L’Évolution en Dialogue
La Grille des Vagues Civilisationnelles de Michel Saloff-Coste
et la Psychologie du Développement des Valeurs de Brian Hall
Une enquête sur la convergence de l’histoire civilisationnelle, de la psychologie du développement et de l’anthropologie de la conscience humaine
Michel Saloff-Coste
Chaire d’Écologie Intégrale — Université Catholique de Lille (UCL)
Fondateur, IFRN — Réseau International de Recherche en Prospective
— Article académique —
Résumé
Cet article retrace la rencontre intellectuelle entre Michel Saloff-Coste, philosophe, artiste et chercheur français en prospective, et Brian Hall, psychologue américain du développement, à Paris au tournant du XXIᵉ siècle. Il soutient que leurs deux cadres théoriques, construits indépendamment — la Grille de l’Évolution de Saloff-Coste, élaborée entre 1985 et 1990 au Ministère français de la Recherche, et la théorie des Values Shift de Hall, développée au fil de dix-sept années de recherche empirique à l’Université Santa Clara — constituent l’une des convergences les plus significatives et les moins remarquées de la pensée sociale contemporaine. Ce qui rend cette convergence anthropologiquement remarquable, c’est que ni l’un ni l’autre n’avait lu les travaux de son interlocuteur avant leur première rencontre : deux traditions intellectuelles distinctes, travaillant de part et d’autre de l’Atlantique en totale indépendance, sont arrivées indépendamment à la même structure quaternaire de l’évolution humaine. Cet article explore la nature et les implications de cette convergence, la situe dans la tradition plus large de la pensée évolutive — de Teilhard de Chardin et Sri Aurobindo à Don Beck et Ken Wilber — et réfléchit, depuis trois angles distincts, aux raisons pour lesquelles cette rencontre pourrait avoir des implications profondes pour l’avenir de l’humanité.
Mots-clés : Grille de l’Évolution, Vagues Civilisationnelles, Values Shift, psychologie du développement, Spiral Dynamics, théorie intégrale, noosphère, anthropologie de la conscience, transition civilisationnelle, Teilhard de Chardin.
Prélude : Une Convergence Qui N’Aurait Pas Dû Exister
Lorsque deux chercheurs, travaillant indépendamment de part et d’autre de l’Atlantique, arrivent à des structures identiques par des méthodes entièrement différentes, quelque chose demande à être entendu.
Il existe une catégorie d’événements intellectuels que les historiens des idées reconnaissent sans toujours savoir les nommer : la découverte simultanée et indépendante de la même structure profonde par des penseurs qui n’ont jamais communiqué, qui travaillent dans des disciplines différentes et parlent depuis des traditions culturelles distinctes. Les exemples classiques sont célèbres : Darwin et Wallace parvenant à la sélection naturelle à quelques semaines de distance ; Leibniz et Newton atteignant le calcul infinitésimal par des voies totalement différentes ; Bolyai et Lobatchevski démolissant indépendamment les hypothèses euclidienne sur les parallèles. Quand cela se produit, la convergence elle-même devient preuve. Elle suggère non pas que deux esprits ingénieux ont trebéuché sur la même bonne idée, mais que la structure était déjà là dans le territoire, et que des explorateurs multiples, suivant des boussoles différentes, ne pouvaient s’empêcher d’arriver aux mêmes coordonnées.
La rencontre entre Michel Saloff-Coste et Brian Hall, lors d’un colloque parisien au début des années 2000, appartient à cette catégorie rare. Saloff-Coste, philosophe, artiste et chercheur en prospective, avait consacré l’essentiel des années 1980 à élaborer un modèle macro-historique de la civilisation humaine au Ministère français de la Recherche : il était arrivé à une structure quaternaire de l’évolution civilisationnelle, quatre grandes vagues s’étendant sur près d’un million d’années d’histoire humaine. Hall, professeur de psychologie pastorale et psychologue des organisations, avait consacré dix-sept années de recherche empirique à l’Université Santa Clara en Californie à l’élaboration d’une structure quaternaire du développement psychologique : quatre phases à travers lesquelles la conscience individuelle et organisationnelle évolue en réponse aux défis existentiels. Quand ils se rencontrèrent et commencèrent à parler, ils découvrirent que leurs quatre phases et leurs quatre vagues étaient les mêmes quatre choses, décrites depuis des points de vue différents, dans des langages différents, avec des méthodologies entièrement différentes.
La signification anthropologique de cette convergence est le premier thème de cet article. L’urgence civilisationnelle qu’elle crée — ce que ces deux modèles ensemble éclairent sur la crise particulière de notre moment historique — est le deuxième. Et l’horizon éthique qu’elle ouvre — ce que cela signifie pour la façon dont nous pourrions choisir de naviguer, et même de façonner, l’avenir humain — est le troisième. Ces trois angles, développés tout au long de cet article, constituent ensemble l’argument que cette rencontre n’est pas simplement une curiosité de biographie intellectuelle, mais quelque chose qui s’apparente davantage à un don : une paire d’instruments complémentaires à travers lesquels l’humanité pourrait, pour la première fois, lire sa propre situation évolutive avec quelque chose qui ressemble à de la clarté.
I. La Grille des Vagues Civilisationnelles : Cartographier le Temps Profond de l’Humanité
1.1 Genèse au Ministère de la Recherche (1985–1990)
Pour comprendre la Grille de l’Évolution — l’instrument conceptuel que Michel Saloff-Coste consacra la seconde moitié des années 1980 à élaborer au Centre de Prospective et d’Étude du Ministère de la Recherche et de la Technologie —, il faut d’abord comprendre l’atmosphère intellectuelle de la France de cette décennie. C’était un moment de turbulence féconde : le structuralisme cédait la place à la théorie de la complexité ; l’œuvre en plusieurs volumes d’Edgar Morin sur la nature de la pensée et de l’auto-organisation rénovait le paysage des sciences humaines françaises ; Gilles Deleuze et Félix Guattari inventaient de nouveaux vocabulaires pour penser les agencements, les flux et les devenirs. Et les premiers signaux d’une transformation civilisationnelle d’ampleur — ce que nous reconnaissons aujourd’hui comme la naissance de l’ère de l’information — devenaient impossibles à ignorer.
Saloff-Coste était arrivé au Ministère comme Maître de Conférence en 1986, après une formation en peinture à l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts dans l’atelier de Gustave Singier et des études de philosophie à l’Université de Vincennes, où Gilles Deleuze comptait parmi ses professeurs. Il apportait à son travail au Ministère une combinaison inhabituelle : la capacité de l’artiste visuel à reconnaître les patterns et les émergences, l’engagement du philosophe envers la rigueur conceptuelle, et l’obligation du chercheur en prospective de se demander non seulement ce qui s’est passé mais ce qui pourrait advenir. À partir de 1986, il anima un séminaire mensuel interdisciplinaire sur la mutation sociétale qui fut le creuset dans lequel la Grille de l’Évolution prit forme. Sa première présentation systématique eut lieu en 1987 ; sa première publication parut en 1990, sous le titre « Le Management Systémique de la Complexité » (Aditech/Ministère de la Recherche).
L’hypothèse fondamentale de la Grille est aussi simple dans son énoncé que radicale dans ses implications. La civilisation humaine n’évolue pas de manière linéaire ni continue. Elle évolue par vagues distinctes et qualitativement différenciées — chaque vague constituant non pas simplement un nouvel arrangement technologique mais un mode d’être humain entièrement nouveau : un nouveau rapport au temps, à l’espace, au sacré, aux autres et à soi-même. Et ces vagues ne sont pas également distribuées dans le temps : elles suivent un modèle de compression accélératrice.
