
J'en ai peint plusieurs centaines.
Ces gouaches ont été rarement montrées, contrairement aux peintures à l'huile précédentes parce qu'elles touchaient en moi quelque chose d'extrêmement intime et aussi parce que ce travail avait du mal à parler à mes contemporains.
Aujourd'hui j'ai le sentiment, par les témoignages de ceux qui les ont vues, que cette partie de mon oeuvre commence à parler, à devenir signifiante pour les autres. Ce qui montre bien à quel point dans le registre de la création, il faut parfois attendre des dizaines d'années pour qu'une oeuvre prenne son sens dans le regard des autres.

Ensuite mon chemin m'a bizarrement amené dans une ville babylonesque dans tous les sens du terme qui est New York.
Là, j'ai vécu une rupture fondamentale avec la découverte du Pop'Art.
J'ai quitté les rives de St Germain des Prés, de la peinture abstraite, du surréalisme, de cet art d'avant-garde européen pour arriver à New York. Cette ville où beaucoup d'artistes et des penseurs-clés avaient émigré au moment de la dernière guerre, notamment Duchamp.
Je pense que l'on ne peut pas comprendre l'art américain de l'après-guerre sans avoir compris Duchamp. Il émigrera à New York où il aura une grande influence bien que d'ailleurs Duchamp, dès la période de son immigration, par une sorte de posture radicale, ne joue plus qu'aux échecs[y2] . Il va laisser une ou deux oeuvres d'art mythique comme "La mariée mise à nu par ses célibataires, même".
Duchamp est important à travers la radicalisation qu'il représente. Il porte l'abstraction jusqu'aux confins en engouffrant l'ensemble du réel dans l'abstrait; quand il expose - je crois que c'est cela qui est le plus connu dans son oeuvre -  une oeuvre baptisée "Fontaine" (1917). En la signant R. Mutt,  il montre que même l'objet le plus trivial, le plus banal etle plus commun est une oeuvre d'art abstraite.
Il est clair que ce retour au sein même de l'art, par une sorte de fantastique tête-à-queue de l'objet dans toute son objectivité, n'est compréhensible que dans le contexte de l'art d'avant-garde marqué par l'abstraction.
L'art abstrait rend possible ce dépassement de l'abstraction elle-même ou cette généralisation de l'abstraction qu'effectue alors Duchamp. A partir de là on comprend mieux que le Pop-Art réintroduit, dans la dimension artistique, l'ensemble du réel. D'ailleurs Duchamp, s'il cesse en quelque sorte d'oeuvrer, c'est qu'il se considère lui-même comme étant, dans chaque instant de sa vie, une oeuvre d'art.
Le grand pape du Pop-Art américain, Andy Warhol, déploiera finalement la pensée de Duchamp dans tous les domaines. Le grand ami de Warhol est Duchamp et cette filiation Duchamp-Warhol est très importante pour comprendre l'ensemble du Pop-Art américain : comprendre que la réalité dans tout ce qu'elle a de plus banal est une fantastique oeuvre abstraite, est une révolution extraordinaire.
Beaucoup de courants clés de l'art américain de l'après-guerre s'originent ainsi:
- L"hyper-réalisme" courant de la peinture américaine où les détails de la réalité sont peints avec une telle hyperréalité que la réalité est transformée en peinture abstraite et objective.
- La peinture abstraite de Pollock où il ne fait que photographier les errances de son esprit sur la toile.

Pendant ce voyage aux Etats-Unis, je découvrirai l'ensemble de ces courants relativement mal compris en Europe. Je rencontrerai Andy Wharol qui, à travers l'ensemble de son oeuvre picturale, cinématographique, musicale et littéraire, me marquera grandement.
A ce moment-là, je passe à des supports de création plus modernes telle que la photographie. C'est vers cette période que je me mets à photographier la réalité comme s'il s'agissait d'un regard abstrait. Je fais d'ailleurs une série de photos où je photographie des taches, des moisissures, des traces que je trouve dans les rues.
Puis ce seront des visages de rencontres, dans les fêtes, dans les soirées.
Ces visages sont pour moi autant de rencontres hypothétiques, miraculeuses au sens où Breton rencontre Nadja.
Ces photographies, qui sont pour moi autant de peintures, seront réunies dans "Vêpres laquées", un livre avec des textes poétiques d'écriture automatique de Jérôme Julien.
J'ai continué ce travail plastique par la photo dans un deuxième livre "Paris la nuit" où cette fois j'utilise la photo non pas pour photographier des visages mais une ville, Paris.

C'est une époque où je travaille beaucoup sur la part maudite, cette idée que l'homme ne retrouve sa virginité qu'en assumant complètement sa dégradation. C'est une sorte de paradoxe mais qui est important pour comprendre l'oeuvre de gens comme Andy Wharol Alan Watts, Bob Dylan et Gainsbourg.

Il y a un lien entre les films de Gainsbourg et ceux de Wharol : réintégrer la part maudite de l'homme.
On retrouve ce thème chez de nombreux artistes de l'après-guerre car la guerre, le nazisme, a créé un choc extraordinaire dans la conscience de l'homme.
En montrant l'égarement d'une théorie qui voudrait faire de l'homme un prototype parfait, totalement pur, idéalement parfait.
Dans l'après-guerre, il y eut un grand mouvement intellectuel qui essaie de vivre la part maudite de l'homme occidental qui explique en partie l'intérêt croissant de toute une génération pour la pensée orientale.
C'est ainsi qu'il faut comprendre l'intérêt pour une réaffirmation de la sexualité, l'intérêt aussi de modifier l'état de conscience soit par les drogues soit par des processus physiques. Un certain nombre de penseurs américains s'engagent dans des recherches dans ces domaines vers les années 70, notamment Ginsberg et Huxley.

