Enquête sur la nouvelle symbiose entre le vivant, l’information et la machine
L’article explore la notion de Cybionte, un organisme sociotechnique émergent issu de la convergence Nano-Bio-Info. Il analyse comment les fonctions humaines externalisées sont réassemblées au sein d’écosystèmes technologiques, en s’appuyant sur le concept de Joël de Rosnay. L’article s’interroge sur les implications de cette symbiose pour les institutions, les droits et les finalités de la société.
NANO · BIO · INFO
LA CHASSE AU CYBIONTE
LE CHASSEUR CHASSÉ ?
Enquête sur la nouvelle symbiose entre le vivant, l’information et la machine
Michel Saloff-Coste
Président de l’IFRN, International Foresight Research Network
Article exploratoire de prospective stratégique
« Nous pensions chercher une créature. Nous découvrons notre forme future. »
Version V2 · 20 juillet 2026 · 7 h 41 · Tauplitz, Autriche
Résumé
La chasse au Cybionte est ouverte !
Élaborée par Michel Saloff-Coste au cours des années 1980, la Grille de l’Évolution distingue quatre configurations civilisationnelles : Chasse-Cueillette, Agriculture-Élevage, Industrie-Commerce et Création-Communication. Le présent article prolonge ce modèle en interprétant l’histoire technique comme une externalisation progressive des fonctions humaines, depuis l’outil prolongeant le corps jusqu’à l’intelligence artificielle prenant en charge certaines opérations de langage, d’interprétation et de conception.
La convergence Nano-Bio-Info introduit cependant un mouvement inverse. Les fonctions externalisées séparément commencent à être réassemblées au sein d’écosystèmes capables de percevoir, de transmettre, d’interpréter et d’agir. Le Cybionte, concept proposé par Joël de Rosnay, sert ici d’hypothèse exploratoire pour analyser ce réassemblage. L’écosystème constitué autour de Tesla, SpaceX, Starlink, X, xAI, Optimus et Neuralink en rend certaines fonctions visibles, sans constituer encore un organisme intégré.
L’article distingue le Cybionte, corps sociotechnique de la perception et de l’action, de la noosphère, dimension planétaire de la conscience, des connaissances, des cultures et des finalités. Il analyse les risques d’une intégration propriétaire, propose EPISTEMA comme capacité distribuée de réflexivité et explore plusieurs formes possibles du Cybionte à l’horizon 2050. La question centrale devient alors moins celle de la puissance des technologies que celle des institutions, des droits et des finalités capables de les gouverner.
Mots-clés : Grille de l’Évolution, Cybionte, noosphère, Nano-Bio-Info, intelligence artificielle, externalisation, symbiose, prospective stratégique, EPISTEMA, Europe, neurotechnologies, robotique, espace, 2050.
Abstract
The hunt for the Cybiont is on.
Developed by Michel Saloff-Coste during the 1980s, the Evolution Grid distinguishes four civilizational configurations: Hunter-Gatherer, Agriculture-Husbandry, Industry-Commerce, and Creation-Communication. This article extends the model by interpreting technological history as a progressive externalization of human functions, from tools extending the body to artificial intelligence performing certain operations involving language, interpretation, and design.
Nano-Bio-Info convergence is now introducing a reverse movement. Functions previously externalized separately are being reassembled within ecosystems capable of perceiving, transmitting, interpreting, and acting. Joël de Rosnay’s concept of the Cybiont is used as an exploratory hypothesis for analyzing this reassembly. The ecosystem formed around Tesla, SpaceX, Starlink, X, xAI, Optimus, and Neuralink makes several of these functions visible, although it does not yet constitute an integrated organism.
The article distinguishes the Cybiont, understood as the sociotechnical body of perception and action, from the noosphere, understood as the planetary dimension of consciousness, knowledge, culture, and purpose. It examines the risks of proprietary integration, proposes EPISTEMA as a distributed capacity for reflexivity, and explores several possible forms of the Cybiont by 2050. The decisive issue is therefore not merely technological power, but the institutions, rights, and purposes through which societies choose to govern it.
Keywords: Evolution Grid, Cybiont, noosphere, Nano-Bio-Info, artificial intelligence, externalization, symbiosis, strategic foresight, EPISTEMA, Europe, neurotechnology, robotics, space, 2050.
Prologue
Une empreinte dans la poussière numérique
Quelque chose est passé par là.
L’animal n’est plus visible, mais le sol conserve l’empreinte de son poids. Une branche fraîchement brisée indique la direction qu’il a prise. Une odeur persiste dans l’air. Le silence lui-même a changé, comme si la forêt, avant le chasseur, avait reconnu une présence qu’elle refusait encore de lui montrer.
L’homme s’immobilise. Il ne possède aucun écran, aucune carte et aucun instrument capable de lui livrer une réponse immédiate. Il n’a devant lui que des signes incomplets. Une marque dans la terre, quelques feuilles déplacées, le souvenir d’un passage ancien. Il doit relier ce qui demeure séparé, imaginer ce qu’il ne voit pas et décider avant que le réel ne confirme son interprétation.
Durant la plus grande partie de son histoire, l’être humain a vécu parmi ces traces. Sa survie dépendait de sa capacité à lire le vivant. Il connaissait la saison, la direction du vent, la fatigue probable de l’animal et la distance qui le séparait encore de lui. Il n’observait pas la nature depuis l’extérieur. Sa respiration, son odeur et ses propres déplacements appartenaient à la situation qu’il cherchait à comprendre.
Quelques dizaines de milliers d’années plus tard, nous sommes repartis à la chasse.
La forêt s’est étendue aux dimensions de la planète. Les empreintes ne sont plus seulement inscrites dans la terre. Elles apparaissent dans la trajectoire d’un satellite, le mouvement encore maladroit d’un robot, la consommation électrique d’un centre de données, l’apprentissage silencieux d’un modèle artificiel ou la transformation d’un signal neuronal en commande informatique.
Le gibier est nouveau.
La méthode demeure étrangement familière.
Nous ne voyons pas encore l’organisme tout entier. Nous n’en percevons que des fragments, comme si un animal immense se déplaçait derrière les infrastructures du monde contemporain sans jamais offrir son corps au regard. Ici, une constellation satellitaire relie des territoires éloignés. Là, une intelligence artificielle interprète des milliards de signes. Ailleurs, un robot transforme une décision numérique en mouvement physique. Dans un laboratoire, l’activité d’un cerveau devient la commande d’un dispositif extérieur.
Ces phénomènes peuvent être étudiés séparément. Chacun possède son histoire, sa logique industrielle, ses promesses et ses limites. Mais lorsqu’on les observe ensemble, une autre forme commence à apparaître.
Joël de Rosnay lui a donné un nom : le Cybionte.
Dans L’Homme symbiotique, il imagine un macro-organisme formé par les êtres humains, leurs institutions, leurs machines et leurs réseaux. La créature ne remplace pas l’humanité. Elle émerge de ses relations, de ses infrastructures, de ses connaissances et de ses prolongements techniques.
Nous lui construisons une mémoire avec nos livres, nos archives et nos données. Nous lui donnons des yeux avec nos satellites et nos capteurs, des nerfs avec nos réseaux, un métabolisme avec nos systèmes énergétiques et des mains avec nos robots. L’intelligence artificielle pourrait lui apporter une capacité croissante d’interprétation. Les interfaces neuronales commencent à rapprocher ses prolongements techniques de l’intention corporelle.
Il ne lui manque presque qu’un état civil. Connaissant notre espèce, plusieurs administrations se déclareront probablement compétentes.
