2026/05/02

MICHEL SALOFF-COSTE UNE VIE 1955 – 2025 CHAPITRE II 1965 – 1975 L'étudiant hippie existentialiste.

 MICHEL SALOFF-COSTE

UNE VIE

1955 – 2025

 

La douleur de ne plus pouvoir croire simplement devient le moteur d'une pensée originale. Sans cette blessure : pas de philosophie personnelle, pas les cahiers, pas de théorie sujet-objet-substance.

 

 

CHAPITRE II

1965 – 1975

L'étudiant hippie existentialiste

I. OUVERTURE – LE POULS DE L'INVISIBLE

Cambridge, été 1967. Dans un champ de quatre hectares de câbles et d'antennes, une doctorante irlandaise de vingt-quatre ans dépouille seule des mètres de bande papier imprimée. Elle s'appelle Jocelyn Bell. Sa mission : chercher des anomalies dans le bruit galactique. En août, elle repère un signal régulier – un bip toutes les 1,337 secondes. Trop régulier pour être naturel. Trop stable pour venir de la Terre. Elle l'appelle en plaisantant LGM-1 : Little Green Men.

Ce sont en réalité des étoiles mortes qui battent encore. Des étoiles à neutrons en rotation, effondrées sur leur propre masse, émettant un faisceau de rayonnement comme un phare dans le vide. Un cœur qui pulse à des milliers d'années-lumière. Les pulsars venaient d'entrer dans l'histoire de la science. Et le cosmos révélait une fois de plus qu'il n'est pas silencieux. Il bat. Il envoie des signaux que personne encore n'avait appris à lire.

En 1974, le prix Nobel de physique sera remis pour cette découverte – non pas à Jocelyn Bell, mais à son directeur de thèse. Une injustice qui fera date dans l'histoire des sciences. Elle la recevra avec une dignité remarquable, travaillant toute sa vie à ouvrir la science à ceux que les institutions excluent.

Un collège de province, France, même automne. Un enfant de douze ans lit Nietzsche en cachette dans son dortoir. Il ne connaît pas encore Jocelyn Bell. Mais comme elle, il cherche dans le bruit un signal que les autres n'entendent pas encore. Et comme elle, l'institution ne sait pas quoi faire de ce qu'il trouve.

II. L'ESPRIT DU TEMPS – 1965-1975

Le monde qui perd ses certitudes

La décennie qui s'ouvre en 1965 est celle des grandes fractures. La confiance des Trente Glorieuses commence à montrer ses contradictions. Le Vietnam. L'assassinat de Martin Luther King en 1968. La Révolution culturelle en Chine. Et le 3 mai 1968, les pavés de Paris.

Mai 68 est un séisme dont les répliques traverseront toute la décennie. Ce n'est pas seulement une révolte étudiante – c'est le signal que les cadres institutionnels, moraux, familiaux et religieux qui structuraient la société occidentale sont devenus insuffisants. Une génération entière refuse d'hériter. Elle ne sait pas encore quoi inventer, mais elle sait ce qu'elle refuse : l'autorité aveugle, la conformité, le mensonge convenu.

En France, Sartre est partout. Il refuse le prix Nobel en 1964 – geste qui résonne comme un manifeste. Camus est mort en 1960, laissant L'Étranger et Le Mythe de Sisyphe comme des blocs de granit dans la conscience collective. Nietzsche, lu par des générations d'adolescents, revient hanter les lycées. La mort de Dieu n'est plus une provocation – c'est une réalité à habiter.

Pendant ce temps, la contre-culture se constitue des deux côtés de l'Atlantique. Les Beatles, Dylan, Woodstock en 1969. Et Janis Joplin, qui incarne comme personne la vérité brûlée plutôt que la façade polie. Elle meurt en 1970, à vingt-sept ans. Pour Michel, qui détecte l'hypocrisie depuis l'enfance comme d'autres respirent, cette voix cassée est une preuve : être vrai jusqu'à la destruction vaut mieux qu'exister dans le mensonge.