Au-delà de la photo, au-delà de ce processus de réflexion qui m'amène à l'avant-garde de la pensée américaine de l'époque, je m'intéresse à l'art conceptuel et à mon retour en France je rencontre Fred Forest.
Pendant un certain temps je cesse de faire de la photo, cesse de faire de la peinture, cesse de faire des oeuvres d'art en dehors de moi-même et considère que ma vie elle-même devient une oeuvre d'art.
La manière de donner forme à ma personnalité en tant qu'oeuvre d'art sera l'art conceptuel.
Il reste évidemment assez peu de traces de cette période à part quelques enregistrements de conférences.
Ce qui m'intéresse dans l'art conceptuel notamment celui de Fred Forest, est ce que l'on a appelé "l'esthétique de la communication", c'est l'idée de jouer sur les modes de communication eux-mêmes au-delà des formes et des matières de l'art abstrait classique.
En même temps je m'intéresse aux nouvelles formes de communications : le Minitel, les réseaux, Internet, la Vidéo.
Je réalise une oeuvre d'art conceptuel qui utilise d'ailleurs un certain nombre de mes travaux antérieurs et ce sera "I Am just cartoon" produit par le Centre Georges Pompidou, un video-art où je mets en scène mon corps physique en tant qu'oeuvre plastique.
Dans la foulée, je continue ce travail d'art conceptuel en jouant sur les médias : photocopie des photos ou des objets dérisoires (ticket de métro, papillon, clés). En les faisant jouer sur la photocopieuse, je maroufle ensuite les photocopies sur des toiles en les coloriant. A travers la photocopie, la toile, le coloriage, j'invente une forme de Pop'Art.
Ainsi naîtra une série de peintures dans cet esprit où je mets très souvent mon propre corps en scène. Ces toiles qui utilisent le copy-art vont être les traces les plus significatives de cette période pop dans ma vie.
Cette période où je suis fécondé par la dimension de l'Art américain est un point très important car pour moi. Ce sera ce qui me permettra de quitter la modernité de la peinture abstraite pour pénétrer souvent, avec un temps d'avance par rapport aux autres artistes européens, dans la post-modernité et de mieux la comprendre.
La découverte de l'altérité chez l'autre et chez soi-même, de même la réintégration de la part maudite sont des éléments clés qui introduisent bien le concept de post-modernité.
Comme beaucoup d'artistes post-modernes, je vis à ce moment-là un retour paradoxal, encore un, à la peinture-peinture, où l'huile comme [y3] un certain nombre d'artistes de mon époque qui, au-delà du Pop'Art, au-delà de l'art conceptuel, redécouvrent la peinture retravaillée par l'abstraction et le Pop'Art. Et je peins à nouveau des peintures abstraites qui intègrent en même temps tout le travail que j'ai fait sur l'inconscient collectif, le Pop'Art dans une dimension d'humour, d'ironie.
Je découvre alors un grand bonheur dans la peinture comme s'il avait fallu ce voyage pour libérer toute mon énergie et arriver à une sorte de frontière du réel, une frontière de la connaissance où je pouvais trouver mon originalité.
Aujourd'hui je puis dire que j'en suis là, dans ce retour à la peinture, à l'acte primitif du peintre, enrichi de ce voyage, comme si je retrouvais ma naïveté enfantine et que j'avais enfin le droit, à travers ce long processus, de peindre comme un enfant ébloui.



Pourquoi écrire une biographie ?



Pourquoi écrire une biographie ?

J’écris car je vais mourir.

Demain, ou dans des années, qu’importe : la seule certitude qui s’impose à moi est cette mort inévitable et pourtant, inimaginable.

Comment être présent à ma propre absence, justement ?

Pourtant je me sens rempli d’éternité, je suis l’éternité.

J’ai souvent eu l’impression que ma vie réelle n’était qu’un écho d’un roman futur qui serait mon autobiographie. Comme si vivre ne servait qu’à rassembler la matière d’une œuvre, qui transcenderait enfin le temps, me permettant de me hisser dans la seule dimension qui vaille : l’intemporel.

Ma vie a toujours été remplie du bruit de cette éternité. Comme si chaque geste, que j’accomplissais, était rempli des chuchotements de tous les commentateurs futurs.

Ma grande œuvre est ma vie, dans son extension totale, car, pour moi, rien n’arrive par hasard et je vis chaque instant comme l’empreinte spirituelle du "sens".

J’ai beaucoup lu d’autobiographies, je suis un amateur de ce type de livre. Saint Augustin, Marcel Proust, Henri Miller sont parmi mes meilleurs moments de lecture. Ce genre littéraire derrière la façade simpliste cache une immense liberté et une grande complexité.
J’aime être libre et l’académisme m’ennuie, c’est pourquoi j’aime sans doute tant les autobiographies.