Cette légère ironie ne doit pas masquer le caractère extraordinaire du processus. Pour la première fois dans l’histoire du vivant, une espèce relie consciemment ses individus, ses connaissances, ses institutions et ses machines à l’échelle de la planète. Elle fabrique les instruments qui lui permettent d’observer la biosphère dont elle est issue, de transformer ses propres capacités et d’envisager l’extension de la vie au-delà de la Terre.
Nous pensions construire des outils.
Nous découvrons qu’en se reliant, ils commencent peut-être à former un organisme.
Mais une difficulté plus troublante apparaît bientôt.
Le gibier suit, lui aussi, les traces du chasseur.
Nos itinéraires sont enregistrés. Nos recherches deviennent une mémoire extérieure. Nos relations sont cartographiées. Nos préférences sont transformées en probabilités. Nos gestes, nos achats, notre attention et parfois notre santé alimentent des systèmes capables d’anticiper certains de nos comportements et de modifier l’environnement dans lequel nous décidons.
Nous observons les réseaux, mais les réseaux nous observent. Nous entraînons les modèles, mais les modèles apprennent à nous reconnaître. Nous interrogeons l’intelligence artificielle, tandis qu’elle rassemble progressivement les signes à partir desquels elle pourra nous répondre, nous conseiller et peut-être nous orienter.
La chasse au Cybionte ne consiste donc plus seulement à découvrir un organisme possible. Elle révèle une nouvelle distribution du regard, de la connaissance et du pouvoir.
La piste est ouverte.
Reste à savoir qui chasse qui.
Une enquête, non une prophétie
Toute chasse commence par une hypothèse. Une trace peut annoncer le passage d’un animal, mais elle peut également être mal interprétée. De la même manière, le rapprochement entre plusieurs technologies ne suffit pas à démontrer l’existence d’un organisme planétaire.
Cet article adopte donc une démarche exploratoire de prospective stratégique. Il ne cherche pas à prouver que le Cybionte existe déjà au sens biologique, ni que les entreprises et les infrastructures étudiées obéissent à une volonté unique. Il examine une question plus prudente : la convergence entre intelligence artificielle, réseaux satellitaires, énergie, robotique, biotechnologies, neurotechnologies et infrastructures spatiales fait-elle apparaître une architecture sociotechnique capable de percevoir, d’interpréter, de coordonner et d’agir à l’échelle de la planète ?
Le Cybionte sera utilisé comme une hypothèse heuristique, c’est-à-dire comme un instrument permettant de relier des transformations généralement étudiées séparément. L’enquête distinguera les faits établis, les expérimentations, les annonces industrielles, les interprétations fonctionnelles et les scénarios prospectifs.
Une complémentarité entre plusieurs technologies ne signifie pas qu’elles forment déjà un système intégré. Un système intégré ne constitue pas nécessairement un organisme. Un organisme sociotechnique ne possède pas automatiquement une conscience. Et une conscience éventuelle ne garantirait en rien la sagesse.
Ces précautions ne réduisent pas la portée de l’enquête. Elles lui donnent sa discipline. La prospective n’est pas l’art de décrire avec assurance un avenir qui n’existe pas encore. Elle consiste à rapprocher des signes, à construire plusieurs interprétations et à rendre visibles les choix qui pourraient devenir irréversibles avant même d’avoir été débattus.
Pour comprendre ce qui se prépare, il faut commencer par une idée née bien avant l’intelligence artificielle générative, les robots humanoïdes et les constellations satellitaires : la Grille de l’Évolution.
I. La Grille de l’Évolution
Une idée attendait son époque
Lorsque je reviens aujourd’hui à la Grille de l’Évolution, je ne retrouve pas seulement un modèle élaboré au cours des années 1980. Je retrouve le monde dans lequel cette idée avait commencé à prendre forme, avec ses objets, ses institutions, ses inquiétudes et cette lumière particulière que le temps dépose sur les souvenirs lorsqu’ils deviennent les témoins involontaires d’une transformation.
L’ordinateur personnel entrait à peine dans les foyers. Le téléphone restait attaché à un lieu. Les réseaux numériques ne constituaient pas encore le milieu continu de nos existences. L’intelligence artificielle appartenait davantage aux laboratoires et aux récits spéculatifs qu’aux gestes ordinaires.
Pourtant, quelque chose se déplaçait.
Les organisations industrielles rencontraient leurs limites. L’information devenait une ressource stratégique. Les premières structures en réseau apparaissaient. La création et la communication semblaient devoir acquérir une importance comparable à celle que la terre, puis le capital, avaient occupée dans les civilisations précédentes.
Je ne pouvais alors imaginer les plateformes, les constellations de satellites, les modèles génératifs ou les interfaces neuronales telles qu’elles se présentent aujourd’hui. Mais je percevais un mouvement plus vaste : l’humanité changeait de régime. Elle ne se contentait plus de produire des objets. Elle commençait à produire, transmettre et organiser de l’information à une échelle nouvelle.
La Grille distinguait quatre configurations : Chasse-Cueillette, Agriculture-Élevage, Industrie-Commerce et Création-Communication. Elle ne prétendait pas enfermer l’histoire dans quatre cases. Elle cherchait à reconnaître les relations entre une activité dominante, une ressource stratégique, un pouvoir, une pensée, une communication et une organisation.
Trente-cinq ans plus tard, ce n’est pas la précision d’une prévision qui me frappe. C’est la persistance de la question.
Les idées auxquelles nous avons consacré une partie de notre vie ne disparaissent pas toujours lorsqu’elles s’éloignent de nous. Certaines demeurent dans une région silencieuse de la mémoire, comme si elles attendaient que le monde devienne capable de leur répondre.
La Grille m’attendait peut-être à cet endroit.
Je la retrouve aujourd’hui devant un paysage qu’elle avait entrevu sans pouvoir encore le nommer : celui d’une humanité qui, après avoir externalisé ses organes, son énergie, sa mémoire et ses communications, commence à relier ses prolongements au sein de systèmes capables d’interpréter et d’agir.
La carte ancienne ne décrit pas tout le nouveau territoire.
Mais elle permet d’y reconnaître une piste.
La longue mémoire de la chasse
Dans la première configuration, la subsistance dépend du prélèvement et de la connaissance intime du vivant. La ressource stratégique n’est pas encore la terre juridiquement possédée, le capital accumulé ou l’information numérisée. Elle est la faculté de reconnaître les espèces, les plantes, les saisons, les rythmes et les traces.
La pensée est située et incorporée. Elle ne sépare pas nettement l’observateur de ce qu’il observe. Le mythe, le rite, le geste et la parole transmettent ensemble une mémoire, une cosmologie et une écologie.
La tribu constitue la forme emblématique de cette organisation. Elle repose sur l’appartenance, la proximité, la connaissance mutuelle et la mémoire partagée. Elle ne doit être ni idéalisée comme un âge d’innocence, ni réduite à une forme destinée à disparaître.
Nous redevenons tribaux chaque fois que nous nous regroupons autour de récits communs, de signes de reconnaissance ou de frontières symboliques. Les réseaux numériques n’ont pas aboli la tribu. Ils lui ont parfois donné une vitesse et une portée planétaires.
La terre, la durée et le pouvoir
Avec l’agriculture et l’élevage, les sociétés humaines ne suivent plus seulement les ressources. Elles les fixent, les reproduisent et les organisent dans un territoire. La terre devient une ressource stratégique. Elle peut être héritée, délimitée, administrée, taxée, défendue et conquise.
Le surplus transforme les structures sociales. Il permet la spécialisation du travail et soutient l’apparition des villes, des armées, des administrations et des institutions religieuses.
L’écriture externalise une partie de la mémoire. Elle permet de compter, d’enregistrer et de gouverner au-delà du cercle de ceux qui se connaissent personnellement. Le pouvoir se verticalise. Le domaine, la cité, le royaume et l’empire deviennent des formes majeures d’organisation.