III. SCIENCE, ART, PHILOSOPHIE – L'ÉPOQUE EN MUTATIONS

La science : les systèmes et la complexité

Dans les laboratoires de cette décennie, une révolution silencieuse se prépare : la pensée systémique. Norbert Wiener a jeté les bases de la cybernétique dès 1948. Mais dans les années soixante-dix, une génération de penseurs va radicaliser cette approche. Gregory Bateson publie en 1972 Vers une écologie de l'esprit, montrant que la pensée elle-même est un phénomène relationnel. Ervin Laszlo publie Introduction to Systems Philosophy la même année. Edgar Morin, lui, prépare La Méthode, dont le premier volume paraîtra en 1977.

Ces penseurs partagent une conviction : la réalité ne se comprend pas par la réduction à ses parties. Elle doit être approchée par ses relations, ses émergences, ses boucles de rétroaction. C'est une révolution épistémologique aussi profonde que celle de Copernic. Et elle se prépare dans des livres que presque personne ne lit encore dans les collèges de province.

L'art : la rue comme atelier

Mai 68 transforme les Beaux-Arts en laboratoire politique. Gérard Fromanger, peintre de la Figuration narrative, co-fonde l'Atelier populaire et produit des affiches militantes. Jean-Jacques Lebel, pionnier du happening en Europe depuis son Enterrement de la Chose à Venise en 1960, mêle art et politique avec une radicalité qui fascine la jeune génération. François Rouan, co-fondateur du mouvement Supports/Surfaces, développe une technique unique de tressage de toile – découper, peindre, entrelacer des bandes pour recomposer l'image par fragments. Trois artistes qui seront présents dans l'environnement de Michel lorsqu'il entrera aux Beaux-Arts.

Au cinéma, Godard filme La Chinoise (1967) puis Week End – une déflagration narrative qui brise toutes les conventions. Pasolini, Bergman, Cassavetes cherchent chacun à leur façon à filmer la vérité intérieure plutôt que les conventions narratives. Le Centre Georges Pompidou, dont les plans ont été sélectionnés en 1971 après un concours international remporté par Renzo Piano et Richard Rogers, est en construction dans le quartier Beaubourg. Ce bâtiment transparente où les tuyaux colorés sont apparents sur la façade – rouge pour les circulations, bleu pour l'air, jaune pour l'électricité – incarne à lui seul l'esprit de la décennie : montrer les structures au lieu de les cacher. Il ouvrira en 1977 et jouera un rôle capital dans la vie de Michel.

La philosophie : Nietzsche, Deleuze, Axelos

Gilles Deleuze publie Nietzsche et la philosophie en 1962, puis Différence et Répétition en 1968. Il développe une philosophie de la différence, du devenir, de la multiplicité. À l'Université de Vincennes, créée en 1969 dans la foulée de Mai 68 pour accueillir sans conditions de diplôme tous ceux qui veulent penser, ses cours rassemblent des centaines d'auditeurs. Des étudiants officiels et des passants, des artistes, des techniciens, des jeunes gens qui ne savent pas encore ce qu'ils cherchent.

Kostas Axelos, philosophe grec exilé à Paris depuis 1945, enseigne à la Sorbonne. Sa philosophie est une pensée de l'errance : Le Jeu du monde (1969) dit que l'homme n'est pas maître du jeu – il y est joué. L'errance n'est pas une pathologie mais une condition ontologique. Proche de Deleuze, en dialogue avec Heidegger et Marx, il développe une pensée planétaire qui anticipe les grandes questions du siècle. Son œuvre restera souterraine, comme il le souhaitait lui-même. Elle exercera, dit-il, « un pouvoir invisible plutôt que visible ».

IV. L'ÉCOSYSTÈME – LES PERSONNES QUI VONT TRAVERSER UNE VIE

Chaque décennie de cette autobiographie s'enrichira d'un regard sur les personnes qui, nées à la même époque ou déjà actives, vont croiser la trajectoire de Michel – parfois directement, parfois à distance, mais toujours de manière déterminante. En voici les premiers fils.