Je sais que, en parlant d’autre chose, on ne fait jamais que de parler encore de soi. Parler directement de soi fait gagner du temps.
Ce qu’il y de plus précieux en nous c’est notre singularité : ce en quoi "je" suis unique dans mon altérité inaltérable. L’autobiographie est une manière idéale de travailler sur cette singularité et de la mettre en valeur.
Ma vie a été très tôt orientée par une quête sacrée : la recherche de la Vérité. Cependant parler de la vérité est parfois fort ennuyeux. Ce qui est captivant ce sont tous les voiles, les brouillards, les illusions qui cachent la lumière. C’est en cheminant que le but du chemin se révèle. Raconter mon histoire, c'est une manière indirecte et plus humaine de dire les vérités que j’ai expérimentées au fil du temps. Mieux que de les présenter d’un bloc, toutes nues, il est sans doute plus captivant et intéressant de suivre le lent processus de dévoilement, qui lui-même n’est pas anodin quant à la vérité en soi. Il est des vérités qui sont sublimes et intemporelles car elles sont paradoxalement éphémères comme les roses.

Il se trouve que mon désir de connaître les essences, les points de vue, les positions, les cultures les plus diverses m’a amené à voyager mais aussi à embrasser de nombreux métiers et positions.
Ma vie est riche de toutes ces péripéties.

Enraciné dans le passé, j’ai toujours été fasciné par le futur. Parler du futur c’est souvent ne projeter que son passé. L’histoire du futur est ainsi encombrée de vision archaïque. Quant à moi, c’est l’une de mes qualités mais aussi faiblesses, j’ai toujours vécu dans le futur. Ainsi raconter mon passé c’est, sans doute d’une certaine manière, raconter le futur. Une autobiographie est historique surtout par le fait qu’elle décrit une nouvelle relation de l’humanité à elle-même. Alors l’intérêt lié à la singularité du sujet est doublé d’une meilleure compréhension de l’élan universel qui anime l’humanité.
Pour écrire et rassembler les éléments de cette biographie il a fallu que je me plonge dans mon passé. J’ai relu mes écrits anciens, numérisés mes photos et mes peintures. J’ai vu sous mes yeux comme dans un dessin animé, passé en accéléré, toute une vie. Il n’est pas difficile de sentir et de voir comment ce processus, me mène vers mon vieillissement et ma mort. Cela fait un choc, car j’ai tendance à oublier ce processus, pourtant évident. J’ai vite fait de vivre comme si j’étais éternel. Pourtant quand je regarde ma vie et que j’essaye d’anticiper mon futur la seule chose qui me semble être sûre, c’est que je vais mourir. Et pourtant, je continue à penser, quelque part, que je suis éternel. Au plus profond de moi, je sens que je suis éternel. Je suis convaincu de mon éternité. C’est vraiment un étrange paradoxe.

L’autre sentiment étrange c’est que je suis aussi les animaux, les végétaux, les pierres. Je suis le Cosmos tout entier. Plus étrange encore, j’ai le sentiment d’être tous les temps. Finalement j’ai le sentiment de communier avec la totalité, d’être la totalité de tout ce qui est, a été et sera. Tout cela vit en moi avec une présence extraordinaire. Finalement, j’ai le sentiment que la seule chose qui existe vraiment, c’est cette totalité atemporelle, qui est pour moi, la substance de (ce que j’ai tendance a appelé) Dieux et qui est aussi finalement ma propre substance.

Par ailleurs, ce travail historique m’a montré combien, d’année en année, j’étais différent, psychologiquement et physiquement. Chaque année, je suis ailleurs, c'est étrange ! L’autre chose qui me semble vraiment curieuse c’est ma manière de revenir sans cesse sur les mêmes sujets et pourtant d’oublier entre temps que ce sont des sujets sur lesquels je reviens toujours. Je reviens dessus en ayant l’impression de les découvrir pour la première fois. Ces sujets s’élaborent finalement tout au long de ma vie comme des ritournelles. Ces sujets sont : la vie, la mort, la vérité, Dieux, les sentiments qui me traversent, l’illumination ; l’infinie distance de tout et son infinie proximité.

J’ai le sentiment que le temps passant je suis moins à fleur de peau et petit à petit je découvre "mes modes d’emplois". Je comprends mieux ce qui me convient et je m’accepte tel que je suis. Le travail que mon père a fait sur nos origines russes m’a beaucoup apporté car beaucoup de traits de mon caractère son typiquement russes et je comprends mieux mon sentiment de décalage dans le contexte Français. Par exemple, j’ai en moi un mélange de violence, de mysticisme et de sauvagerie qui me semble être typique du sang cosaque qui coule dans mes veines.
Je suis rempli de grands espaces et de destins farouches taillés dans la fièvre de combats sans merci. J’ai l’impression d’avoir toujours dû subir l’horrible stress : devoir faire des politesses dans un salon de thé en m’inventant une identité de vieille dame polie. Mais mon identité de guerrier cosaque me fait peur et je ne sais pas comment vivre cette identité sauf dans des situations limites qui sortent de l’ordinaire.
Je me suis mis au travail de cette biographie avec passion et facilité ensuite, j'ai eu un moment de nausée, un peu comme un plat un peu trop consommé et puis finalement en creusant mon sujet le plus objectivement possible, j'ai eu l'impression de traverser le miroir et de découvrir un étranger. Cet étranger est vraiment curieux. Toute ma vie ressemble à un voyage dans un monde inconnu dont la logique m'échappe, cependant manifestement il y a une logique, comme un message secret qu'il faut décoder. La logique change d'instant en instant et le jeu consiste à surfer sur la vague de chaque instant dans sa singularité.
Je crois que ma vie a été très marquée par mon rapport à ma mère. Ma mère m'a très tôt parlé avec beaucoup d'empathie et j'ai développé un rapport fusionnel avec elle. Elle n'était pas très heureuse avec mon père et dès l'age de cinq ans, j'ai eu le sentiment qu'il fallait que je la sauve. Nous avons développé un rapport incestueux, dans la mesure où, au lieu de rester un enfant, j'ai été projeté très tôt dans sa problématique d'adulte, en prenant le rôle de confident et de "mari compréhensif" par procuration. Cela m'a déstabilisé en me faisant sortir de l'enfance précocement tout t'en me maintenant dans une relation de fusion avec la problématique de ma mère. Mon père était souvent absent et quand il était là, il était fatigué et parfois violent. Je me souviens de nombreuses fessées. Nous faisions trop de bruits. Je crois que ce viol affectif par ma mère et l'absence de mon père a généré beaucoup de souffrances. Une grande difficulté à exister, un mysticisme fusionnel avec Dieu en temps qu’ultime réalité maternante. J'ai un vertige morbide de l'anéantissement dans l'infini. J'ai dû reconstruire mon devenir morceau par morceau en m'inventant un père, à travers ma capacité à penser le monde. En me sauvant de mon désir d'anéantissement, j'ai finalement inventé une logique pour comprendre le monde. J'ai le sentiment, à tort ou à raison, d'avoir découvert des bribes annonciatrices des civilisations futures. Dans ma souffrance, j'ai trouvé des dons de création qui ont transformé ma vie en un processus inattendu de dévoilement des mystères du monde. Comme un enfant ébahi, entre passion et désespoir, je crée sur le fil du rasoir, une vie dont le sens est un poème. Ecorché vif j'apprends à aimer ce destin à fleur de peau qui m’a révélé la couleur du sang des Dieux.