1.2 Les Quatre Vagues
La première vague, celle du Chasseur-Cueilleur, englobe l’immense majorité de l’histoire humaine — près d’un million d’années si l’on date son début de l’émergence de la conscience symbolique, ou environ deux cent mille ans si l’on se restreint à l’Homo sapiens anatomiquement moderne. Pendant cet immense laps de temps, les êtres humains vivent en petites bandes mobiles, en relation immédiate et intime avec leurs écosystèmes. Le monde est vécu comme un vaste mystère puissant : non pas un problème à résoudre mais une présence vivante à laquelle on s’adresse par le rite, la danse et le mythe. Les valeurs dominantes sont la survie physique et la cohésion communautaire ; l’horizon temporel est saisonnier et cyclique ; le sacré est immanent, inscrit dans les textures du monde naturel.
La deuxième vague, celle de l’Agriculture et de l’Élevage, commence avec la révolution néolithique il y a environ dix mille ans. Avec elle, l’humanité cesse de se déplacer et commence à accumuler — stocker des grains, élever des animaux, bâtir des installations permanentes, administrer des surplus et ériger des temples. Le village cède la place à la ville ; la ville à l’empire. Des hiérarchies sociales, légitimées par le mandat divin et la tradition ancestrale, organisent les capacités productives de populations importantes. Les valeurs dominantes se déplacent vers la loyauté, l’ordre, l’appartenance et le sacré-comme-transcendance : un Dieu ou des dieux qui habitent au-dessus et au-delà du monde, dont l’autorité cautionne celle du roi et du prêtre.
La troisième vague, celle de l’Industrie et du Commerce, est philosophiquement préfigurée par la Renaissance — ce moment extraordinaire où l’individu commence à s’affirmer comme sujet autonome capable d’observer directement et d’interpréter rationnellement un monde qui n’est plus géré par décret divin mais gouverné par la loi naturelle. Mais c’est seulement vers 1900 que cette vague devient pleinement planétaire dans son impact transformateur. En l’espace d’un seul siècle, la production mécanisée, les énergies fossiles, le capitalisme financier et les réseaux commerciaux mondiaux reconfigurent les conditions de l’existence humaine avec une radicalité sans égale dans les époques précédentes. Les valeurs dominantes deviennent l’efficacité, la maîtrise rationnelle, la réalisation individuelle et le progrès technologique. L’être humain se définit par ce qu’il produit et ce qu’il possède.
La quatrième vague, celle de la Création et de la Communication, s’impose définitivement quand les capitalisations boursières des entreprises technologiques — Apple, Microsoft et leurs pairs — dépassent celles des compagnies pétrolières, des constructeurs automobiles et des conglomérats industriels. La matière première de cette vague n’est plus le charbon ou l’acier mais l’intelligence, le symbole et la relation. Ce qui est produit et échangé n’est plus principalement physique mais conceptuel : code, image, donnée, récit, expérience. Les valeurs dominantes de cette vague sont la créativité, la pensée systémique, la réciprocité en réseaux et un sens de la co-responsabilité envers le tout — ce que Saloff-Coste appelle, dans une formule qui résonne avec Teilhard de Chardin, une « conscience planétaire ».
1.3 Le Malaise de l’Intermède : Une Société Entre Deux Vagues
Ce cadre analytique permet à Saloff-Coste d’offrir quelque chose que ni l’économie conventionnelle ni les sciences politiques dominantes n’ont été en mesure de fournir : un compte rendu cohérent de la structure profonde du malaise qui envahit les sociétés contemporaines dans le monde industrialisé. L’anxiété, la défiance envers les institutions, la fragmentation culturelle, le sentiment que les catégories familiers se dissolvent sans remplacements adéquats — tout cela, dans les termes de la Grille, constitue les symptômes caractéristiques d’une civilisation prise entre deux vagues.
Nous ne sommes plus pleinement industriels, mais nous ne sommes pas encore pleinement de la quatrième vague. Nos institutions — nos écoles, nos parlements, nos entreprises, nos systèmes médiatiques, nos cadres juridiques — ont été conçus pour la logique de la troisième vague : hiérarchiques, territoriaux, standardisés, orientés vers la production physique et sa gestion. Or les forces qui reconfigurent la vie humaine — les réseaux numériques, l’intelligence artificielle, l’interdépendance écologique, la migration mondiale, l’effondrement de la rareté de l’information — suivent une logique entièrement différente, une logique que les institutions de la troisième vague sont structurellement incapables d’accueillir.
Saloff-Coste n’était pas seul dans ce diagnostic. Une remarquable constellation de penseurs avait cartographié la même transition depuis les années 1970. Daniel Bell, dans « The Coming of Post-Industrial Society » (1973), fut l’un des premiers à identifier le passage d’une économie de production à une économie de services et de connaissance. Alvin Toffler, dans « La Troisième Vague » (1980), encadra la transition dans le langage des vagues civilisationnelles — convergence avec le vocabulaire de Saloff-Coste qui est elle-même significative, puisqu’ils y sont arrivés indépendamment. John Naisbitt, Peter Drucker, Manuel Castells, Joël de Rosnay et Jeremy Rifkin contribuèrent chacun à ce diagnostic collectif émergent. Ce que Saloff-Coste apportait à cette conversation était unique : la perspective du très long terme, remontant non pas à des décennies mais à des millénaires et au-delà, plaçant la transition actuelle dans le contexte de processus évolutifs qui nainisent toute civilisation particulière et montrent clairement que la confusion de l’intermède n’est pas un dysfonctionnement mais une caractéristique structurelle de chaque transition de vague dans l’histoire humaine.
1.4 Une Théorie en Attente de Son Complément Psychologique
Pourtant, malgé tout son pouvoir explicatif, Saloff-Coste pressentait que sa Grille comportait une limitation irréductible. Elle pouvait décrire les grandes configurations macroscopiques des changements civilisationnels avec une précision considérable ; elle pouvait identifier les technologies, les formes sociales et les orientations de valeurs caractéristiques de chaque vague ; elle pouvait même rendre compte du calendrier et de la dynamique des transitions entre vagues. Ce qu’elle ne pouvait pas faire, c’était expliquer le mécanisme intérieur par lequel ces transitions se produisaient réellement au niveau des êtres humains vivants. La Grille voyait les vagues, mais elle ne voyait pas les nageurs. C’est précisément cette lacune que le travail de Brian Hall allait combler.
II. La Psychologie des Valeurs de Brian Hall : L’Architecture Intérieure de l’Évolution
2.1 Dix-sept ans à Santa Clara
Brian Hall (1940–2020) était, au sens le plus précis du terme, un bâtisseur. Au cours d’une longue carrière de Professeur Émérite de Psychologie Pastorale à l’Université Santa Clara (Californie) et de fondateur de Values Technology à Santa Cruz, il construisit quelque chose que peu de chercheurs ont la patience ou l’ambition de tenter : une cartographie complète, empiriquement fondée et pratiquement applicable de la façon dont les valeurs humaines se développent — non pas simplement dans l’abstrait, mais dans des individus, des organisations et des communautés, à travers les cultures et le temps.
Hall arriva à ce travail par un chemin inhabituel. Sa formation combinait une rigueur en psychologie du développement — l’épistémologie génétique de Piaget, la théorie du développement moral de Kohlberg — avec une vaste expérience pratique en Amérique Latine, où il travailla avec des communautés dans des conditions de transformation sociale aigüë, et avec la science émergente des systèmes complexes, qui lui donna des outils pour penser la façon dont les structures changent non pas graduellement mais par réorganisations brusques et discontinues. Il était prêtre épiscopalien ordonné, ce qui signifie que son travail intellectuel ne fut jamais purement académique : il était toujours aussi pastoral, au sens racinal de ce mot — préoccupé par le soin et la cultivation de la croissance humaine.