Les aînés : les penseurs

Edgar Morin a quarante-cinq ans en 1965. Il a déjà publié L'Homme et la Mort, et L'Esprit du Temps. Il construit patiemment une pensée de la complexité qui ne trouvera son plein épanouissement que dans La Méthode. Ervin Laszlo, philosophe et pianiste hongrois, développe sa philosophie des systèmes entre New York, Vienne et Genève. Ces deux penseurs, de trente ans plus âgés que Michel, vivront suffisamment longtemps pour dialoguer avec lui. Leurs travaux résonneront avec les siens comme s'ils avaient travaillé sur le même problème depuis deux directions opposées.

Kostas Axelos et Gilles Deleuze sont quant à eux des figures que Michel va rencontrer directement – l'un comme maître discret de la pensée de l'errance planétaire, l'autre comme professeur à Vincennes dont les cours vont marquer durablement sa manière de faire de la philosophie.

Les contemporains : les artistes de demain

François Rouan (né en 1943), Gérard Fromanger (1939-2021), Jean-Jacques Lebel (né en 1936) : ces trois artistes gravitent dans l'environnement des Beaux-Arts de Paris au moment où Michel y entrera. Le psychanalyste Jacques Lacan est l'un des premiers admirateurs de Rouan. Fromanger est l'ami de Foucault qui analysera son travail. Lebel est le traducteur de la Beat Generation en France, proche de Duchamp dont son père était l'ami. Ces filiations – Lacan, Foucault, Duchamp – dessinent l'espace intellectuel dans lequel Michel va baigner.

Les inconnus contemporains : Gates, Jobs

En 1955, année de naissance de Michel, naissent également Bill Gates et Steve Jobs. En 1965, ils ont dix ans comme lui. Gates bricole des programmes sur les premiers ordinateurs de son école à Seattle. Jobs grandit dans la Silicon Valley, entre un père adoptif mécanicien et les ingénieurs d'HP qui habitent le quartier. Leurs trajectoires sont parallèles à la sienne sans se toucher encore. Mais dans vingt ans, Michel sera parmi les premiers acquéreurs d'ordinateurs Apple et utilisateurs des logiciels Microsoft. Ces machines, en simplifiant l'écriture, lui permettront de produire ses œuvres majeures. Avant le traitement de texte, chaque correction impliquait de retaper une page entière.

V. LE FORMEL – LA VIE DE MICHEL · 1965-1975

La Tournelle, puis Saint-Martin-de-France

En 1965, Michel a dix ans. Son premier internat est le petit collège de la Tournelle, à Septeuil dans les Yvelines. Les graviers crissent sous les roues de la voiture le jour de la rentrée. Ses parents le remettent à la directrice. La voiture repart. Michel contourne le bâtiment et rentre dans son ombre en pleurant. Puis il se redresse. Il se force à travailler.

Il écrit à sa mère de longues lettres, souvent interceptées par la directrice. Sa mère lui répond qu'elle est encore plus malheureuse que lui. Cette symétrie des douleurs – la mère qui souffre autant que l'enfant – forge en Michel un instinct de consolation qui restera toute sa vie : entendre ce que les autres ne disent pas, porter ce qu'ils ne peuvent pas formuler.

À partir de la sixième, il entre à Saint-Martin-de-France à Pontoise, dans l'Oise. Un établissement catholique réputé, fonctionnant à la manière des collèges anglais : trente-cinq hectares de parc, internat en maisons, uniformes gris et cravate verte et noire. Les élèves sont répartis dans des maisons : la Pommeraie, le Castel, la Ferme, l'Abbaye. Chaque maison a son maître, son maillot de sport, ses rites. Michel traverse toutes ces maisons en cinq ans, apprenant dans chacune une forme différente de l'appartenance et de la solitude.