Perdu quelque part dans la galaxie.

"Tout jeune je suis profondément tombé amoureux de la nature et du destin magnifique de l'humanité au cœur de cette nature. Très tôt j'ai senti l'insoutenable fragilité du cheminement poétique de l'humanité perdu quelque part dans la galaxie, une galaxie qui dérive elle même au  milieu de milliard d'autres galaxies. Notre planète bleue, qui est plus une mer qu'une terre, est magnifique et improbable !"

2009/04/01

2009 04 01 Au-delà de la crise, penser la « nouvelle civilisation »…


Tribune Enjeux N°294 Avril 2009
Au-delà de la crise, penser la « nouvelle civilisation »…

Michel Saloff Coste, chercheur et fondateur du cabinet conseil en management MSC et associés, s’inquiète des mesures de court terme adoptées pour tenter de résoudre l’une des plus graves crises économiques de notre temps. Il s’alarme aussi du décalage croissant entre des modes de gouvernance et de management des entreprises, et l’évolution générale de la société. Pour lui, la crise est un symptôme d’un phénomène bien plus profond, l’émergence d’une « nouvelle civilisation » dont il décrit toutes les caractéristiques. Éléments de vision à la fois critiques et prospectifs, pour « un management du troisième millénaire ».

- Quelles réflexions, quelle analyse personnelle vous inspire la crise et cette période tout à fait singulière que nous vivons aujourd’hui ?
- Dans de telles situations de crise, il est impératif de garder son sang-froid. Toute réaction « à chaud » risquerait en effet de générer des effets pervers et contreproductifs. Notamment, en se trompant de diagnostic, les décisions prises pour tenter de porter remède à la crise pourraient au contraire la précipiter et l’aggraver. Cette question du diagnostic me paraît actuellement d’autant plus importante que la crise que nous traversons est profonde. Pour ma part, la gravité de la crise ne me surprend pas, puisque dans ma réflexion présentée dans « le Management du troisième millénaire »*1, initiée dans les années 80 et qui a donné lieu à une publication en 1990, j’expliquais que nos économies avancées fonctionnent de telle façon qu’elles allaient connaître une crise majeure. Pour moi, le diagnostic est clair : nous traversons une vraie « crise de civilisation ». Nous sommes de plus en plus nombreux à partager ce point de vue, aux côtés d’Edgar Morin et de Thierry Gaudin notamment.

- En quoi pousser plus loin l’analyse devient aujourd’hui urgent, et l’absence de réflexion sur ce thème vous inquiète-t-elle ?
- Si la crise des subprimes et du système financier n’était qu’une spéculation de plus, sur un fond de croissance mondiale infinie, alors nous repartirions comme par le passé. Mais ce qui fait la gravité de cette crise, c’est que, précisément, elle s’inscrit dans un contexte tout à fait particulier. L’idée d’une croissance mondiale de l’ordre de 5 à 10% qui nous permettrait de payer à la fois les dettes de nos États, les systèmes de protection sociale - y compris en Inde et en Chine - dans un système qui continue à rémunérer toutes les parties prenantes, devient impossible, parce qu’insoutenable pour la planète et ses habitants. Les subprimes aux Etats-Unis, à ce titre, peuvent déjà apparaître comme une tentative de distribuer du pouvoir d’achat pour que le système se survive à lui-même et que des intermédiaires se rémunèrent « comme avant ». C’est pourquoi apporter des solutions à cette crise uniquement en tirant les leçons des années 30 me paraît très insuffisant. Bien sûr qu’il s’agit pour les États d’actionner tous les leviers d’une relance keynesienne – réamorcer la pompe du crédit, investir massivement dans des plans de relance par les grands travaux et des plans de relance de la demande. Ces trois leviers sont absolument nécessaires pour ne pas bloquer le système à très court terme. Mais la vraie question qui n’est pas traitée aujourd’hui, à la fois par les politiques, les banques, les entreprises, c’est à quoi ressemblerait une économie qui continue à croître et à se développer, dans un monde fini et aux ressources limitées. Parce que la croissance, c’est la vie ! Et à quoi ressemblerait une civilisation fondée sur d’autres principes que celle qui vient de s’achever ?
Effectivement, je suis profondément inquiet, car si l’on fait l’impasse sur le diagnostic, le risque est grand que le patient ne se réveille après la crise encore plus malade. Aujourd’hui, ce sont les États qui prennent le relais des banques. Avec le risque, demain, que les États entrent en faillite… L’urgence est donc qu’une vraie réflexion démarre. Or vous ne voyez poindre cette réflexion ni à droite, ni à gauche.