Les dix-sept années de recherche systématique à l’Université Santa Clara qui produisirent son modèle des Values Shift aboutirent, entre autres, à l’Inventaire Hall-Tonna des Valeurs, un instrument diagnostique capable de cartographier les profils de valeurs des individus et des organisations avec une granularité considérable. Mais le cœur théorique de son travail était le modèle lui-même : l’affirmation que la conscience humaine, au niveau des individus et des communautés qu’ils forment, évolue à travers quatre phases distinctes, chacune constituant une manière qualitativement différente d’habiter le monde.
2.2 Quatre Phases : La Carte Intérieure de l’Évolution Humaine
Dans le modèle de Hall, ce qui distingue une phase de l’autre n’est pas principalement un ensemble de croyances ou de préférences comportementales mais quelque chose de plus fondamental : une Weltanschauung, une vision du monde au sens le plus profond de cette expression. Chaque phase constitue une réponse différente à la question « Quel genre d’endroit est le monde ? » — et cette réponse détermine, de manières à la fois explicites et invisibles, comment la personne dans cette phase perçoit les menaces et les opportunités, forme des relations, exerce l’autorité, répond aux crises et comprend le sens de sa propre existence.
Dans la Première Phase, le monde est vécu comme un mystère sur lequel on n’a aucun contrôle. L’ego se trouve au centre d’un environnement puissant, étranger et potentiellement oppressif. Les besoins premiers sont physiques : nourriture, chaleur, abri, sécurité. Les valeurs dominantes sont l’auto-préservation, la survie et la confiance minimale nécessaire pour former des liens protecteurs avec les autres. Cette phase résonne avec une clarté saisissante avec la vague Chasseur-Cueilleur de Saloff-Coste : la communauté humaine vivant immergée dans une nature qu’elle ne domine pas, s’adressant à la puissance du monde par la propitiation rituelle et le récit mythique.
Dans la Deuxième Phase, le monde devient un problème auquel il faut faire face. L’individu découvre que l’appartenance — la membership dans un groupe défini par des normes partagées, des traditions et des loyautés — offre la forme de protection et d’identité la plus fiable. Les besoins premiers deviennent sociaux : acceptation, approbation, sécurité d’être reconnu comme membre légitime de sa communauté. La loyauté, l’obéissance à l’autorité légitime et la fidélité à la tradition héritée deviennent les vertus cardinales. Ce portrait psychologique est le corrélat intérieur précis de la vague Agriculture-Élevage : le grand âge des civilisations hiérarchiques légitimées par le mandat divin et la coutume ancestrale.
Dans la Troisième Phase, le monde devient un projet auquel on participe comme agent autonome et créateur. L’individu s’affirme comme sujet capable d’initiative indépendante, d’analyse rationnelle et de réalisation personnelle selon ses propres termes. Les besoins premiers deviennent personnels : compétence, confiance en soi, accomplissement, satisfaction d’avoir laissé une marque visible sur le monde. C’est la signature psychique de la vague Industrie-Commerce : l’ère de l’entrepreneur, du scientifique, du méritocrate, de l’individu qui se définit par ce qu’il crée et ce qu’il gagne.
Dans la Quatrième Phase, enfin, le monde redevient un mystère — mais cette fois un mystère dont nous sommes collectivement responsables. Le soi commence à s’identifier à quelque chose de plus grand que lui-même : la communauté, l’écosystème, l’espèce, la planète. Les besoins premiers se déplacent vers ce que Hall appelle la dignité et la sagesse : le besoin de contribuer de manière significative à l’épanouissement du tout, d’agir non pas comme un agent isolé maximisant son avantage personnel mais comme partie d’un réseau vivant de relations réciproques. La co-création, la pensée systémique et la responsabilité globale deviennent les valeurs dominantes. C’est la logique intérieure de la vague Création-Communication : l’ère dans laquelle l’intelligence, la relation et le symbole deviennent les forces productives premières de la civilisation humaine.
2.3 La Mécanique du Basculement : Crise, Disponibilité et le Seuil
Ce qui confère au modèle de Hall son pouvoir explicatif particulier — et ce qui le rendit si immédiatement précieux pour Saloff-Coste quand il le découvrit — n’est pas simplement la description des quatre phases mais le récit de la façon dont les transitions entre elles se produisent réellement. Contre toute version naïve de l’optimisme développemental, Hall affirme que ces transitions ne sont pas automatiques, pas graduelles et pas garanties. Elles se produisent à travers une dynamique de crise et de disponibilité qui ressemble, au niveau psychologique, à la dynamique de transition de vague que Saloff-Coste avait observée au niveau civilisationnel.
Une crise, au sens technique de Hall, est un moment où la vision du monde existante — l’architecture de valeurs qui a été adéquate pour naviguer les défis de la vie jusqu’à ce point — rencontre une situation qu’elle ne peut pas accueillir. À ce moment, trois réponses sont possibles : la régression vers la logique plus simple et plus défensive d’une phase antérieure ; la résistance rigide et un redoublement dans les hypothèses de la vision du monde actuelle ; ou le saut discontinu vers une phase plus intégrative et plus inclusive. Mais la crise seule ne produit pas ce saut. Elle crée la nécessité ; elle ne fournit pas la disponibilité. Cette disponibilité — cette ouverture à remettre en question ses représentations les plus profondes — est cultivée par les pratiques contemplatives, les expériences esthétiques, les rencontres avec des façons d’être radicalement différentes, et par toute expérience qui élargit la capacité du soi à tolérer la complexité et la dissolution de ses certitudes antérieures. Dans ses propres termes :
« Les sociétés changent quand assez d’individus osent changer eux-mêmes — non pas changer de comportements, ce qui peut se faire sans toucher aux représentations profondes, mais changer de regard. Changer la façon dont ils habitent le monde. »
III. La Rencontre : Paris, Santa Cruz, San Francisco
3.1 Premier Angle sur la Signification : Un Miroir Anthropologique
Pour la première fois, les êtres humains pourraient posséder des instruments adéquats pour lire leur propre situation évolutive — non pas de l’extérieur, comme une science naturelle observe ses objets, mais de l’intérieur, comme l’organisme qui est en train d’évoluer.
Avant de raconter la rencontre elle-même, il vaut la peine de s’arrêter sur la première des trois raisons pour lesquelles cette convergence importe. Le fait que Saloff-Coste et Hall soient arrivés indépendamment à la même structure quaternaire n’est pas, en premier lieu, une affaire d’intérêt académique. C’est un événement anthropologique.
Ce que la convergence suggère, c’est que la structure à quatre phases de l’évolution humaine n’est pas une construction intellectuelle mais une réalité découverte. Les quatre phases ne décrivent pas simplement ce qui est arrivé à l’humanité vue de l’extérieur ; elles décrivent l’architecture intérieure du processus évolutif par lequel la conscience humaine s’est constituée et reconstituée à travers le temps profond. Ce ne sont pas des catégories imposées par des analystes mais des rythmes que le processus lui-même suit, des rythmes qui peuvent être détectés depuis de multiples directions d’approche.
Cela a une conséquence facile à sous-estimer. Pour la grande majorité de l’histoire humaine, l’évolution civilisationnelle s’est produite en grande partie inconsciemment — comme quelque chose qui arrivait à l’humanité plutôt que quelque chose que l’humanité faisait intentionnellement. Ce que la convergence de Saloff-Coste et Hall rend possible, pour la première fois dans l’histoire de l’espèce, c’est un degré de conscience réflexive sur le processus évolutif lui-même. Savoir que les civilisations évoluent par vagues, comprendre la dynamique caractéristique des transitions entre vagues, être capable de cartographier les conditions psychologiques dans lesquelles les individus et les communautés franchissent le seuil vers une nouvelle phase de conscience — c’est posséder, pour la première fois, quelque chose qui ressemble à un manuel du processus évolutif humain. C’est une chose nouvelle dans l’histoire de l’espèce, et ses implications — pour l’éducation, la conception institutionnelle, la politique culturelle, la formation des dirigeants — sont considérables.