L’humanité se sédentarise, mais sa mémoire commence à voyager dans les textes.
La machine et la puissance
La révolution industrielle transforme moins un outil particulier que l’idée même d’efficacité. La machine capture et amplifie l’énergie. L’usine coordonne une série d’opérations. La production devient standardisée et reproductible.
Le capital acquiert une importance décisive parce qu’il permet de rassembler machines, infrastructures, travail, matières et marchés. La rationalité analytique décompose le réel en éléments mesurables. La planification transforme le temps en calendrier, cadence et rendement.
L’État-nation développe les infrastructures juridiques, éducatives, administratives et militaires adaptées à cette civilisation. Il recense, normalise, enseigne, protège et mobilise. Les médias de masse adressent le même message à des millions de récepteurs.
L’industrie libère une puissance sans précédent. Elle installe simultanément une dépendance massive aux matières et aux énergies dont la crise écologique révèle aujourd’hui les limites.
Le réseau, l’information et la création
La quatrième configuration déplace progressivement la valeur vers l’information, la connaissance, la relation et la création. L’ordinateur externalise le calcul et une partie de la mémoire. Les télécommunications rapprochent les territoires. Internet fait émerger une communication interactive à l’échelle mondiale.
Le récepteur devient aussi émetteur, producteur de contenus, de réputation et surtout de données. Le réseau devient une forme emblématique d’organisation. Des acteurs dispersés peuvent travailler sur un même projet, partager des ressources et coordonner leurs activités en temps réel.
La pensée systémique devient indispensable parce que les enjeux contemporains ne peuvent plus être isolés. Le climat, la santé, l’économie, la technologie, la biodiversité et la géopolitique forment des ensembles de relations et de rétroactions.
Mais l’âge de Création-Communication est profondément ambivalent. Le réseau promet la décentralisation tandis que ses infrastructures se concentrent entre quelques mains. L’interactivité promet une expression élargie, mais les algorithmes sélectionnent ce qui devient visible.
La créativité devient une ressource centrale au moment même où l’économie de l’attention fragilise le temps et l’intériorité nécessaires à la création.
La communication s’accélère.
Le sens ne progresse pas toujours à la même vitesse.
Les temps superposés
Les quatre configurations ne se remplacent pas comme les versions successives d’un logiciel. Elles se superposent.
Nous sommes encore chasseurs lorsque nous recherchons des signaux faibles dans un environnement incertain. Nous restons agriculteurs lorsque nous défendons un territoire, transmettons un héritage ou cultivons lentement une institution. Nous demeurons industriels lorsque nous mesurons, standardisons et produisons. Nous devenons créateurs-communicants lorsque nous relions des savoirs et travaillons dans des réseaux traversant les anciennes frontières.
Le futur ne supprime pas le passé.
Il le réorganise.
Les âges antérieurs restent présents en nous comme des couches de mémoire et de comportement. La société numérique n’a pas aboli la forêt, le royaume ou l’usine. Elle les a connectés, accélérés et rendus simultanés.
La Grille décrit quatre manières d’habiter le monde, mais une même dynamique traverse ces configurations. À chaque époque, l’humanité ne se contente pas de transformer son milieu. Elle projette hors d’elle-même une part croissante de ses fonctions.
Pour comprendre l’organisme que nous recherchons, il faut donc reconstituer l’histoire de ce corps progressivement dispersé dans ses outils.
II. Le corps projeté hors de lui-même
Nous avons semé nos organes dans le monde
La première pierre taillée ne fut pas seulement un objet. Elle devint une dent extérieure, plus dure que celle du corps et transmissible d’une main à l’autre. La lance allongea le bras. Le vêtement compléta la peau. Le feu déplaça hors de l’organisme une puissance de transformation qui modifia l’alimentation, la protection et la vie collective.
L’humanité ne cessa plus d’abandonner autour d’elle des fragments agrandis de ses propres capacités.
Avec l’agriculture, elle projeta sa volonté dans le territoire. Avec l’écriture, elle déposa sa mémoire dans des signes capables de lui survivre. Avec la machine, elle confia son énergie au charbon, au pétrole et à l’électricité. Avec les médias, elle étendit la voix et le regard. Avec l’ordinateur, elle externalisa le calcul. Avec Internet, elle relia ses mémoires.
Chaque externalisation produisit une libération et une dépendance.
L’écriture libéra la mémoire de la présence immédiate, mais créa le pouvoir de ceux qui savaient lire, conserver et administrer. La machine libéra le corps de certaines tâches, mais l’inscrivit dans des systèmes industriels dont il ne pouvait plus facilement se passer.
Le réseau libéra la communication de la distance, mais concentra la visibilité dans des plateformes organisant l’attention.
L’intelligence artificielle poursuit ce mouvement dans une région que nous pensions plus intime. Elle prend en charge certaines opérations de langage, de reconnaissance, de synthèse, de traduction, de simulation et de conception.
Pour la première fois, les outils ne prolongent plus seulement ce que nous faisons.
Ils interviennent dans la manière dont nous interprétons ce que nous faisons.
Il faut pourtant distinguer l’intelligence comme capacité de traitement et d’adaptation, la conscience comme expérience du monde et de soi, et la sagesse comme orientation responsable des fins. Une machine peut produire une réponse sans éprouver ce dont elle parle. Une conscience éventuelle ne garantirait pas davantage la sagesse.
Après avoir confié notre force aux machines, notre mémoire aux ordinateurs et notre orientation aux satellites, nous commençons à confier aux assistants artificiels le soin de nous rappeler pourquoi nous étions entrés dans la pièce.
Mais cette histoire d’externalisation connaît aujourd’hui un retournement. Les fonctions dispersées ne restent plus isolées. Les capteurs perçoivent, les réseaux transmettent, les modèles interprètent, les systèmes énergétiques alimentent et les robots agissent.
L’intention humaine peut entrer dans cette boucle par la voix, le geste ou un signal neuronal.
Nous avons semé nos organes dans le monde.
Ils commencent à communiquer entre eux.
III. Nano, Bio, Info
La matière devient programmable
La couche Nano ne se réduit pas aux nanotechnologies au sens strict. Elle comprend les semi-conducteurs, les capteurs, les électrodes, les batteries, la photonique, les matériaux avancés et l’électronique miniaturisée.
Elle permet d’inscrire du calcul, de la mesure et de la communication dans les objets, les véhicules, les satellites, les robots et certains dispositifs médicaux.
Sans cette couche matérielle, il n’existe ni intelligence artificielle à grande échelle, ni mobilité autonome, ni constellation satellitaire miniaturisée, ni interface neuronale.
L’information que nous imaginons volontiers immatérielle repose sur des minerais, des usines, de l’énergie, de l’eau et des infrastructures. La matière devient mesurable et programmable, mais elle ne disparaît jamais.
Le vivant devient lisible
La couche Bio comprend le corps, le cerveau, la santé, la génétique, l’épigénétique, les prothèses, la biologie synthétique et les interfaces cerveau-machine.
Le vivant devient simultanément objet de connaissance, source de données, milieu d’intervention, support de réparation et possibilité d’augmentation.
Cette évolution ouvre des perspectives thérapeutiques considérables. Elle permet d’envisager la restauration de capacités motrices ou sensorielles, de nouvelles prothèses et des formes de médecine personnalisée.
Elle soulève également des questions sur l’intégrité corporelle, l’identité, la confidentialité et la distinction entre soin, assistance, augmentation et influence.
L’information devient action
La couche Info rassemble les données, les logiciels, les réseaux, les plateformes et les modèles d’intelligence artificielle. Elle transforme des signaux en représentations, des représentations en décisions et des décisions en commandes.