- Que préconisez-vous dans cette situation d’urgence ?
- Nous entrons dans un moment très dangereux, où personne, parmi les hommes politiques, les dirigeants de multinationales, ne pourront dire, face à la multiplicité des rapports ou des alertes, qu’ils ne savaient pas ! Ne pas prendre les virages devient un acte d’irresponsabilité majeure. Alors oui, adoptons les mesures de très court terme qui permettront, nous l’espérons tous, de relancer temporairement la machine. Mais après ? Sur les milliards injectés pour la relance, ne peut-on pas conserver quelques moyens pour réfléchir à ce qui sera possible et souhaitable demain ? Un dirigeant dans le monde, Nicolas Sarkozy, a eu très tôt l’intuition de dire qu’il s’agissait de « refonder le capitalisme », et de mener « une autre politique de civilisation ». Les mots sont forts, et le diagnostic est juste. Mais où est le comité de recherche pour travailler sur ce futur modèle de civilisation et les modèles économiques qui lui sont associés ? Les 1000 milliards injectés dans l’économie pour sauver le système bancaire, vont-ils accélérer et précipiter la mort du système précédent, comme l’injection d’amphétamines à un mourant ? Certains États sont au bord de la faillite, et beaucoup d’entre eux, demain, n’auront plus les marges de manœuvre nécessaires pour agir du fait de leur endettement. Devant les masses financières mises sur le marché, des économistes redoutent de surcroît des phénomènes d’hyper-inflation à moyen terme. Tout le monde met sa dernière cartouche pour sauver le système ! Face à la gravité de la situation, il ne s’agit plus de se réclamer de la droite ou de la gauche. Chacun doit apporter sa contribution pour repenser les liens entre matières premières, capital, travail, production. C’est cette chaîne-là qui est à réinventer.

- Précisément, dès « le Management du troisième millénaire », vous pressentiez l’émergence d’une nouvelle ère et vous en dessiniez les contours. Quels signes avant-coureurs vous permettaient d’établir ce constat ?
- Faisons un bref retour en arrière : les fondements de la société du commerce et de l’industrie sont apparus entre le XVIIème et le XVIIIème siècles. Ils ont été érigés sur les vestiges de l’ère précédente, celle de l’agriculture-élevage, dont la finalité était le maintien de structures hiérarchiques à l’identique (monarchie absolutiste, aristocratie, corporations…). Les modes de management dominants de l’agriculture-élevage étaient l’ordre, le contrôle. Or au XVIIIème siècle, on a vu poindre des concepts très novateurs – l’Égalité, la citoyenneté, les principes de séparation de pouvoir, et puis la démocratie, réinventée sur les bases de la démocratie grecque. Dès lors, les élites aux capacités guerrières, dédiées à la conquête du territoire dans l’ère de l’agriculture-élevage, ont laissé la place à des élites reconnues selon leur mérite et leur capacité à générer de l’argent. La compétition, la négociation, mais aussi l’avancement, la progression en professionnalisme et en rémunération, ont pris toute leur place dans cette société-là ; la guerre de territoires a laissé la place à la guerre économique. En parallèle, un nouvel état du monde s’est construit autour du concept de Nation et du développement des démocraties.
Dès les années 70-80, j’ai pris conscience –avec d’autres sociologues et philosophes comme Edgar Morin, ou Thierry Gaudin, président de Prospective 2100 - que nous étions arrivé àla fin de cette ère ; j’ai commencé à réfléchir sur les contours de la nouvelle période qui allait se présenter à nous. Quels sont les éléments de fond qui la caractérisent ? Au XVIIIème siècle, bien sûr, il était difficile d’imaginer que l’homme puisse, un jour, atteindre les limites de la planète. L’état de développement des sciences, le degré d’utilisation des ressources naturelles, étaient loin de le laisser supposer à l’époque. Or la deuxième partie du XXème siècle a signé l’heure de cette prise de conscience. En 1972 exactement, le club de Rome, rassemblant des scientifiques, des économistes, des chercheurs de 53 pays, a émis un rapport baptisé « Halte à la croissance » qui a fait date et suscité le débat. Pour la première fois, grâce à l’utilisation de la puissance des premiers supercalculateurs, des experts issus de nombreuses disciplines ont pu extrapoler les tendances en cours, et montrer qu’une croissance infinie, sur une planète à la géographie et aux ressources finies, n’était plus possible, et qu’elle aurait pour effet de faire imploser notre monde à l’horizon 2100. Les tenants de ces thèses ont été taxés de catastrophisme. Mais depuis, force est de constater que les nombreuses mesures et observations collectées – accumulation des gaz à effets de serre, réchauffement climatique, disparition de nombreuses espèces… - leur ont plutôt donné raison, et même plus rapidement que prévu. Tout montrait déjà, dans ce rapport, que l’on ne pouvait plus raisonner et fonctionner « business as usual ».