La peinture : le seul espace de reconnaissance

Dans ce collège qui broie les singularités, un atelier de peinture est animé par une amie de la famille. Michel y est bien accueilli. Il y reçoit le premier prix en fin d'année. C'est le seul espace institutionnel où, depuis l'école primaire, on ne le punit pas pour ce qu'il est. La peinture devient une nécessité. Il comprend intuitivement, avant de l'avoir lu, ce que Kandinsky formulera pour lui bien plus tard : la peinture abstraite est l'espace d'avant le langage. Là, la dyslexie n'est pas un handicap. C'est peut-être même un avantage : le cerveau câblé différemment voit les formes autrement.

La boulimie intellectuelle

Il lit en dehors de tout programme, avec son propre curriculum. Nietzsche dès douze ans – Ainsi parlait Zarathoustra, la mort de Dieu, le style aphoristique foudroyant. Descartes, Sartre, Camus, les présocratiques. Puis Antonin Artaud, dont l'œuvre fulgurante le fascine. André Breton et Nadja, qui lui fait découvrir les surréalistes. Wilhelm Reich, Ronald Laing, David Cooper – les psychiatres dissidents qui affirment que la folie est une réponse saine à un monde malade. Albert Einstein. Karl Marx.

Un prêtre du collège propose des cours de religions comparées. Révélation. Michel s'y plonge : Bible, Bhagavad-Gîtâ, Tao Te King, textes bouddhistes. Ce qui le frappe, c'est la ressemblance de la source à travers des formes radicalement différentes. Cette source ressemble étrangement à son intuition enfantine de « la lumière qui transparaît au-delà des illusions ». Mais il sait qu'il faut désormais passer cette inspiration au crible de la raison. C'est ce voyage dans l'immense territoire de la philosophie qu'il n'a jamais cessé depuis.

Les Arcs et Carnac : deux nouvelles géographies

Les géographies changent légèrement dans cette décennie. L'hiver, la famille va désormais aux Arcs – station de ski que le père a contribué à financer. Michel skie, tombe, se relève. Il apprend dans ces pentes que le risque physique est une forme de connaissance. L'été, après Houat de l'enfance, la famille acquiert une maison à Carnac. C'est une petite ville bretonne proche de l'Atlantique, avec ses alignements de menhirs qui traversent les siècles sans explication. Carnac et ses pierres dressées par des hommes dont on ne sait presque rien – une autre leçon sur la permanence de ce qui dépasse les individus.

Le renvoi et la maison de Montbard

Vers la fin de cette période, Michel est renvoyé de Saint-Martin – les derniers remous de Mai 68 ont atteint même ce collège d'excellence. Il rentre à Montbard. Ses parents viennent de déménager. L'ancienne maison familiale est vide. Il s'y installe seul, avec ses livres, ses cahiers, et un vieux magnétophone. Il passe des semaines entières sans sortir, passant d'une pièce à l'autre, laissant les lieux l'envahir de leurs signes.

C'est là qu'il commence véritablement à peindre à l'huile. Le premier tableau a une forme d'œil – mais il l'a peint à l'envers, sans le savoir. Ce n'est qu'en le retournant qu'il voit ce que son inconscient a dessiné. Il prépare son baccalauréat par correspondance. Ses notes en philosophie dessinent une sinusoïde : 3 au début de l'année, 16 au milieu, 4 à la fin. Quand son système philosophique atteint une forme close et absolue, il ramène tout à lui. Il le sait. Le système est absolu – et donc mort. Il faut repartir.

C'est aussi à Montbard qu'il rencontre Raymond, un clochard peintre qui dérive à travers la France. Quarante ans, le visage grêlé d'une ancienne acné, il fait tous les petits boulots, peinture sur chevalet le soir, lit Pascal avec les yeux allumés et le corps résigné à sa misère. Michel l'invite à dîner dans la grande maison vide. Raymond refuse le jambon – végétarien. Et refuse le bain. Ils s'écrivent ensuite. Dans ses lettres, Raymond mentionne ses séjours occasionnels en asile et ses prises d'acide. Michel lui dit qu'il ne faut pas se laisser aller, que son talent vaut bien plus. Raymond disparaît doucement.