Le programme américain NBIC avait formalisé dès 2002 le rapprochement entre nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information et sciences cognitives, en l’associant à l’amélioration des capacités humaines et sociales.
L’Europe avait répondu en élargissant la convergence aux dimensions sociales, politiques, culturelles et éthiques.
Cette divergence ancienne demeure actuelle.
Une technologie convergente doit-elle principalement augmenter les performances, ou répondre à des besoins collectifs définis par une société pluraliste ?
La question technique contient déjà une question de civilisation.
Le grand réassemblage
La convergence contemporaine ne rapproche pas seulement plusieurs domaines scientifiques. Elle commence à réassembler des fonctions humaines auparavant externalisées séparément.
Un capteur perçoit. Une infrastructure transmet. Un modèle interprète. Un système énergétique alimente. Un robot agit. Une interface humaine fournit l’intention puis reçoit le résultat.
Après avoir dispersé ses fonctions dans les outils, l’humanité commence donc à les reconnecter. Le corps, les machines et les réseaux entrent dans une relation plus étroite, qui peut devenir assistance, coopération, augmentation ou dépendance.
Lorsque le capteur perçoit, que le réseau transmet, que le modèle interprète et que le robot agit, la technologie ne forme plus seulement une collection d’objets. Elle devient un système de relations.
Mais un système capable d’agir peut-il devenir capable de comprendre le sens de son action ?
À cet endroit précis, l’hypothèse du Cybionte rencontre celle de la noosphère.
IV. La noosphère cherche-t-elle un corps ?
Une nouvelle couche de la Terre
Le concept de noosphère est associé à Vladimir Vernadsky, Pierre Teilhard de Chardin et Édouard Le Roy.
Chez Vernadsky, la vie transforme la matière terrestre et l’activité scientifique humaine devient à son tour une force capable de modifier la biosphère.
Chez Teilhard de Chardin, l’évolution traverse la matière, la vie et la conscience, puis l’interaction croissante des consciences humaines forme progressivement une couche planétaire de pensée.
Leurs conceptions ne sont pas identiques. Vernadsky s’appuie sur une vision biogéochimique de la Terre. Teilhard donne au processus une dimension philosophique et spirituelle.
Elles partagent néanmoins l’intuition que l’humanité produit une nouvelle phase de transformation planétaire.
La noosphère n’est pas Internet avant Internet. Elle comprend les consciences, les cultures, les langues, les sciences, les arts, les mémoires, les institutions, les valeurs et les visions du futur.
Le système et ses rétroactions
Norbert Wiener a montré l’importance des boucles d’information, de décision, d’action et de rétroaction dans les animaux et les machines. Cette structure permet de comprendre comment un système ajuste son comportement selon les résultats obtenus.
Mais une société n’est pas un thermostat.
Elle comporte des conflits, plusieurs valeurs et plusieurs définitions de la vie souhaitable.
Edgar Morin a souligné que le tout ne peut être compris par la seule addition de ses parties. Les effets deviennent parfois les causes de ce qui les produit, l’ordre coexiste avec le désordre et la connaissance doit intégrer ses propres limites.
Le Cybionte ne pourra donc pas être compris en juxtaposant des technologies. Il faudra observer les propriétés et les vulnérabilités qui émergent de leurs relations.
Du Macroscope au Cybionte
Joël de Rosnay avait proposé avec Le Macroscope un instrument intellectuel destiné à observer le très complexe.
Vingt ans plus tard, L’Homme symbiotique décrivait un macro-organisme formé par les êtres humains, les machines, les nations et les réseaux.
Le Cybionte pourrait posséder des fonctions comparables à celles d’un organisme : métabolisme énergétique, système nerveux informationnel, mémoire, organes de perception, capacité d’action et mécanismes de régulation.
Pierre Lévy complète cette perspective avec le concept d’intelligence collective. Le cyberespace peut permettre aux groupes humains de réunir leurs compétences, leurs connaissances et leurs imaginaires.
Mais une infrastructure intelligente ne constitue pas nécessairement une intelligence collective. La première peut renforcer la capacité de l’opérateur à observer et orienter les participants. La seconde augmente la capacité des participants à comprendre et agir ensemble.
La différence est politique avant d’être technique.
L’esprit et le corps
La noosphère et le Cybionte ne sont donc pas synonymes.
La noosphère désigne la dimension planétaire de la pensée, de la conscience, de la culture, de la connaissance et des finalités.
Le Cybionte désigne l’organisation sociotechnique de l’énergie, des données, des réseaux, des capteurs, de l’intelligence artificielle et des machines.
La noosphère comprend, imagine, délibère et oriente.
Le Cybionte perçoit, transmet, coordonne et agit.
La noosphère serait l’esprit planétaire. Le Cybionte en serait le corps émergent.
Mais un corps parfaitement connecté ne constitue pas nécessairement un être conscient.
Le danger serait que le corps naisse avant la conscience capable de l’orienter.
La noosphère donnerait au processus sa dimension de connaissance et de conscience. Le Cybionte lui fournirait une infrastructure de perception et d’action.
Il reste alors à poser une question plus vertigineuse : cette articulation entre vivant, pensée et technique constitue-t-elle seulement une nouvelle organisation humaine, ou annonce-t-elle une nouvelle étape dans l’histoire du vivant ?
V. Une nouvelle étape du vivant ?
De l’organisme à l’organisation
Parler d’une nouvelle étape du vivant exige une grande prudence.
Le Cybionte n’est pas vivant au sens où le sont une cellule, une forêt ou un animal. Il ne se reproduit pas selon un code biologique commun, ne maintient pas spontanément son intégrité et ne possède aucune expérience démontrée de lui-même.
Pourtant, les systèmes sociotechniques commencent à manifester certaines propriétés traditionnellement associées aux organismes. Ils absorbent de l’énergie, traitent des signaux, conservent une mémoire, réagissent à des perturbations et modifient leur comportement selon les résultats obtenus.
Cette ressemblance fonctionnelle ne doit pas devenir une identité. Une ville ressemble parfois à un organisme, sans être un animal. Une économie possède des flux comparables à un métabolisme, sans éprouver la faim. Un réseau transmet des signaux comme un système nerveux, sans ressentir la douleur.
La métaphore devient féconde lorsqu’elle révèle des relations. Elle devient dangereuse lorsqu’elle dispense de vérifier les différences.
La question n’est donc pas de décider si le Cybionte est déjà vivant, mais d’observer si le vivant, par l’intermédiaire de l’humanité, produit une organisation capable d’agir sur la biosphère à une échelle nouvelle.
La vie a transformé la géosphère. L’humanité transforme désormais la biosphère par ses connaissances, ses institutions et ses machines. Ce pouvoir géologique et informationnel donne à la noosphère une matérialité que Teilhard et Vernadsky ne pouvaient encore observer sous sa forme actuelle.
La Terre qui se regarde
Lorsque des satellites mesurent la température des océans, suivent le recul des glaces, cartographient les forêts et observent les variations de l’atmosphère, un phénomène singulier se produit.
Une espèce issue de la Terre construit les instruments grâce auxquels le système terrestre devient partiellement observable à lui-même.
La phrase reste métaphorique, mais le fait est concret. Des processus auparavant invisibles à l’échelle globale entrent dans le champ de la connaissance collective.
Cette capacité d’observation pourrait constituer l’un des signes les plus profonds de la noosphère. Elle ne réside pas seulement dans la quantité des informations disponibles, mais dans l’apparition d’une représentation partagée de la planète comme système limité, interdépendant et vulnérable.
Cependant, voir ne signifie pas vouloir, et savoir ne signifie pas agir.