3.2 Paris, 2002 : La Découverte de la Convergence
— Un café près de la Sorbonne, Paris. Novembre 2002. Un colloque international sur les futurs du travail et des organisations. Ni l’un ni l’autre n’a lu les travaux de l’autre. —
Ils avaient été placés l’un en face de l’autre au dîner de clôture du colloque. Saloff-Coste avait présenté sa Grille dans l’après-midi ; Hall, qui avait voyagé depuis Santa Cruz, l’avait écouté avec une attention croissante, sentant dans ce langage inconnu l’écho de quelque chose vers lequel il avait travaillé pendant deux décennies.
Brian Hall :
« Michel, je dois être direct avec vous. Je n’avais jamais entendu parler de votre grille avant aujourd’hui. Et pourtant, en vous écoutant décrire vos quatre vagues, j’ai éprouvé une sensation troublante — celle d’entendre mon propre travail décrit de l’extérieur, à une échelle que je n’avais jamais utilisée. Vos quatre vagues civilisationnelles et mes quatre phases de développement des valeurs — ce sont les mêmes quatre choses. Le Chasseur-Cueilleur correspond à ma Phase I. L’Agriculture-Élevage à la Phase II. L’Industrie-Commerce à la Phase III. La Création-Communication à la Phase IV. Je suis arrivé à ces quatre structures par dix-sept ans de recherche empirique en psychologie du développement. Vous y êtes arrivé par une analyse macro-historique s’étendant sur un million d’années. Nous avons décrit la même réalité depuis des altitudes différentes. »
Michel Saloff-Coste :
« Brian, je dois être honnête : je n’avais pas lu vos travaux non plus. C’est précisément ce qui rend cette conversation extraordinaire. Nous n’avons pas collaboré. Nous ne nous sommes pas influencés. Nous avons simplement — chacun à notre manière — trouvé la même chose. Quand deux approches différentes de la même question produisent la même structure indépendamment, cette structure nous dit quelque chose d’important. L’architecture à quatre phases n’est pas notre invention. C’est l’architecture du processus lui-même. »
Brian Hall :
« Et ce que je trouve le plus significatif, c’est ce que notre convergence implique pour le moment présent. Nous vivons une transition entre la Troisième et la Quatrième phase — entre la vague Industrie-Commerce et la vague Création-Communication. Dans mon modèle, ce type de transition, au niveau individuel, est toujours le plus turbulent et le plus générateur. Il implique la dissolution d’une identité profondément établie — l’identité organisée autour de la réalisation, de la production et de la maîtrise rationnelle. Cette dissolution est vécue comme une perte avant d’être vécue comme une libération. Ce que vous appelez le malaise des sociétés contemporaines — l’anxiété, l’effondrement institutionnel, la fragmentation culturelle — ce sont, je crois, les symptômes collectifs précis de cette dissolution. »
Michel Saloff-Coste :
« Et ma Grille suggère que cette turbulence est structurelle — ce n’est pas un dysfonctionnement de la troisième vague mais la condition nécessaire de la quatrième. La transition n’est pas une crise à résoudre mais un seuil à franchir. La question est de savoir si nous sommes capables de le franchir avec assez de conscience pour façonner ce qui vient, plutôt que d’être simplement façonnés par lui. »
Ils parlèrent jusqu’aux petites heures du matin. Le lendemain, ils convinrent de poursuivre la conversation en Californie.
3.3 Santa Cruz, 2005 : La Spirale et la Régression
— Les collines au-dessus de Santa Cruz, Californie. Été 2005. Saloff-Coste anime l’un de ses séminaires californiens annuels sur la Grille. Hall l’a rejoint pour trois jours de travail commun. —
Santa Cruz avait une pertinence particulière pour ces conversations. Perchée sur ses collines côtières entre les couloirs technologiques de la Silicon Valley et le Pacifique, c’était une ville qui semblait incarner la tension que Saloff-Coste et Hall analysaient : un endroit où la troisième vague avait généré une richesse extraordinaire et une désorientation également extraordinaire, et où les énergies de la quatrième vague naissaient sous cent formes improvisées.
Michel Saloff-Coste :
« Il y a un phénomène que ma Grille ne rend pas compte adéquatement, et je soupçonne que votre modèle si. Que se passe-t-il quand une civilisation — ou un individu — régresse ? Quand les pressions d’une transition s’avèrent trop grandes et qu’un recul vers la logique d’une vague antérieure se produit ? Nous le voyons dans l’histoire — l’effondrement de Rome a été suivi de siècles qui ressemblaient, en termes structurels, à une régression vers la vague Agriculture-Élevage. Et nous voyons quelque chose d’analogue dans la politique contemporaine : le repli vers le tribalisme, l’autorité du chef fort, la fantasme de la grandeur nationale restaurée. Ce sont, je crois, des réponses de Phase II à un défi de Phase IV. »
Brian Hall :
« Vous décrivez exactement ce que mon modèle prédit — et ce que je trouve le plus troublant dans le moment actuel. Quand un individu est confronté à une crise qui dépasse la capacité d’intégration de sa phase actuelle, la réponse la plus courante n’est pas un bond en avant mais un recul. Le recul est réel et souvent profondément ressenti : c’est le confort du retour à un monde dont les règles sont connues et dont les identités sont stables. La tragédie est que le soulagement est temporaire et le coût permanent. On ne peut pas résoudre une crise de Quatrième Vague avec une réponse de Deuxième Vague. »
Michel Saloff-Coste :
« Donc l’évolution n’est pas garantie. Elle peut échouer. Qu’est-ce qui rend la transition actuelle différente, peut-être ? C’est l’échelle : pour la première fois, la transition est mondiale, et les enjeux sont planétaires. Il n’y a pas d’extérieur où se réfugier. Nous devons franchir le seuil ensemble, ou la régression sera catastrophique. »
Brian Hall :
« C’est pourquoi je préfère la métaphore de la spirale à celle de la ligne droite ou du cercle. La spirale dit : nous revenons, oui — mais toujours à un niveau différent, portant la mémoire de ce que nous avons été. Même une régression dans un processus en spirale n’est pas une simple inversion. C’est un recul qui contient l’énergie pour un bond ultérieur, si les conditions de ce bond peuvent être créées. »
3.4 San Francisco, 2008 : La Synthèse
— San Francisco. Printemps 2008. Saloff-Coste conférencie devant un public mêlant chercheurs, entrepreneurs de la Silicon Valley et praticiens du développement organisationnel. Hall est dans le public. —
La conférence de San Francisco de 2008 fut peut-être le moment où la synthèse que les deux hommes construisaient atteignit son expression publique la plus accomplie. Ce jour-là, Saloff-Coste ouvrit son intervention par ces mots :
« L’humanité évolue comme un organisme vivant. Ses cellules — les êtres humains individuels — changent, et ces changements finissent par transformer l’organisme tout entier. Brian Hall et moi avons décrit deux niveaux de la même réalité : lui, la biologie cellulaire de l’évolution ; moi, l’anatomie de l’organisme collectif. Ni l’un ni l’autre n’est complet sans l’autre. Et ce qui nous a surpris tous les deux, quand nous avons comparé nos notes à Paris six ans plus tôt, c’est que nous étions arrivés à la même structure quaternaire indépendamment, sans nous être lus. Cette convergence est elle-même significative. Ces quatre vagues, ces quatre phases — ce ne sont pas nos constructions. C’est la structure du processus lui-même. »
Hall, dans la discussion qui suivit, ajouta :
« Ce que nous avons appris ensemble, c’est quelque chose que je n’aurais pas pu formuler seul : les crises à travers lesquelles les individus franchissent le seuil vers une nouvelle phase de conscience ne sont pas séparées des crises à travers lesquelles les civilisations font la transition vers une nouvelle vague. Ce sont la même crise, vécue à différentes échelles. L’individu qui effectue le saut contribue à la transition civilisationnelle ; la transition civilisationnelle crée les conditions dans lesquelles davantage d’individus peuvent effectuer le saut. »
IV. La Complémentarité : Une Vision Unifiée de l’Évolution Humaine
4.1 Deux Niveaux de la Même Réalité
Ce que la rencontre entre Saloff-Coste et Hall révèle avant tout, c’est que l’évolution humaine est un phénomène irréductiblement double : à la fois macroscopique et microscopique, historique et psychologique, collectif et intime. La convergence structurelle la plus frappante est bien sûr l’architecture quaternaire elle-même : quatre vagues chez Saloff-Coste, quatre phases chez Hall, arrivées indépendamment, par des méthodes entièrement différentes. Cette correspondance point par point suggère que les quatre grandes formes de conscience que Hall identifie dans la psychologie individuelle ne sont pas arbitraires : elles correspondent aux quatre grands modes d’être au monde que l’humanité a développés au fil de son histoire collective.