Raymond sera le premier d'une longue série de rencontres avec des êtres qui habitent les marges du monde reconnu, et dont la lucidité dépasse de loin celle des gens bien installés.

L'entrée aux Beaux-Arts et Vincennes

Vers la fin de la décennie, Michel entre à l'École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris dans l'atelier de Gustave Singier – qui avait lui-même repris l'atelier de son grand-père Roger Chastel. La boucle familiale se referme par l'art. En parallèle, il commence à fréquenter l'Université de Vincennes et les cours de Gilles Deleuze. Ce que Michel retient de Deleuze, c'est moins les concepts que la méthode : ne pas commenter les philosophes – les traverser, en tirer des forces, créer avec eux. Cette liberté dans le rapport aux idées correspond exactement à ce qu'il pratique depuis l'adolescence dans ses cahiers.

VI. LES RENCONTRES – LE TURBULENT

François, et les jumeaux Laurent et Pierre

À Saint-Martin, Michel retrouve François Aynard – l'ami de Fontenay, de l'enfance bourguignonne. Mais ils ont grandi séparément. Ils se retrouvent presque étrangers. Puis, peu à peu, autour d'un livre – Le Grand Meaulnes que François fait lire à tout le groupe – une nouvelle amitié se tisse à quatre. François, Michel, et les deux jumeaux : Laurent et Pierre Malet.

Laurent et Pierre Malet sont nés à Bayonne le 3 septembre 1955 – la même année que Michel. Ils deviendront acteurs. Laurent jouera Arthur Rimbaud à la télévision et créera le rôle du Client dans Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, mis en scène par Patrice Chéreau. Ils sont les demi-frères d'Emmanuelle Béart. À quinze ans, dans les couloirs de Saint-Martin, ils incarnent quelque chose d'irréel – des visages si purs qu'on les a choisis pour jouer les rôles féminins dans la pièce de fin d'année.

Avec ces trois-là, dans les crépuscules de novembre sur les terrains de sport du collège, Michel vit quelque chose d'unique : des promenades dans le noir presque complet, les corps devenus immenses et impalpables, dilués par la nuit, où chaque mot glisse comme un secret. Une communion informelle que l'institution finira par interpréter avec suspicion et punir. Mais la tension est réelle, brûlante, génératrice.

Claire, Florence, Béatrice

Claire arrive en 1970. Michel la rencontre lors d'une régate au yacht club de Carnac, par l'intermédiaire de Christophe, un ami passionné de voile. Elle est la petite amie de Christophe. Ils font semblant tout l'été de n'être que des amis. Chaque fois qu'ils se retrouvent, ils remettent comme par inadvertance le même 45 tours qui jouait lors de leur première rencontre. Puis, à une boom de rentrée, ils dansent un slow sur cette chanson. Michel l'embrasse. Elle dit : « Pas ici. » Ils sortent. Le charme se rompt légèrement, mais ils se retrouvent chez elle le week-end suivant. Cette relation, portée par l'émotion retenue et la complicité intellectuelle, sera sa première histoire d'amour au sens plein du terme. Il lui écrira des lettres qui sont parmi ses textes les plus beaux.

Florence arrive en 1972. Béatrice en 1974. C'est Béatrice qui, reconnaissant quelque chose d'exceptionnel dans les cahiers et les poèmes que Michel lui lit, propose de les dactylographier. Elle passe des heures à transcrire ces milliers de pages manuscrites. Ce geste est un acte d'amour mais aussi une décision editoriale : elle choisit ce qui mérite d'être sauvegardé. C'est elle aussi qui lui fait rencontrer Anne.