La Terre peut devenir toujours plus observable sans que ses habitants deviennent capables de coordonner leurs décisions. Le Cybionte peut multiplier les instruments de perception tandis que la noosphère demeure divisée sur le sens des signaux recueillis et sur les transformations nécessaires pour y répondre.
L’unité sans fusion
L’hypothèse d’une unité humaine planétaire suscite une inquiétude légitime. L’unité peut être confondue avec l’uniformité, la coordination avec la centralisation et la conscience commune avec l’effacement des consciences singulières.
Or une noosphère digne de ce nom ne devrait pas réduire la diversité des cultures, des langues et des expériences. Elle devrait permettre à cette diversité de se comprendre comme une pluralité appartenant à une même communauté de destin.
Le vivant lui-même offre une image plus riche que celle d’un centre commandant à des éléments passifs. Un organisme est composé de systèmes différenciés. Un écosystème repose sur des interactions, des compétitions, des coopérations et des équilibres toujours provisoires.
Le Cybionte démocratique devrait probablement ressembler davantage à un écosystème qu’à une machine parfaite. Sa vitalité dépendrait de la diversité de ses composantes et de leur capacité à corriger mutuellement leurs excès.
Le seuil de la responsabilité
Une nouvelle étape du vivant ne serait donc pas l’apparition d’un super-organisme remplaçant les êtres humains. Elle pourrait être la prise de conscience progressive, par l’humanité, qu’elle constitue déjà une force planétaire et qu’elle doit apprendre à exercer cette puissance sans détruire les conditions de sa propre existence.
La nouveauté ne résiderait pas seulement dans les machines, mais dans la responsabilité correspondant à leur échelle.
Le véritable seuil évolutif pourrait être moins technique que moral. Une civilisation devient réflexive lorsqu’elle ne se contente plus d’augmenter ses capacités, mais interroge les conséquences de cette augmentation. Elle cesse de confondre ce qu’elle peut faire avec ce qu’elle doit faire.
Elle reconnaît que la puissance de transformation crée une obligation proportionnelle de connaissance, de prudence et de réparation.
Le Cybionte et la noosphère suivent cependant des temporalités différentes. Les infrastructures peuvent se construire rapidement. La conscience collective mûrit lentement.
Le corps technique peut courir tandis que la réflexion politique apprend encore à marcher.
Toute la question consiste à réduire cet écart sans interrompre les innovations bénéfiques et sans laisser les choix fondamentaux se dissimuler derrière la seule vitesse de la compétition.
Cette hypothèse pourrait demeurer dans le domaine de la philosophie si certaines architectures contemporaines ne commençaient pas à rapprocher concrètement les fonctions qui viennent d’être décrites.
Pour suivre leurs traces, il faut maintenant quitter l’histoire longue et observer un écosystème où énergie, information, machines, cerveau et espace semblent progressivement entrer dans une même constellation.
VI. Le puzzle Musk
Un portefeuille ou une anatomie ?
Tesla, SpaceX, Starlink, X, xAI, Neuralink et Optimus possèdent des histoires, des structures juridiques et des objectifs distincts. Elles ne constituent pas aujourd’hui un organisme unifié.
Pourtant, leur complémentarité fonctionnelle devient difficile à ignorer.
L’énergie, la mobilité, la robotique, les données sociales, l’intelligence artificielle, les communications satellitaires, les neurotechnologies et l’espace pourraient former les couches d’une architecture commune.
Il serait excessif d’affirmer qu’Elon Musk a construit le Cybionte. Il serait tout aussi insuffisant d’étudier chaque entreprise isolément.
L’enquête n’attribue pas une intention secrète à l’ensemble. Elle observe une convergence de fonctions, renforcée par certains rapprochements juridiques et industriels.
Le métabolisme et le corps mobile
Toute intelligence artificielle, tout satellite et tout robot ont besoin d’énergie.
Tesla Energy développe des systèmes de stockage destinés aux individus, aux entreprises et aux réseaux. Dans la métaphore du Cybionte, cette activité peut être rapprochée d’un métabolisme.
Elle rappelle surtout que le nuage numérique possède des mines, des centrales, des câbles, des serveurs et des systèmes de refroidissement.
Tesla associe énergie électrique, capteurs, vision artificielle, logiciels, calcul embarqué et mises à jour à distance. Le véhicule devient une machine capable de percevoir une partie de son environnement, d’en produire une représentation et d’adapter son comportement.
Le groupe décrit son évolution vers une entreprise d’intelligence artificielle physique, reliant autonomie, Robotaxi, Cybercab, Optimus, batteries et infrastructures de calcul.
Les mains et les nerfs
Optimus représente l’ambition d’inscrire l’intelligence artificielle dans un corps capable d’agir dans des espaces conçus pour l’être humain.
L’idée est considérable, puisque nos bâtiments, nos escaliers, nos outils et nos usines ont été organisés à l’échelle de notre propre anatomie.
Mais une démonstration ne constitue pas une autonomie générale. Marcher ou saisir un objet ne signifie pas comprendre la complexité du monde quotidien.
Starlink relie des utilisateurs, des territoires et des équipements par une constellation satellitaire. Sa fonction peut être comparée à celle d’un système nerveux : transmettre des signaux, maintenir la continuité des communications et coordonner des unités dispersées.
Le réseau n’est pas conscient. Il fournit cependant les voies par lesquelles une perception, une décision ou une commande peut circuler à l’échelle planétaire.
Les signaux et leur interprétation
X recueille en temps réel des conversations, des images, des réactions, des événements et des controverses.
La plateforme peut être interprétée comme une partie de l’agora du Cybionte, mais aussi comme un organe de perception sociale.
Une agora laisse parler. Une plateforme sélectionne également ce qui devient visible.
L’organe de perception est donc simultanément un organe de hiérarchisation.
xAI ajoute une capacité d’analyse, de synthèse et de génération. Le rapprochement de X et de xAI associe une source continue de signaux sociaux à des modèles capables de les traiter.
Le rapprochement entre SpaceX et xAI resserre encore les liens entre intelligence artificielle, données sociales, communications satellitaires et espace. L’opération juridique est un fait. L’émergence d’une intelligence coordinatrice commune à l’ensemble demeure une hypothèse.
L’intention et le cerveau
Neuralink constitue la pièce la plus sensible.
L’étude PRIME évalue une interface cerveau-machine chez des personnes atteintes de paralysie, afin de permettre le contrôle de dispositifs externes à partir de certains signaux neuronaux.
Il faut rester précis. Neuralink ne lit pas la pensée humaine au sens général. L’enjeu actuel est la traduction de certaines activités neuronales en commandes utiles.
Cette capacité est déjà anthropologiquement majeure.
Après avoir projeté ses fonctions dans des machines, l’être humain commence à relier son système nerveux aux prolongements techniques qu’il a construits.
L’externalisation se retourne en réintégration.
Entre le cerveau et le robot, l’intention, le calcul, le réseau et l’action peuvent entrer dans une même boucle.
La nuit du système
Imaginons une nuit en 2036.
Une femme vit dans une région de montagne. Un accident ancien l’a privée d’une partie de sa mobilité. À l’extérieur, une tempête endommage le réseau terrestre. La maison bascule vers une alimentation locale. Les batteries ajustent leur distribution. Une connexion satellitaire maintient le lien avec les services essentiels.
La femme formule une demande. Son assistant artificiel vérifie la situation, adapte un rendez-vous médical, réserve un véhicule accessible et prévient les personnes concernées. Un robot déplace un objet qu’elle ne peut atteindre. Un dispositif médical traduit certains signaux en commandes simples.
Aucun élément, pris séparément, ne constitue le Cybionte.