La Première Phase de Hall est la condition intérieure de la civilisation chasseur-cueilleuse. La Deuxième Phase est la condition intérieure des grandes civilisations agricoles hiérarchisées. La Troisième Phase est la condition intérieure de la modernité industrielle. Et la Quatrième Phase est la condition intérieure de la civilisation de la création et de la communication qui est maintenant en train d’émerger.
4.2 La Crise comme Moteur Universel
La crise constitue le point d’articulation le plus fécond entre les deux systèmes. Pour Saloff-Coste, les transitions entre vagues civilisationnelles sont invariablement précédées de crises d’ordre technologique, écologique, économique ou spirituel. Pour Hall, les transitions individuelles entre phases sont invariablement catalysées par des crises personnelles ou collectives qui rendent l’architecture intérieure existante insuffisante. Cette convergence sur la crise comme moteur de l’évolution n’est pas un aveu de désespoir. C’est une perspicacité structurelle d’une importance pratique considérable : les crises de notre moment historique présent ne sont pas des échecs à corriger mais des invitations. Ce sont les conditions précises dans lesquelles les individus et les civilisations reçoivent l’opportunité, qu’ils peuvent accepter ou refuser, de franchir le seuil vers une manière d’être humain plus intégrative et plus adéquate.
4.3 Les Avant-Gardes : Les Éclaireurs de la Vague Future
Un troisième point de convergence concerne ce que Saloff-Coste appelle les avant-gardes — ces individus et petites communautés qui vivent déjà la logique de la prochaine vague tandis que la majorité de leurs contemporains restent ancrés dans la vague actuelle. Léonard de Vinci pensant comme un scientifique au XVᵉ siècle ; les dissidents intellectuels d’Europe de l’Est vivant dans une conscience post-totalitaire des décennies avant la chute du Mur ; les chercheurs contemplatifs, les militants écologiques et les penseurs systémiques de notre époque qui habitent déjà les valeurs de la Quatrième Vague tandis que les institutions dominantes de nos sociétés sont encore organisées par la logique de la Troisième Vague. Cette convergence ouvre un horizon pratique considérable : si l’on comprend comment les avant-gardes émergent, on peut commencer à penser les conditions pédagogiques, institutionnelles et culturelles qui nourrissent cette émergence. Ce n’est plus simplement de la théorie de l’histoire : c’est de la prospective active.
V. Résonances : D’autres Voix pour la Même Question
5.1 Deuxième Angle sur la Signification : Des Instruments pour la Crise Actuelle
La valeur diagnostique de la convergence Saloff-Coste / Hall réside précisément dans sa capacité à distinguer les symptômes de la crise actuelle de ses causes — et à situer les deux dans un cadre développemental qui transforme le désespoir en orientation.
Nous arrivons ici au deuxième de nos trois angles sur la signification de cette rencontre : non pas la question anthropologique de ce que la convergence nous dit sur la nature de l’évolution humaine, mais la question civilisationnelle de ce qu’elle nous offre comme instruments pour naviguer — et peut-être y participer consciemment — dans la transition spécifique que l’humanité traverse en ce moment.
La situation contemporaine, vue à travers l’objectif combiné de la Grille de Saloff-Coste et de la psychologie du développement de Hall, a une clarté diagnostique qui est à la fois sobre et, paradoxalement, encourageante. Sobre parce qu’elle nomme avec précision ce que nous vivons : nous sommes une civilisation dans la phase la plus intense d’une transition de vague — le passage de l’Industrie-Commerce à la Création-Communication — et les symptômes caractéristiques d’une telle transition sont exactement ce que nous observons. Encourageante parce qu’elle situe ces symptômes dans un cadre développemental : ils ne sont pas les signes d’une civilisation en déclin terminal mais les signes d’une civilisation en travail d’enfantement.
Cette distinction importe énormément. Une civilisation en déclin appelle au sauvetage et au deuil. Une civilisation en travail d’enfantement appelle à la sage-femme. Et les instruments que Saloff-Coste et Hall ont développés — la Grille d’un côté, la psychologie du Values Shift de l’autre — constituent ensemble quelque chose qui ressemble à un guide pour ce travail d’accouchement : un ensemble de principes pour comprendre ce que la transition requiert, ce qu’elle exige des individus et des institutions, et quels types d’interventions sont susceptibles de soutenir plutôt que d’entraver l’émergence de la logique de la prochaine vague.
5.2 La Spiral Dynamics : Les Couleurs de la Conscience
Saloff-Coste et Hall ne sont pas seuls dans ce projet. Les travaux de Clare W. Graves, développés à partir des années 1950 et popularisés après sa mort par Don Beck et Chris Cowan sous le nom de Spiral Dynamics, constituent la cartographie parallèle la plus détaillée de l’évolution des valeurs humaines. Le modèle de Graves organise les systèmes de valeurs humains en une séquence de vMèmes — des modes émergents et distincts de gérer les conditions existentielles — qui procède du Beige (pure survie) en passant par le Rouge (pouvoir), le Bleu (ordre), l’Orange (réalisation), le Vert (pluralisme), le Jaune (intégration systémique) et le Turquoise (conscience holistique).
Les parallèles structurels avec les deux modèles sont frappants. Le vMème Orange — orienté vers la réalisation rationnelle, la maîtrise technologique et l’excellence compétitive — est la signature psychologique de la vague Industrie-Commerce. Le Turquoise — caractérisé par la conscience systémique globale, la responsabilité écologique et un sentiment vécu d’interconnexion avec le tout — anticipe les valeurs de la vague Création-Communication et de la Phase IV de Hall. L’observation empirique cruciale de Beck — que les sociétés ne peuvent pas sauter les étapes développementales — est l’une des implications pratiques les plus importantes de cette tradition de pensée.
5.3 Ken Wilber et le Cadre Intégral
La philosophie intégrale de Ken Wilber offre la tentative la plus ambitieuse de fournir un méta-cadre qui comprend et situe toutes ces approches. Le modèle AQAL — All Quadrants, All Levels, All Lines, All States, All Types — est organisé autour de quatre dimensions irréductibles de toute réalité significative : l’intérieur individuel (la conscience subjective), l’extérieur individuel (les comportements observables), l’intérieur collectif (la culture partagée) et l’extérieur collectif (les systèmes sociaux). Toute transformation authentique, selon Wilber, doit engager les quatre quadrants simultanément ; travailler dans un seul quadrant en ignorant les autres produit invariablement un changement qui est soit instable, soit incomplet, soit activement contre-productif.