Patrick Fellus

Patrick est de dix ans l'aîné de Michel. Il fait des études de dentiste – ce qui ne prend pas trop de temps et lui laisse cultiver son idée du raffinement. Il a une MG des années trente à châssis de bois qu'il n'utilise que lorsqu'il fait beau, une sensibilité littéraire réelle, et une désinvolture profonde. Il aime Proust, le champagne, danser toute la nuit. Il emmène Michel dans un Paris que le collégien de Saint-Martin n'a jamais connu – restaurants, boîtes, le petit matin dans les rues qui se réveillent.

Avec Patrick, Michel fait l'expérience d'une amitié entre pairs intellectuels malgré la différence d'âge. Patrick lit les cahiers, comprend ce qui s'y passe, et traite leur auteur en égal. C'est rare. Cette reconnaissance par un aîné cultivé et libre consolide quelque chose d'essentiel : la conviction que sa pensée a une valeur, même si l'institution scolaire n'en voit pas encore la forme.

VII. MON INTÉRIEUR – LE VIDE

Les cahiers : douze mille pages en dix ans

Entre quinze et vingt ans, Michel commence à tenir un journal quotidien. Vingt, trente cahiers d'abord, puis dactylographiés par Béatrice. Douze mille pages en dix ans. Réflexions, poèmes, expériences intérieures, fragments philosophiques, lettres jamais envoyées. Ces cahiers sont la matière première de toute une vie. Ils seront plus tard numérisés.

La première page du premier cahier, datée 1971 :

J'écris, laissant derrière moi une empreinte de l'être que j'étais au moment où j'écrivais ; j'évolue, je me déforme, mais l'empreinte reste sur ce cahier et si je ne peux savoir ce que je suis, je peux néanmoins savoir ce que j'étais.

Et la question centrale, posée à quinze ans, qui ne le quittera jamais :

Existe-t-il une "vérité" vers laquelle tend le monde, c'est-à-dire une réponse aux problèmes du monde, et le monde avance-t-il vers cette vérité, vers cet absolu ? Sans l'existence de cette vérité, la religion n'a plus aucun sens par le fait même que l'homme n'a plus de but, plus de sens, et la morale alors n'est que relative. Mais croire à la vérité n'est-ce pas une dernière vanité de l'homme pour se donner un sens, inconsciemment.

La prière de l'église de Montbard continuait son œuvre. Les questions avaient seulement changé de forme.

La nuit du monothéisme naïf

L'institution scolaire de Saint-Martin propose des messes, des prières collectives, un catholicisme de façade que Michel reconnaît immédiatement comme différent de la relation directe et vivante qu'il a connue dans l'enfance. Cette médiation institutionnelle est à l'opposé du point de lumière de cinq ans, de la prière personnelle dans l'église de Montbard. La foi naïve s'effondre. Pas vers le vide – vers une pensée plus profonde.

Il vit simultanément deux postures contradictoires qui ne se résolvent pas. D'un côté : le croyant qui dialogue avec Dieu, dont la preuve de l'existence de Dieu est précisément que Dieu n'est jamais tout à fait d'accord avec lui. De l'autre : le philosophe laïque formé par Descartes et Nietzsche. Cette division, vécue intensément de dix à vingt ans, est l'expérience fondatrice de la dualité – qui deviendra le cœur de toute sa philosophie.

Ma seule certitude était celle de Dieu. Dieu était ma seule prise dans ce tourbillon de désespoir. Avec lui j'atteignais des sommets de bonheur extraordinaires et le monde me touchait profondément à travers toute sa misère.

La philosophie naissante : existant, être, substance

À la fin de cette décennie, dans la maison vide de Montbard, une première philosophie émerge dans les cahiers. Elle tourne autour de trois concepts : l'existant (ce qui constitue la substance), l'être (ce qui définit la substance) et la substance elle-même – la réalité qui naît de leur rencontre. Une vision radicalement relationnelle : ni idéalisme, ni matérialisme, mais une troisième voie.