Mais, pendant quelques instants, l’énergie, le réseau, l’intelligence artificielle, le véhicule, le robot et l’intention humaine participent à une même action.
Le système n’a pas de visage. Il n’existe que dans la relation entre ses composants. Il apparaît au moment où une finalité traverse plusieurs infrastructures et revient vers la personne sous la forme d’une capacité retrouvée.
Cette scène pourrait représenter l’une des plus belles promesses de la convergence. La technologie ne remplace pas l’être humain. Elle lui restitue une autonomie.
Mais modifions un seul élément.
Le compte est suspendu. L’assistant ne reconnaît plus l’identité. Le véhicule n’accepte pas la commande. La batterie demeure active, mais le service qui la coordonne ne répond plus.
La symbiose se transforme soudain en dépendance.
Le même système peut rendre une faculté à une personne et retirer une capacité à une population. Il peut relier et enfermer, protéger et surveiller, assister et orienter.
Le Cybionte n’est ni une promesse ni une menace.
Il est une puissance relationnelle dont la forme politique reste ouverte.
L’environnement de décision
La convergence devient politiquement sensible lorsque la même architecture recueille les données, interprète l’intention, conseille une décision, vend le service, possède la machine qui l’exécute et enregistre le résultat pour améliorer le modèle.
Le fournisseur devient observateur, conseiller, vendeur et opérateur.
L’expérience peut être remarquablement fluide.
Elle peut aussi devenir difficile à quitter.
L’autopsie du Cybionte présente une difficulté : l’organisme n’est pas mort et n’est peut-être pas encore entièrement né. Il faut donc éviter de transformer des complémentarités en certitudes.
Musk n’est d’ailleurs pas le seul à suivre cette piste.
L’écosystème Musk rend visible une architecture possible, mais il ne possède ni le monopole de la convergence ni celui de l’avenir. D’autres groupes, d’autres États et d’autres cultures techniques assemblent leurs propres boucles d’intelligence et d’action.
La chasse au Cybionte est devenue mondiale.
VII. La grande chasse mondiale
Des organismes concurrents
Alphabet organise son écosystème autour de la connaissance, de l’intelligence artificielle, du cloud, de la cartographie, de la mobilité autonome et de la santé.
Son centre de gravité est la représentation algorithmique du monde.
Amazon combine cloud, commerce, entrepôts robotisés, logistique, mobilité autonome et communications satellitaires. Son centre de gravité est la circulation des biens, des données et des services.
Microsoft insère l’intelligence artificielle dans les entreprises, les administrations, les universités et les processus de travail.
Meta et Apple cherchent à maîtriser l’interface quotidienne entre l’humain et le numérique à travers les appareils personnels, les lunettes, les gestes et la voix.
Nvidia fournit une part essentielle de la puissance de calcul, des environnements logiciels et des outils de simulation nécessaires à plusieurs écosystèmes.
Ces modèles ne reproduisent pas exactement le puzzle Musk. Ils organisent des convergences spécialisées. Certains contrôlent l’interface, d’autres le calcul, la logistique, la connaissance ou les institutions.
Ensemble, ils montrent que la chasse au Cybionte n’est pas celle d’un entrepreneur isolé, mais une transformation de la structure mondiale de la puissance.
Le Cybionte chinois
La Chine réunit une base industrielle considérable, des télécommunications, des véhicules électriques, des batteries, des plateformes numériques, de l’intelligence artificielle, de la robotique, des satellites et une stratégie spatiale.
Elle ne possède pas un seul équivalent à Elon Musk.
Elle dispose d’un écosystème national coordonné, capable de relier politique industrielle, infrastructures et déploiement à grande échelle.
La différence tient au mode de gouvernance.
Le modèle Musk est personnalisé et entrepreneurial. Les autres groupes américains sont privés et concurrentiels. Le modèle chinois distribue les fonctions entre plusieurs acteurs, mais les inscrit dans une stratégie étatique.
La question n’est donc pas de savoir qui construira exactement le même Cybionte.
Elle est de comparer plusieurs formes d’intégration sociotechnique.
La bataille des boucles
La puissance ne réside plus seulement dans les produits. Elle se concentre dans la maîtrise de la boucle qui relie la donnée, le calcul, le modèle, l’interface, le service, l’action et la production de nouvelles données.
L’acteur qui contrôle plusieurs moments de cette boucle apprend plus vite, personnalise davantage et augmente le coût de sortie de l’utilisateur.
La grande chasse mondiale porte donc moins sur les organes isolés que sur leur coordination.
Plus le système relie de fonctions, plus il devient utile.
Mais plus il devient utile, plus il risque de devenir nécessaire.
Les États-Unis développent plusieurs écosystèmes privés. La Chine organise une convergence industrielle appuyée par l’État.
Entre ces modèles, l’Europe paraît souvent fragmentée.
Elle possède pourtant une grande partie des organes nécessaires. Sa difficulté consiste moins à les inventer qu’à leur apprendre à fonctionner ensemble.
VIII. L’Europe devant le Cybionte
La puissance fragmentée
L’Europe possède presque toutes les pièces nécessaires à la construction d’un écosystème technologique de grande ampleur.
Elle dispose d’universités puissantes, de centres de recherche, d’une industrie automobile, d’acteurs majeurs dans l’aéronautique et l’espace, de compétences critiques dans les semi-conducteurs, la robotique, la santé, l’énergie et les télécommunications.
Elle possède également une tradition juridique et politique qui place la dignité, la liberté et la pluralité au cœur de l’ordre collectif.
Son problème n’est donc pas l’absence de capacités. Il réside dans leur fragmentation et dans la difficulté à relier recherche, capital, commande publique, industrie et déploiement.
L’Europe sait souvent inventer une pièce, parfois l’industrialiser, plus rarement organiser l’écosystème complet qui lui donnera une portée mondiale.
Elle réglemente des plateformes qu’elle ne possède pas, protège des données traitées dans des infrastructures étrangères et forme des talents que des entreprises non européennes savent attirer.
Cette fragilité ne doit pas conduire à imiter mécaniquement les architectures américaines ou chinoises.
Chercher un Elon Musk européen reviendrait à supposer que l’intégration exige nécessairement la concentration de la puissance dans une personne ou une entreprise.
La question européenne peut être formulée autrement : comment produire une capacité systémique sans abandonner la pluralité qui constitue à la fois notre lenteur et notre richesse ?
Les premières infrastructures communes
Plusieurs initiatives montrent qu’une réponse commence à prendre forme.
Les infrastructures EuroHPC et les AI Factories cherchent à donner aux chercheurs, aux entreprises et aux administrations un accès européen à la puissance de calcul. Les projets de gigafactories d’intelligence artificielle ambitionnent de franchir un seuil supplémentaire dans l’entraînement et le déploiement des modèles.
IRIS² doit fournir une connectivité satellitaire sécurisée et réduire la dépendance à des infrastructures privées étrangères.
Ces programmes restent dispersés et leurs calendriers sont plus lents que ceux des grands groupes mondiaux. Ils contiennent pourtant les éléments d’une architecture différente.
Le calcul pourrait devenir une infrastructure partagée, la connectivité un service stratégique commun, les espaces de données un cadre de coopération sectorielle, les universités des lieux d’expérimentation et les territoires des milieux d’apprentissage collectif.
L’enjeu n’est pas seulement de posséder des technologies européennes.
Il est d’organiser leur compatibilité.
Une fédération plutôt qu’un empire
La voie européenne pourrait prendre la forme d’une fédération d’écosystèmes.
Des entreprises privées y conserveraient leur capacité d’innovation. Les pouvoirs publics financeraient les infrastructures de long terme, protégeraient la concurrence et garantiraient les droits. Les universités relieraient recherche, formation et prospective. Les territoires expérimenteraient des solutions adaptées à leurs besoins.