La Grille de Saloff-Coste s’inscrit naturellement dans les quadrants extérieurs — la description socio-systémique des extérieurs collectifs. Le modèle de Hall des Values Shift opère principalement dans les quadrants intérieurs — la conscience intérieure des individus et la culture partagée des communautés. La théorie intégrale de Wilber offre ainsi le méta-cadre dans lequel ces deux approches s’articulent. Wilber ajoute une dimension que ni Hall ni Saloff-Coste, dans leurs premiers travaux, ne traitaient explicitement : la dimension spirituelle de l’évolution.
VI. Les Prophètes du Siècle Passé : Aurobindo et Teilhard de Chardin
6.1 Sri Aurobindo : L’Évolution comme Chemin de l’Esprit
Les penseurs contemporains que nous avons considérés — Saloff-Coste, Hall, Beck, Wilber — travaillent dans l’ombre, souvent sans le reconnaître, de deux philosophes visionnaires du début du XXᵉ siècle dont les intuitions ont préfiguré, avec une profondeur extraordinaire, les grandes lignes de la synthèse évolutive contemporaine. Sri Aurobindo (1872–1950) et Pierre Teilhard de Chardin (1881–1955) ont chacun développé, depuis leurs vantages points très différents, une vision de l’évolution qui dépasse radicalement le cadre darwinien tout en conservant son engagement empirique envers la réalité du changement dans le temps.
L’argument central d’Aurobindo, développé dans « La Vie Divine » (composée entre 1914 et 1950), est que l’évolution est non seulement biologique mais ontologique : c’est le déploiement progressif de l’Esprit dans et à travers la matière, la vie et l’esprit. L’univers matériel n’est pas le produit accidentel de forces aveugles mais le champ d’une Involution — l’auto-dissimulation de la Conscience dans ses propres formes — qui s’inverse maintenant dans une Évolution : l’émergence progressive de cette même Conscience à travers des structures de plus en plus complexes et conscientes d’elles-mêmes.
La lecture d’Aurobindo éclaire la Grille de Saloff-Coste sous un angle nouveau. Les quatre vagues ne sont pas simplement des stratégies d’adaptation ; ce sont des étapes dans la découverte progressive de la conscience humaine par elle-même. Et le parallèle avec les Values Shift de Hall est également saisissant : les crises personnelles qui déclenchent les sauts de conscience ressemblent, dans la psychologie spirituelle d’Aurobindo, aux moments de purification et d’ouverture par lesquels l’individu laisse monter en lui une lumière plus vaste.
6.2 Teilhard de Chardin : La Noosphère et le Point Oméga
Pierre Teilhard de Chardin, jésuite, paléontologue et mystique français, est peut-être le penseur dont la vision est la plus directement apparentée à celle de Saloff-Coste. Pour Teilhard, l’évolution est un mouvement vectoriel vers une complexité-conscience croissante. La matière s’est organisée en vie, la vie en conscience, la conscience en pensée collective — ce qu’il nomme la noosphère, la sphère de la pensée humaine enveloppant la planète comme une couche supplémentaire de la biosphère. Et la noosphère elle-même tend vers un point de convergence ultime qu’il appelle le Point Oméga.
La Grille de l’Évolution de Saloff-Coste peut être lue, dans le cadre teilhardien, comme une cartographie de la noosphère en formation : une description des phases successives à travers lesquelles la pensée humaine, organisée à l’échelle civilisationnelle, a été en train de se bâtir vers une complexité et une intégration croissantes. Et la transition actuelle — de la vague Industrie-Commerce à la vague Création-Communication — serait, dans ces termes, le moment le plus critique dans la formation de la noosphère : le moment où l’humanité commence pour la première fois à être capable de comprendre et de participer consciemment au processus de sa propre évolution. Lors d’un séminaire parisien dédié à Teilhard en 2003, Saloff-Coste déclarait :
« Teilhard nous a donné quelque chose d’irremplaçable : la conviction que l’évolution a un sens, que le cosmos est orienté, que chaque effort de conscience — individuel ou collectif — compte dans l’immense mouvement de la vie vers elle-même. Sans cette conviction, le travail sur la Grille n’aurait été qu’une archéologie des civilisations. Avec elle, il devient une prospective de l’Esprit. »
6.3 Une Généalogie de l’Espérance Lucide
Ce qui unit Aurobindo, Teilhard, Saloff-Coste, Hall, Beck et Wilber — par-delà toutes leurs différences de méthode, de tradition et d’accent — c’est une conviction que la culture intellectuelle contemporaine a du mal à tenir : que l’évolution humaine est réelle, qu’elle est orientée, et qu’elle est, au moins en partie, une affaire de choix humain délibéré. Cette conviction n’implique pas un optimisme naïf — tous ces penseurs prennent au sérieux la possibilité de la régression, de la catastrophe et de l’échec. Ce qu’elle implique, c’est quelque chose de plus exigeant et de plus intéressant : la reconnaissance que l’avenir évolutif est genuinement ouvert, et que ce que les êtres humains choisissent — comment ils répondent à la crise, quelles valeurs ils cultivent, quelles institutions ils construisent, quelles formes de conscience ils rendent possibles les uns pour les autres — importe réellement.
VII. Conclusion : Le Troisième Angle — La Responsabilité comme Horizon de l’Avenir
L’évolution n’est pas une fatalité. C’est une responsabilité. Et elle commence, chaque fois, par le choix d’un individu ou d’une communauté de risquer le seuil — non pas parce que c’est confortable, mais parce que c’est nécessaire, et parce que c’est possible.
Nous arrivons, enfin, au troisième angle depuis lequel la signification de la rencontre Saloff-Coste et Hall doit être considérée : non pas la question anthropologique de ce que la convergence nous dit sur la structure de l’évolution humaine, ni la question civilisationnelle de ce qu’elle offre comme instruments pour naviguer la transition actuelle, mais la question éthique et prospective de ce qu’elle nous demande.
La synthèse que ces deux hommes ont construite au fil d’une décennie de conversations — du Quartier Latin aux falaises au-dessus du Pacifique — implique quelque chose de philosophiquement précis et humainement exigeant : que la frontière entre décrire l’évolution et y participer est plus mince qu’on ne le suppose habituellement. L’acte même de comprendre la dynamique de la transition civilisationnelle, l’acte même de devenir conscient des conditions psychologiques dans lesquelles le seuil vers une nouvelle logique de vague est franchi, est lui-même un acte évolutif. Il change la nature du processus en introduisant une couche réflexive qui n’était pas là auparavant.
Ce n’est pas une petite affirmation. Elle signifie que le travail de penseurs comme Saloff-Coste et Hall n’est pas simplement descriptif mais constitutif : en articulant la structure du processus évolutif, ils créent, dans une mesure modeste mais réelle, les conditions dans lesquelles ce processus peut devenir plus conscient de lui-même, et donc plus capable d’auto-direction intentionnelle. La Grille et le modèle des Values Shift ne sont pas seulement des théories sur l’évolution ; ce sont des actes évolutifs.
Les implications pratiques de cette affirmation sont considérables. Si la crise civilisationnelle actuelle est une transition de vague, et si cette transition requiert qu’une masse critique d’individus franchisse le seuil vers une nouvelle phase de conscience, alors la forme de travail culturel la plus significative de notre temps n’est pas principalement politique, économique ou technologique. Elle est pédagogique, au sens le plus large : la cultivation des conditions intérieures — la volonté de tolérer la complexité, la capacité de penser systémiquement, la pratique de la présence authentique et de l’écoute génuine, le courage d’agir depuis des valeurs que la culture dominante n’a pas encore pleinement reconnues comme des valeurs — qui rendent le saut possible.