- Ce constat a aussi donné naissance au courant de la décroissance. Comment vous en distinguez-vous ?
- Nous pouvons être d’accord sur les constats, sans l’être tout à fait sur les conclusions à en tirer. Des observateurs se sont par exemple saisis de ces évolutions pour condamner la notion même de progrès. Ce n’est pas mon propos. Le progrès, c’est un fait, a apporté beaucoup à l’humanité, dans le domaine de la santé, de l’hygiène, de l’élévation des niveaux de vie et du mieux-être des populations. On ne pourra revenir complètement en arrière sur tout ceci. D’autres courants ont aussi condamné le capitalisme, accusé de tous les maux. Certes, le système capitaliste comporte des faiblesses et il a déjà traversé de nombreuses crises. Mais là encore, la question n’est pas tant pour moi de condamner le modèle, que de discerner ce qui peut prendre la suite dans un monde que nous savons limité, et de comprendre ce que peuvent être, dans un tel contexte, les valeurs, la culture, les principes de fonctionnement, d’une nouvelle civilisation. Cette civilisation, je l’ai décris dans le management du troisième millénaire comme celle de la société de l’information et de la création, qui vient poursuivre la société du commerce et de l’industrie.

- Quels grands traits caractérise cette nouvelle civilisation ?
- L’ère de la création et de la communication se définit dans tous les domaines par contraste avec les ères qui l’ont précédée. En étudiant l’ère de l’industrie et du commerce, on peut clairement séparer trois grande phases distinctes : une première phase, jusque dans les années 60, où l’offre est inférieure à la demande. À ce moment-là, le facteur clé déterminant de la création de valeur est le capital. C’est en effet le capital qui permet la construction des grands sites de production, qui serviront à proposer des produits sur un marché à forte demande. Or dans les années 70, commencent à apparaître des dysfonctionnements. Les systèmes communistes produisent des biens de masse, mais en étant incapables d’ajuster l’offre à la demande ; le système libéral, lui, sait parfaitement adapter l’offre à la demande en recourant notamment au marketing, aux études de marché, à l’écoute client ; mais dans le même temps, il convainc le consommateur d’acheter toujours plus. Le citoyen tend dès lors à se transformer en consommateur. On passe d’une économie de marché à une société de marché, où tout se met à tourner autour de l’économique.
Dès « le Management du troisième millénaire », je posais que la création de valeur ne résultait pas uniquement, comme au plus fort de l’ère de l’industrie et du commerce, de la valorisation classique du capital investi. De même, le couple capital-outil de production, qui est au cœur du processus de création de valeur de la société industrielle, se marginalise. Ce qui devient essentiel, dans la nouvelle ère, c’est l’accès à l’information et la capacité à créer une information innovante. Pourquoi ? Parce que le passage d’une économie de la demande à une économie de l’offre, dans les années 70, a introduit l’innovation comme un facteur-clé de compétitivité. Les entreprises ont besoin d’idées afin de se diversifier dans un contexte de concurrence accrue. Ce mouvement ne cesse de s’amplifier : la nouveauté, qui était à l’origine un « plus », devient une condition nécessaire pour exister. Ce qui fait la valeur n’est donc plus la capacité de production. Ce qui permet d’écouler et de vendre avec profit un produit, c’est sa « nouveauté », le caractère créatif et innovant du produit.
De ce fait, le facteur de production différenciant n’est plus le capital, mais l’intelligence créatrice et proactive. Quelques exemples illustrent parfaitement cette idée. General Motors, par exemple a fait preuve de réactivité en renouvelant sans cesse son offre de 4x4 au moment où les Américains désiraient acheter ce type de véhicules. Mais Toyota a mieux senti et ancipité la transformation planétaire. Le groupe japonais s’est lancé dans la recherche sur les véhicules hybrides, de façon pro-active, quand personne ne réclamait de tels produits. De même, Steve Jobs n’a jamais lancé et trouvé d’inspiration dans les études de marché pour lancer le Macintosh, l’iPod et l’iPhone, tout simplement parce que les besoins, au moment où ont été créés ces produits, n’existaient pas. C’est cela la différence entre la réactivité et la pro-activité. Dès lors, pour les entreprises -  et j’ai défini cela dans un second ouvrage, le Dirigeant du troisième millénaire - le défi consiste à adopter un management qui repose sur l’écoute, la valorisation des caractéristiques personnelles, l’épanouissement collectif et individuel. Cela en s’appuyant et en maîtrisant les modes de management qui ont précédés lors des trois autres ères – la fascination, l’instinct, l’enthousiasme dans l’ère chasse-cueillette, l’organisation hiérarchique, l’ordre, le contrôle de l’agriculture-élevage, la compétition, la négociation, l’intéressement aux résultats de l’ère du commerce et de l’industrie… Mais il s’agit de replacer toutes ces dimensions du management au service du processus créatif.