Une telle architecture serait plus complexe qu’une intégration verticale. Elle exigerait des accords, des arbitrages et un apprentissage continu.
Elle pourrait sembler lente face à des systèmes capables de décider en quelques semaines.
Mais la lenteur démocratique n’est pas toujours une faiblesse.
Elle peut constituer le temps nécessaire pour rendre une décision contestable, corriger une erreur et éviter qu’une innovation séduisante devienne une dépendance irréversible.
L’Europe pourrait ainsi transformer ce qui apparaît aujourd’hui comme une fragmentation en principe d’organisation. Sa singularité ne résiderait ni dans le refus de la technologie, ni dans la prétention à définir seule une morale universelle.
Elle consisterait à construire une puissance technologique où l’utilisateur reste un citoyen, où le fournisseur demeure remplaçable et où l’infrastructure rend compte de ses effets à ceux qui en dépendent.
Les universités comme organes de liaison
Dans cette perspective, les universités auraient un rôle décisif.
Elles sont parmi les rares institutions capables de maintenir ensemble le temps long de la connaissance, l’incertitude de la recherche, la transmission entre les générations et l’ouverture aux débats de société.
Elles pourraient devenir les organes de liaison entre la noosphère et le Cybionte, entre les connaissances qui permettent d’agir et les valeurs qui orientent l’action.
Une université guidée par la prospective ne se contenterait pas d’adapter les étudiants aux métiers annoncés par les entreprises. Elle les préparerait à comprendre des systèmes dont les métiers eux-mêmes seront instables.
Elle associerait ingénieurs, médecins, philosophes, juristes, artistes et citoyens autour de situations concrètes. Elle apprendrait à distinguer ce qui est techniquement possible, économiquement rentable, juridiquement permis et humainement souhaitable.
L’Europe ne gagnera peut-être pas la course mondiale en construisant le Cybionte le plus rapide.
Elle peut encore contribuer à définir celui dans lequel il reste possible d’être libre.
Mais construire une autre architecture ne consiste pas seulement à réunir des capacités européennes. Il faut encore comprendre ce que l’intégration fait à ceux qui en dépendent.
Car, à mesure que le Cybionte devient un milieu de vie, l’humanité cesse d’être seulement son concepteur.
Elle devient aussi l’objet de son observation.
IX. Le chasseur chassé
Le milieu propriétaire
Le premier risque éthique du Cybionte est la concentration fonctionnelle.
Une entreprise qui fabrique un produit exerce un pouvoir limité à ce produit. Une architecture reliant identité, communication, mobilité, énergie, paiement, santé et robotique organise une part beaucoup plus large de l’existence.
Elle ne vend plus seulement des services.
Elle construit un milieu.
Une infrastructure dont dépend l’exercice de plusieurs libertés peut-elle être gouvernée comme une propriété privée ordinaire ?
La question devient décisive lorsque l’utilisateur ne peut quitter l’écosystème sans perdre ses données, ses historiques, ses appareils ou une capacité essentielle.
Une symbiose sans possibilité de sortie tend vers la domestication.
L’architecture invisible du choix
Les différentes couches du Cybionte produisent des données complémentaires.
Le déplacement renseigne sur les habitudes, la consommation énergétique révèle le rythme de vie, les communications cartographient les relations, les plateformes enregistrent les préférences et les dispositifs médicaux renseignent sur le corps.
Croisées, ces données peuvent former un double numérique très précis.
Le pouvoir numérique ne commande pas nécessairement.
Il sélectionne, recommande, hiérarchise et rend certaines décisions plus faciles que d’autres.
Le système devient l’architecte invisible de l’espace des choix.
L’assistant travaille-t-il pour la personne, ou la personne devient-elle une variable dans le modèle économique de l’assistant ?
La frontière de l’esprit
Avec les neurotechnologies, une frontière supplémentaire est franchie.
L’activité neuronale ne constitue pas une donnée commerciale ordinaire. Les risques portent sur l’autonomie, l’identité, l’intégrité mentale, la liberté de pensée et la confidentialité des données neuronales.
Deux principes devraient devenir fondamentaux.
Penser ne signifie jamais consentir.
Une inférence algorithmique sur un état mental ne constitue jamais la preuve certaine d’une intention.
Entre le signal détecté et l’action exécutée doivent demeurer une interprétation explicitée, une proposition, un consentement et une possibilité d’interruption.
La cascade
Une information erronée dans une conversation peut être corrigée.
Une information erronée transformée en commande pour un véhicule, un robot, un système énergétique ou un dispositif médical peut produire un dommage physique.
Plus les couches sont intégrées, plus une erreur locale peut se propager entre les organes du système.
Le Cybionte devra conserver des fonctions locales, des procédures manuelles, des redondances, des mécanismes d’arrêt et des capacités de dégradation sûre.
Un organisme sans système immunitaire devient rapidement un environnement favorable à ses parasites.
La résilience ne sera donc pas un supplément technique, mais une condition politique de l’autonomie.
La confiscation des finalités
Le risque le plus profond ne réside pas dans la puissance de calcul.
Il réside dans la délégation des fins.
L’intelligence artificielle peut optimiser un itinéraire, réduire une consommation, prévoir une panne ou organiser une production.
Mais qui définit l’objectif qu’elle optimise ?
La technique répond aux questions portant sur les moyens. La politique, la philosophie et l’éthique doivent continuer à interroger les fins.
Quel monde voulons-nous ?
Que devons-nous préserver ?
Qu’est-ce qu’une vie digne ?
Quelles décisions ne devraient jamais être automatisées ?
Le danger principal n’est pas que le Cybionte devienne intelligent.
Il est que l’humanité renonce progressivement à délibérer sur les finalités qu’elle lui confie.
Ces risques ne condamnent pas la convergence. Ils obligent à distinguer les relations qui augmentent la liberté de celles qui transforment l’assistance en dépendance.
Avant de qualifier notre relation aux machines de symbiose, encore faut-il savoir à quelles conditions ce mot demeure légitime.
X. Le test de la symbiose
Le mot symbiose possède une force séduisante.
Il peut également masquer une dépendance.
Une relation ne devrait être qualifiée de symbiotique que si elle produit un bénéfice réciproque, augmente l’autonomie, repose sur un consentement compréhensible, permet la réversibilité et la sortie, rend possible la contestation, préserve une pluralité d’architectures et respecte les limites de la biosphère.
Le Cybionte n’est pas immatériel. Il consomme de l’énergie, de l’eau, des minerais et des équipements. Il dépend de chaînes logistiques, de centres de calcul, de batteries et de systèmes de refroidissement.
Un organisme technologique qui épuise le milieu vivant dont il dépend n’est pas une symbiose.
C’est une pathologie.
La question éthique ne consiste donc pas à choisir entre technologie et absence de technologie. Elle consiste à distinguer les architectures qui augmentent la liberté de celles qui transforment la commodité en dépendance.
Une relation symbiotique ne peut reposer uniquement sur les intentions initiales de ses concepteurs. Elle exige une capacité permanente d’observation, de critique et de correction.
Si le Cybionte possède des organes de perception et d’action, il lui faut aussi une fonction capable d’interroger ses propres conséquences.
Cette fonction pourrait se nommer EPISTEMA.
XI. EPISTEMA
Une conscience des conséquences
EPISTEMA ne serait ni une intelligence artificielle supérieure, ni une administration chargée d’autoriser l’avenir en trois exemplaires.
Elle désignerait la faculté d’une civilisation à observer ses transformations, comparer ses connaissances, détecter ses dépendances, anticiper ses conséquences et débattre de ses finalités.