C’est ce que la rencontre entre Saloff-Coste et Hall éclaire en définitive. Non pas que l’avenir soit garanti, non pas que la transition sera sans heurts, non pas que les forces de la régression et de la réaction puissent être facilement surmountées — sur tous ces points, les deux hommes étaient des réalistes sobres. Mais que la transition est possible. Que la capacité humaine de conscience est à la hauteur du défi de ce moment, si elle est cultivée. Que les outils — intellectuels, psychologiques, spirituels, esthétiques — existent pour naviguer ce seuil. Et que le choix, pour les individus et les communautés, est réel : non pas entre un statu quo confortable et un avenir effrayant, mais entre un avenir fait consciemment et un avenir fait dans l’inconsci ence.
Dans le langage de Teilhard : la noosphère est à un moment critique de sa formation. Dans le langage d’Aurobindo : le Supramental frappe aux frontières du mental. Dans le langage de Saloff-Coste : la quatrième vague est déjà là, non pas comme un fait accompli mais comme une possibilité qui presse vers sa réalisation. Et dans le langage de Brian Hall — le langage de l’empiriste tranquille qui passa sa vie assis avec des individus dans les moments difficiles de leur transformation :
« Les sociétés changent quand assez d’individus osent changer eux-mêmes. Non pas changer de comportements — cela peut se faire sans toucher aux représentations profondes. Mais changer de regard. Changer la façon dont ils habitent le monde. C’est toujours un choix. C’est toujours difficile. Et c’est toujours, en fin de compte, une affaire de courage. »
La rencontre entre Michel Saloff-Coste et Brian Hall — deux chercheurs qui avaient consacré des décennies à explorer le même territoire depuis des côtés différents sans le savoir, et qui se trouvèrent par hasard dans un café parisien et reconnurent immédiatement la signification de ce que leur convergence impliquait — est elle-même un petit exemple du type d’événement qu’elle décrit : la rencontre de deux intelligences à travers les frontières des disciplines et des cultures, chacune découvrant dans l’autre un reflet et un prolongement de ses propres intuitions les plus profondes.
L’évolution n’est pas une fatalité. Elle est, au sens le plus profond du mot, une vocation.
Notes Biographiques
Michel Saloff-Coste (né en 1955)
Né le 28 juin 1955 à Paris, Michel Saloff-Coste est peintre, photographe, cinéaste, philosophe, enseignant et chercheur en prospective — une combinaison de vocations qui est elle-même caractéristique de la figure de la quatrième vague que son travail décrit. Il étudie la peinture à l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts dans l’atelier de Gustave Singier et la philosophie à l’Université de Vincennes, où Gilles Deleuze compte parmi ses professeurs. En 1970, il rencontre Andy Warhol à New York.
De 1985 à 1990, Saloff-Coste est Maître de Conférence au Centre de Prospective et d’Étude du Ministère de la Recherche et de la Technologie, où il anime un séminaire mensuel sur la mutation sociétale et élabore le cadre systématique de la Grille de l’Évolution, présenté pour la première fois publiquement en 1987. En 1991, il rejoint le groupe de conseil international Bossard comme Directeur de Recherche. En 1993, il fonde MSC et Associés (Management, Stratégie et Communication). Co-fondateur en France du Club de Budapest, il a enseigné à HEC, Sciences Po, l’ESSEC et Paris-Dauphine. Ses œuvres visuelles sont exposées au Musée d’Art Moderne de Paris et au Centre Pompidou.
Il est aujourd’hui titulaire d’une Chaire d’Écologie Intégrale à l’Université Catholique de Lille (UCL) et fondateur de l’IFRN (Réseau International de Recherche en Prospective). Ses publications principales incluent : Le Management du troisième millénaire (Guy Trédaniel, 1991, rééd. 1999 et 2005) ; Les Horizons du Futur (avec Carine Dartiguepeyrou, Guy Trédaniel, 2001) ; Le Dirigeant du troisième millénaire (Éditions d’Organisation, 2006) ; Écosystèmes innovants (ISTE Éditions, 2021).
« L’humanité n’avance pas en ligne droite. Elle danse entre ordre et chaos, et c’est dans cette danse que naît le nouveau. »
Brian P. Hall (1940–2020)
Brian Hall était Professeur Émérite de Psychologie Pastorale à l’Université Santa Clara (Californie) et prêtre épiscopalien ordonné. Il était également le fondateur et président de Values Technology, basé à Santa Cruz (Californie), un organisme dédié à l’application de la théorie du développement des valeurs à la formation des dirigeants religieux et d’entreprise. Sa formation combinait une rigueur en psychologie du développement (Piaget, Kohlberg, Fowler) avec une vaste expérience pastorale et organisationnelle, incluant des années de travail de terrain en Amérique Latine qui confèrent à son travail théorique son attention caractéristique aux conditions concrètes dans lesquelles les valeurs humaines évoluent réellement.
Dix-sept années de recherche empirique systématique à l’Université Santa Clara produisirent le modèle des Values Shift et l’Inventaire Hall-Tonna des Valeurs, un instrument diagnostique pour cartographier les profils de valeurs des individus et des organisations, appliqué dans des contextes allant des entreprises de la Fortune 500 aux organisations humanitaires internationales en passant par des communautés religieuses sur six continents. Auteur de plus de vingt livres, il collabora avec Michel Saloff-Coste lors de séminaires communs de 2003 à 2010 — une collaboration qu’il considérait comme l’une des plus intellectuellement fécondes de sa carrière.
« Les sociétés changent quand assez d’individus osent changer eux-mêmes — non pas changer de comportements, mais changer de regard sur le monde. C’est toujours, en fin de compte, une affaire de courage. »
Bibliographie Commentée
Michel Saloff-Coste
Le Management Systémique de la Complexité (Aditech / Ministère de la Recherche, 1990)
Première publication systématique de la Grille de l’Évolution en quatre phases. Texte fondateur de la contribution théorique de Saloff-Coste.
Le Management du troisième millénaire (Guy Trédaniel, 1991 ; rééd. 1999, 2005)
Application complète du cadre des quatre vagues aux questions de leadership et de management organisationnel dans la transition vers la vague Création-Communication.
Les Horizons du Futur (avec Carine Dartiguepeyrou, Guy Trédaniel, 2001)
Dix scénarios pour les futurs de la quatrième vague, combinant l’analyse macro-structurelle de la Grille avec une recherche empirique sur les tendances sociales et culturelles émergentes.
Écosystèmes innovants (ISTE Éditions, 2021)
Prolongement contemporain du cadre de la Grille, appliqué aux dynamiques d’écosystèmes d’innovation dans l’économie numérique.
Brian P. Hall
Values Shift : A Guide to Personal and Organizational Transformation (Wipf & Stock, 2006)
Énoncé théorique principal du modèle de Hall : les quatre phases, huit stades et la mécanique des Values Shift. Lecture essentielle pour comprendre la convergence analysée dans cet article.
The Genesis Effect : Personal and Organizational Transformations (Wipf & Stock, 2006)
Vingt ans de recherche empirique sur la relation entre valeurs et développement humain. Source la plus riche pour le récit de Hall sur les conditions qui facilitent le franchissement du seuil.
La Transition Sociétale : Textes Fondamentaux
Daniel Bell, The Coming of Post-Industrial Society (Basic Books, 1973)
Analyse sociologique fondatrice du passage d’une économie de production à une économie de services et de connaissance. Première grande formulation académique de ce que Saloff-Coste appelle la transition vers la quatrième vague.