- Vous avez aussi évoqué bien d’autres traits de cette nouvelle civilisation. Quels sont ceux qui vous paraissent les plus centraux, et que doivent connaître les dirigeants d’aujourd’hui pour mieux comprendre leur environnement  ?
- Comme nous l’avons évoqué, l’ère industrielle est avant tout basée sur les techniques, la capacité à maîtriser et à mobiliser l’énergie, et le développement des sciences, qui ont permis de connaître et d’approfondir le monde de l’infiniment grand et de l’infiniment petit. La grande caractéristique de la nouvelle ère, et chacun peut en faire le constat, c’est le développement extraordinaire de l’informatique.
De même, le pétrole, le nucléaire, étaient des énergies placées au cœur de l’ère industrielle, dominée par le modèle de la voiture et celui de l’agriculture industrielle, rendue possible à la fois par le développement du machinisme agricole et des engrais, eux-mêmes dérivés du pétrole. Or l’énergie clé de la nouvelle civilisation, c’est la circulation de l’information, la capacité à la comprendre, à la transformer et à la proposer avec une valeur qui apporte une différence et réponde à des aspirations fondamentales de l’homme. Google, les réseaux sociaux, correspondent en cela parfaitement aux innovations caractéristiques de cette ère. Inventer un moteur de recherche qui permette d’avoir accès à une multiplicité de connaissances disponibles sur la planète, relève bien de l’essentiel pour nos sociétés. Le ressort de ces innovations n’est plus le pétrole, mais la création, l’intelligence, l’innovation.
Le pouvoir, ensuite, n’est plus lié à la détention du capital, mais à la capacité de faire émerger de l’altérité et de la différence. Si l’on n’est pas capable de créer de la différence, de révéler des besoins profonds, authentiques, qui répondent dans le même temps à un développement durable de l’homme, alors on ne crée pas de valeur dans la société de la création et de la communication.
Tout cela nous amène aussi à une nouvelle manière de penser le monde. À l’ère de la chasse-cueillette ont prévalu les animismes. L’ère de l’agriculture et de l’élevage a vu le développement des grands monothéismes. L’âge du commerce et de l’industrie est celle du triomphe de Descartes, c’est-à-dire de la pensée scientifique mécaniste. Or le moteur de pensée de l’ère de la création et de la consommation, c’est la pensée systémique. Apparue dans les années 50, elle a notamment été diffusée en France par Joël de Rosnay* et Edgar Morin. Mon ouvrage « le Management du troisième millénaire » est une tentative pour appliquer la pensée systémique à la dimension économique et entrepreunariale. Aux Etats-Unis, Peter Senge, dans « la Cinquième discipline »*3, adopte à peu près au même moment une approche identique. La nouveauté de la systématique consiste à substituer à une pensée mécaniste scientifique, qui pense la réalité comme une succession de relations et chaînes de causes à effets, une réalité beaucoup plus complexe, faite d’un ensemble de systèmes qui interagissent entre eux. Cette nouvelle appréhension de la réalité constitue une rupture majeure. Jusqu’alors, les sciences et tous les champs de la connaissance étaient appréhendés dans des processus de décomposition qui séquençaient la réalité en sous-domaines de spécialités. Notre civilisation a ainsi des connaissances approfondies sur une toute petite partie des savoirs, et une grande méconnaissance du tout. Or il est fondamental aujourd’hui d’aborder les problèmes dans leur globalité. La crise écologique, par exemple, est une crise du tout, et non de la partie. Le premier apport de la systémique est la découverte des inter relations et interactions qui gouvernent le monde, et vient poser la nécessité des approches transdisciplinaires. C’est notamment ce constat qui a conduit plusieurs chercheurs français à créer, en février 2008, l’Université Intégrale*4. De nombreux think tank se sont déjà constitués par le monde selon cette philosophie, comme la New Economics Foundation*4, ou le Club de Budapest*5.

- Dans cette nouvelle ère, l’information occupe une place tout à fait majeure. Pouvez-vous détailler cette dimension ?
- Sous l’ère de la chasse-cueillette, prévalaient la communication orale et le bouche-à-oreille. L’ère de l’agriculture-élevage est celle de l’écrit, qui a permis la naissance d’une approche historique, et la création, finalement, de l’Histoire. L’ère de l’industrie et du commerce a vu le développement extraordinaire de l’imprimerie et celle des mass-media. La grande rupture de l’ère de la création et de la communication, c’est celle du développement des réseaux, qui dépassent de loin les mass media, parce qu’ils font de nous à la fois des émetteurs et des récepteurs. Nous ne sommes encore qu’au balbutiement des sociétés en réseau, mais ses implications sont multiples. Nous passons ainsi d’une société où des dirigeants et des élus gèrent une information peu fluide, à un monde de diffusion et d’interactions en temps réel entre dirigeants et citoyens. Cette nouvelle civilisation d’individus qui ne cessent d’échanger entre eux a également comme caractéristique de faire évoluer leur conscience en temps réel. Nous sommes à ce titre les premiers êtres humains à naître dans un système de représentation donné, à se développer et à apprendre à vivre dans d’autres systèmes de représentation, avant de mourir dans un autre encore différent. Pour chacun d’entre nous, le temps s’accélère, nous sommes appelés à changer au moins tous les dix ans de métier, et ces changements s’accompagnent à chaque fois de bouleversements de nos systèmes de représentation. Du fait de la globalisation et de la communication en réseaux, nous sommes de surcroît sans cesse confrontés à d’autres cultures, à d’autres systèmes de représentation du monde, qui viennent réinterroger les nôtres. C’est en ce sens que je pense que la création, dans cette nouvelle ère, tient une place fondamentale. Dans les domaines des sciences, de l’art, de la philosophie, la création vient constamment réinitialiser le cosmos sur de nouvelles bases. Ce n’est d’ailleurs par un hasard si, à l’heure où se développaient les théories d’Einstein sur la relativité, Kandisky concevait en 1910 sa première toile abstraite. Les créateurs nous invitent sans cesse à porter un nouveau regard sur l’ensemble de nos représentations, et réinitialisent notre vision spirituelle du monde. Tout cela ne nous éloigne pas du management, bien au contraire : dans le monde de l’entreprise, des sociétés comme Google, Apple, ont su générer des innovations porteuses de nouvelles visions de la société.