Cette table, cette chaise sur laquelle je suis assis, ce stylo avec lequel j'écris, ce bras, ces pensées qui tournent dans ma tête, sont autant d'éléments qui dans leur indissociabilité constituent "ma substance". Dans cette substance, je peux considérer deux pôles : l'être, qui définit ma substance – et l'existant, qui la constitue.

Ce n'est pas encore la théorie des Champs de Réalité. Mais c'est déjà son germe. Dans vingt ans, ce cadre conceptuel sera formalisé et publié. Dans quarante ans, il aura traversé des dizaines de livres et des milliers d'interventions. Mais tout commence ici, dans une maison vide de Bourgogne, par un garçon de dix-huit ans couché sur son lit à contempler le plafond.

La poésie : une voix propre

Les cahiers contiennent aussi des centaines de poèmes. Voici l'un des premiers, écrit à quinze ans :

Tu iras peut-être la chercher Dans les endroits les plus pauvres Pensant qu'elle n'a pas été corrompue. Tu iras dans le vent et dans l'herbe Tu iras dans le luxe. Mais ce sera toujours la même image incapable, Petite et vile Que tu verras partout. Il ne te restera plus alors Qu'à leur ressembler Ou à dessiner dans ta chair vive L'image que tu cherches.

Et un autre, sur le temps et l'identité :

Je navigue au milieu de la journée. Il me semble parfois être si loin De mon point de départ, Que des années se sont écoulées Depuis que je me suis levé. Les heures s'enfuient comme des minutes, Les minutes durent le temps D'un long voyage. Je m'y perds et y perds mes rendez-vous. Cette seconde se dilate sur Ce regard et j'oublie tout.

Ces poèmes sont l'envers de la philosophie. L'un cherche la forme. L'autre nomme ce qui déborde toute forme. Les deux sont nécessaires. Toute sa vie, Michel aura besoin des deux.

VIII. LA MÉTAMORPHOSE – SYNTHÈSE

À vingt ans, Michel entre aux Beaux-Arts de Paris et fréquente Vincennes. Il a rempli des milliers de pages de cahiers. Il a connu Claire, Florence, Béatrice. Il a traversé la nuit du monothéisme naïf sans en mourir. Il a posé les premiers fondements d'une philosophie personnelle dans une maison vide.

Ce qu'il a construit pendant cette décennie n'est pas un système – c'est une posture. Une manière d'habiter les contradictions sans les résoudre. Tenir ensemble le croyant et le philosophe, l'artiste et le penseur, le solitaire et le chercheur de liens. C'est la forme précoce de ce que les philosophes appellent la tolérance à l'ambiguïté. Et ce que les mystiques appellent la docte ignorance.

La tension fondamentale de la décennie précédente – un intérieur trop grand pour les contenants disponibles – a commencé à trouver ses propres espaces : les cahiers, la peinture, Vincennes, la philosophie. Ces espaces sont encore fragiles. Mais ils existent.

Jocelyn Bell, dans son laboratoire de Cambridge, a appris à lire les pulsations d'étoiles mortes que personne n'avait encore entendues. Michel, dans ses pensionnats et ses carnets, a appris à lire les pulsations d'une vie intérieure que personne autour de lui ne pouvait encore recevoir. Deux chercheurs de signaux dans le bruit. Deux voix que les institutions de leur temps ne savaient pas encore nommer.

La décennie suivante sera celle de l'action dans le monde. Paris la nuit, les Beaux-Arts, New York, Andy Warhol. Le Centre Pompidou qui vient d'ouvrir ses portes. Le moine dans le monde commence son apprentissage le plus difficile : non plus la solitude du penseur, mais le risque de la présence au cœur de l'éclat du monde.

 

 

L'enfant qui dialoguait avec Dieu est devenu l'adolescent qui doute de Dieu. Ce doute n'est pas une perte. C'est la première réponse à la prière de la vérité.

— M. Saloff-Coste

 

 

Chapitre III · 1975-1985

Le moine dans le monde · Andy Warhol · Le Palace

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