Alvin Toffler, La Troisième Vague (Denoël, 1980)
Formulation influente de la transition civilisationnelle dans le langage des vagues — convergence avec le vocabulaire propre de Saloff-Coste, elle-même significative puisqu’ils y sont arrivés indépendamment.
John Naisbitt, Megatrends (1982 ; trad. française Sand, 1982)
Identification de dix grandes tendances de la société informationnelle émergente. Notable pour la formule : « nous vivons une époque parenthèse ».
Peter Drucker, Post-Capitalist Society (HarperBusiness, 1993)
Le savoir comme ressource économique fondamentale se substituant au capital et au travail industriels. Complément économique essentiel au cadre civilisationnel.
Manuel Castells, L’Ère de l’Information (3 vol., Fayard, 1998–2001)
Cartographie sociologique la plus exhaustive de la société en réseaux. Fonde empiriquement ce que Saloff-Coste décrit comme la structure civilisationnelle de la quatrième vague.
Joël de Rosnay, L’Homme Symbiotique (Seuil, 1995)
Vision prospective de la symbiose entre l’intelligence humaine et les technologies de l’information. Proche de l’analyse de Saloff-Coste sur la Création-Communication comme dynamique définissante.
Jeremy Rifkin, L’Âge de l’Accès (La Découverte, 2000)
Passage de l’économie de propriété industrielle à l’économie d’accès et d’expérience. Illustration économique du basculement que Saloff-Coste nomme quatrième vague.
Don Beck et Chris Cowan
Spiral Dynamics : Mastering Values, Leadership, and Change (Blackwell, 1996)
Présentation complète du modèle des vMèmes, issu des recherches de Clare Graves. Cartographie parallèle la plus détaillée des quatre vagues de Saloff-Coste et des quatre phases de Hall.
Ken Wilber
A Brief History of Everything (Shambhala, 1996)
Synthèse accessible de la théorie intégrale AQAL. Méta-cadre théorique dans lequel les approches macro-historique (Saloff-Coste) et micro-psychologique (Hall) trouvent leurs positions complémentaires.
Integral Psychology (Shambhala, 2000)
Application de la théorie intégrale à la psychologie du développement. Dialogue explicite avec les traditions de recherche de Graves, Beck, Piaget et Kohlberg.
Sri Aurobindo
La Vie Divine (1914–1950 ; éd. française Albin Michel)
L’œuvre philosophique maîtresse de la vision évolutive d’Aurobindo : l’évolution comme déploiement progressif de l’Esprit dans la matière. Préfigure la Grille de Saloff-Coste dans sa dimension spirituelle.
Pierre Teilhard de Chardin
Le Phénomène Humain (posthume, Seuil, 1955)
Théorie de l’évolution vers le Point Oméga à travers la formation de la noosphère. Influence fondatrice directe sur la conception de la Grille par Saloff-Coste.
Le Milieu Divin (posthume, Seuil, 1957)
Complément contemplatif et eschatologique au Phénomène Humain : la présence du divin au cœur du processus évolutif.
Pour Approfondir
Edgar Morin, La Méthode (6 vol., Seuil, 1977–2004)
Fondement épistémologique de la pensée complexe, indispensable pour comprendre l’approche holistique de Saloff-Coste à l’analyse civilisationnelle.
Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme (Armand Colin, 1979)
Le modèle de la « longue durée » de l’histoire. Influence méthodologique directe sur la conception des vagues civilisationnelles par Saloff-Coste.
Index des Idées Clés
Grille des Vagues Civilisationnelles : Modèle macro-historique de Saloff-Coste identifiant quatre grandes vagues : Chasse-Cueillette (~1 million d’années), Agriculture-Élevage (~10 000 ans depuis le Néolithique), Industrie-Commerce (~100 ans, 1900–2000), Création-Communication (depuis le basculement des capitalisations boursières tech). [Michel Saloff-Coste]
Values Shift : Concept de Brian Hall désignant les basculements discontinus — analogues aux changements de phase en physique — par lesquels un individu ou une organisation passe d’une phase de conscience à une autre. Requiert à la fois une crise (nécessité extérieure) et une disponibilité (ouverture intérieure). [Brian Hall]
Structure Quaternaire / Convergence Indépendante : Le fait remarquable que Saloff-Coste (quatre vagues civilisationnelles) et Hall (quatre phases psychologiques) soient arrivés à la même structure à quatre niveaux par des voies entièrement indépendantes. Suggère que cette architecture est une réalité découverte plutôt qu’une construction intellectuelle. [Saloff-Coste / Hall]
Malaise de l’Intermède : Condition d’une civilisation prise entre deux vagues — ni pleinement industrielle ni encore pleinement de la quatrième vague. Caractérisée par un dysfonctionnement institutionnel, une fragmentation culturelle, une crise identitaire et la coexistence de réponses régressives et progressives aux mêmes pressions. Diagnostic de Saloff-Coste sur les sociétés occidentales contemporaines. [Michel Saloff-Coste]
Disponibilité au Changement : Condition intérieure qui, chez Hall, complète la crise pour permettre un Values Shift. Cultivée par la pratique contemplative, l’expérience esthétique, la rencontre interculturelle et toute expérience qui élargit la capacité du soi à tolérer la complexité. [Brian Hall]
Avant-Gardes : Individus ou petites communautés qui habitent déjà la logique de la prochaine vague tandis que la majorité de leurs contemporains restent dans la vague actuelle. Catalyseurs des transitions civilisationnelles dans les deux modèles. [Michel Saloff-Coste]
Crise Évolutive : Moment — individuel ou collectif — où la logique dominante se révèle insuffisante face aux défis que présente la réalité. Condition nécessaire (mais non suffisante) du Values Shift pour Hall et de la transition de vague pour Saloff-Coste. Ni l’un ni l’autre ne voit la crise comme un dysfonctionnement : elle est la condition même de la transformation. [Hall / Saloff-Coste]
Spiral Dynamics : Modèle de l’évolution des valeurs humaines en huit vMèmes (du Beige au Turquoise) développé par Clare W. Graves et popularisé par Don Beck et Chris Cowan. Cartographie parallèle la plus détaillée des quatre vagues et des quatre phases. [Don Beck / Clare Graves]
Théorie Intégrale (AQAL) : Méta-cadre de Ken Wilber intégrant quadrants, niveaux et lignes de développement. Offre le cadre dans lequel les approches macro-historique (Saloff-Coste) et micro-psychologique (Hall) s’articulent en une vision unifiée. [Ken Wilber]
Noosphère : Concept de Teilhard de Chardin désignant la sphère de la pensée humaine collective enveloppant la planète. Influence fondatrice directe sur la Grille de Saloff-Coste ; les quatre vagues peuvent être lues comme les strates successives de la noosphère en formation. [Teilhard de Chardin]
Supramental : Niveau de conscience post-rationnel vers lequel tend l’évolution humaine selon Sri Aurobindo : une conscience capable d’unifier intuition, connaissance globale et action directe, dépassant les limitations du mental rationnel tout en les intégrant. [Sri Aurobindo]
Prospective Active : Terme de Saloff-Coste pour l’art de créer les conditions dans lesquelles l’évolution peut se produire plutôt que d’attendre passivement que les forces structurelles déterminent l’avenir. L’implication pratique et éthique de posséder des instruments adéquats pour comprendre le processus évolutif. [Michel Saloff-Coste]
Évolution Spiralée : Conception partagée par Hall, Beck et Wilber : l’évolution n’est ni linéaire ni circulaire mais spiralée. On revient, mais toujours à un niveau différent, portant la mémoire des étapes parcourues. Même une régression contient l’énergie d’un bond ultérieur. [Hall / Beck / Wilber]
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