- Votre analyse remonte au milieu des années 80. N’êtes-vous pas surpris par la justesse avec laquelle la réalité vous donne raison sur tous ces points ?
- Ce qui me surprend, ce n’est pas tant la rapidité avec laquelle les techniques que je décrivais – l’informatique, les réseaux… - sont venues s’inscrire dans notre quotidien, mais c’est plutôt l’aspect spectaculaire avec lequel la société de la création et de la communication s’est imposée. La royauté a mis 1000 ans en France pour s’affirmer pleinement, la dynastie Rothschild 100 ans, Microsoft 10 ans, et Google un an ! Et le plus étonnant, de mon point de vue, est le temps de réaction qu’il faut pour que les hommes politiques construisent un discours adapté. Cela s’explique fort bien, puisque la plupart d’entre eux restent enfermés à l’ère du commerce et de l’industrie. Ils ne sont pas les seuls. Tous les grands appareils – les partis politiques, les syndicats, les Universités, la presse… - nés au XIXème siècle, se pensent encore sous cette ère-là. Ces modes de pensée deviennent obsolètes. Un point me surprend encore : lorsque j’écrivais « le Management du troisième millénaire », je pensais qu’il y aurait dans le futur beaucoup moins de manifestations spectaculaires dans les techniques et l’instrumental, mais beaucoup plus d’efforts dans la réflexion et la recherche sur la nouvelle civilisation en émergence. D’ailleurs, il y a 20 ans en arrière, je n’avais aucun souci pour trouver des financements qui permettent d’explorer ces voies innovantes. Aujourd’hui, alors que ces réflexions deviennent urgentes, les difficultés pour trouver des financements sont extrêmes ! Encore un autre point d’étonnement : je n’avais pas non plus anticipé que les limites de planète surgiraient aussi rapidement sous nos yeux, de toutes parts.
Et pourtant, nous sommes dans l’incapacité de penser tout cela ! D’où la nécessité d’investir dans cette réflexion novatrice, de créer des échanges, des interactions entre les centres de recherche, et de promouvoir, comme il y a eu des chambres de commerce et d’industrie pour accompagner l’ère précédente, des chambres de réflexion et de communication fonctionnant en réseaux !

- Pour finir, qu’est-ce qui vous donne l’espoir que la société progresse dans la prise de conscience des changements à opérer ?
- Rappelons-nous qu’une crise, ce sont à la fois des risques et des opportunités. Or la France a de grandes opportunités devant elles. La plupart des penseurs qui ont évoqué cette nouvelle civilisation de l’immatériel – qu’il s’agisse d’Edgar Morin, de Thierry Gaudin, de Joël de Rosnay - sont Français. Lors du passage de la civilisation de l’agriculture-élevage au commerce et à l’industrie, la France a déjà su inventer des concepts clés, comme la séparation des pouvoirs, la démocratie moderne ; le Code Napoléon a aussi été repris dans le monde entier. Nous vivons une période historique où la France pourrait prendre la tête d’un mouvement. On évalue entre 20 et 30% de la population totale le nombre de « créatifs-culturels » sensibles aux enjeux écologiques et planétaires, au droit et à l’émancipation des minorités, intéressés par les cultures dans leur diversité. Ce sont des individus qui font du développement personnel pour mieux comprendre ce qui se passe aujourd’hui. Ils sont dans des logiques proactives. C’est le parti des gens enthousiasmés par exemple par l’élection, aux Etats-Unis, de Barack Obama, qui ne sont ni de droite, ni de gauche, mais qui réfléchissent en terme de transformation de la société. Or il est capital aujourd’hui de mener ce travail collectif, car une nouvelle civilisation ne sort jamais de la tête de quelques-uns. Elle ne peut résulter que d’un grand débat mondial. Et tout nous invite aujourd’hui à devenir les créateurs de cette nouvelle civilisation !



*1Le management systémique de la complexité, aux éditions du Ministère de la Recherche, 1990. Réédition sous le titre, Le management du troisième millénaire, aux éditions Guy Trédaniel en 1991, 1999 et 2005.
*2. La Macrocospe, Joël de Rosnay*, Éditions du Seuil, 1975.
*3 Peter Senge, avec Alain Gauthier, « la Cinquième discipline », First Éditions, 1991.
*4 New Economics Foundation, Fondation pour les Nouvelles Économies ou Alternatives Économiques), créée au Royaume-Uni en 1986. La NEF est un groupe de réflexion et d’action travaillant à un « nouveau modèle de création de richesses fondé sur l’égalité, la diversité et la stabilité économique ».
*5 Réseau international sur les enjeux du futur rassemblant des personnalités comme Michael Gorbatchev, le Dalaï Lama. Il est actuellement présidé par le philosophe des sciences Ervin Laszlo.



Inserts :
. La question du diagnostic est d’autant plus importante que la crise que nous traversons est profonde.
. La grande rupture de l’ère de la création et de la communication, c’est celle du développement des réseaux.
. Nous vivons une période historique où la France pourrait prendre la tête d’un mouvement.