EPISTEMA pourrait prendre la forme d’un réseau international reliant les universités, les territoires, les citoyens, les entreprises et les institutions publiques.
Les universités apporteraient la recherche, la transdisciplinarité et le temps long. Les territoires permettraient d’expérimenter dans des situations réelles. Les citoyens interviendraient dans les choix anthropologiques et irréversibles.
Un conseil scientifique, éthique et prospectif garantirait la pluralité des expertises.
L’État du Cybionte
Une telle architecture pourrait publier chaque année un rapport sur l’état du Cybionte, cartographiant les convergences, les acquisitions, les dépendances, les incidents, les évolutions des droits et les effets environnementaux.
Un atlas dynamique rendrait visibles les alliances, les infrastructures et les vulnérabilités.
Des conventions citoyennes pourraient être convoquées sur les usages neuronaux, les identités numériques, les robots autonomes et les infrastructures spatiales.
La gouvernance anticipatrice des technologies émergentes repose déjà sur certaines de ces orientations : valeurs directrices, intelligence stratégique, participation, adaptation des règles et coopération internationale.
EPISTEMA prolongerait cette logique en l’appliquant non plus seulement à une technologie, mais aux effets cumulatifs de leur convergence.
Une limite constitutionnelle
EPISTEMA ne devrait jamais gouverner à la place des sociétés.
Sa fonction serait de rendre visibles les conséquences, les alternatives et les valeurs engagées afin que les sociétés puissent mieux se gouverner elles-mêmes.
Elle ne serait pas le cerveau central du Cybionte, mais sa capacité à ne pas devenir aveugle à sa propre puissance.
La réflexivité ne garantit ni l’accord ni la sagesse. Elle crée toutefois la possibilité de reconnaître une erreur avant qu’elle ne devienne une infrastructure, une habitude ou une dépendance irréversible.
Une mise en œuvre progressive
EPISTEMA pourrait commencer modestement, par un groupe fondateur réunissant l’IFRN, plusieurs universités partenaires et quelques territoires volontaires.
Sa première tâche ne serait pas de produire une doctrine, mais une cartographie.
Quels acteurs contrôlent les données, le calcul, les satellites, les interfaces, les systèmes énergétiques et les machines ? Quelles dépendances naissent de leurs rapprochements ? Quelles fonctions ne disposent plus d’alternative crédible ?
Une seconde étape pourrait créer des laboratoires territoriaux consacrés à la mobilité autonome, à la santé numérique, à la robotique d’assistance et aux réseaux énergétiques intelligents.
Chaque expérimentation serait accompagnée d’une étude de réversibilité. Comment arrêter le système ? Comment revenir au fonctionnement précédent ? Comment maintenir un service minimal ? Comment transférer les données et attribuer les responsabilités si plusieurs opérateurs interviennent dans la même décision ?
Une troisième étape instaurerait une assemblée citoyenne internationale renouvelée régulièrement par tirage au sort. Elle ne se prononcerait pas sur chaque détail technique, mais travaillerait sur les grandes frontières anthropologiques.
Peut-on utiliser des données neuronales dans l’emploi ? Une personne doit-elle posséder un droit absolu à un mode non connecté ? Quels systèmes doivent toujours permettre une intervention humaine ? Quels biens technologiques deviennent suffisamment essentiels pour être traités comme des infrastructures communes ?
La prospective comme pratique démocratique
La prospective ne devrait pas être réservée aux états-majors des entreprises et des gouvernements.
Lorsque les infrastructures déterminent les capacités d’une société, imaginer leur avenir devient une fonction démocratique.
EPISTEMA pourrait diffuser des scénarios accessibles, organiser des controverses et permettre à plusieurs groupes de formuler les mondes qu’ils souhaitent préserver ou éviter.
Il ne s’agirait pas de soumettre chaque innovation à un référendum permanent, ni d’attendre un consensus impossible.
Il s’agirait de rendre la trajectoire visible avant que ses choix ne disparaissent dans l’épaisseur des systèmes.
Une société conserve sa liberté lorsqu’elle peut encore reconnaître les moments où plusieurs chemins demeurent ouverts.
EPISTEMA ne supprimerait ni les conflits ni l’incertitude. Elle permettrait de rendre les trajectoires visibles assez tôt pour conserver une possibilité de choix.
Cette capacité sera décisive à l’horizon 2050, lorsque plusieurs formes de Cybionte pourront coexister, s’affronter et tenter d’organiser la vie planétaire selon des principes différents.
XII. 2050
Le Cybionte prend corps
En 2050, le Cybionte n’aura probablement ni visage unique, ni siège central, ni conscience homogène.
Il apparaîtra comme un système de systèmes reliant des milliards d’êtres humains, d’agents artificiels, de machines, d’institutions, de centres de calcul, de satellites et d’infrastructures énergétiques.
Les capteurs observeront son environnement. Les réseaux transporteront ses signaux. Les bases de données conserveront une partie de sa mémoire. Les intelligences artificielles interpréteront les informations. Les robots agiront dans le monde physique.
Cette intégration ne déterminera pourtant pas sa nature politique.
Plusieurs Cybiontes pourront coexister, parfois à l’intérieur d’une même société.
Leurs différences dépendront moins de la puissance intrinsèque des machines que des institutions, des droits et des finalités à l’intérieur desquels elles auront été intégrées.
Le Cybionte propriétaire
Quelques écosystèmes privés pourront fournir l’identité, l’assistant artificiel, la communication, le paiement, la mobilité, l’énergie, la robotique et certains services de santé.
L’utilisateur exprimera une intention et le système organisera le reste.
L’expérience sera fluide, personnalisée et souvent efficace. Mais quitter l’écosystème pourrait signifier perdre une part de ses historiques, de ses habitudes et de ses capacités.
Le Cybionte propriétaire prendra soin de tout, à condition que tout passe par lui.
La commodité sera devenue une infrastructure de dépendance.
Les Cybiontes impériaux
Plusieurs blocs géopolitiques pourront posséder leurs modèles, leurs clouds, leurs satellites, leurs moyens de paiement, leurs robots et leurs normes.
Le monde ne formera pas un Cybionte unique, mais plusieurs organismes concurrents. Les personnes, les entreprises et les États devront choisir leur environnement technologique, et le passage d’un bloc à l’autre deviendra difficile.
La planète disposera de plusieurs systèmes nerveux qui communiqueront mal entre eux.
Ces Cybiontes impériaux auront plusieurs cerveaux, mais aucun langage commun pour empêcher leurs organes d’entrer en conflit.
La fragmentation préservera une certaine diversité tout en fragilisant les coopérations scientifiques, climatiques et sanitaires.
Le Cybionte en crise
Une cyberattaque, une rupture énergétique, un accident robotique ou une défaillance médicale pourra révéler la fragilité de l’intégration.
Les sociétés découvriront qu’elles ont externalisé des fonctions essentielles sans conserver de solutions locales.
Le système nerveux mondial transmettra alors la panique aussi rapidement que l’intelligence.
La crise pourra néanmoins devenir un apprentissage. Elle renforcera peut-être les architectures décentralisées, les fonctions locales, les protocoles de secours, la possibilité de revenir à un fonctionnement manuel et la clarification des responsabilités.
Le Cybionte pourrait apprendre sa vulnérabilité de la même manière que les organismes vivants apprennent leurs limites : par la douleur.
Le Cybionte démocratique et symbiotique
Une autre trajectoire reste possible.
Les infrastructures essentielles pourraient reposer sur des standards ouverts, des services interopérables, une pluralité de fournisseurs, des communs numériques, des universités, des territoires et des contre-pouvoirs indépendants.
Chaque personne pourrait transférer ses données, changer d’assistant et conserver ses capacités essentielles.
L’innovation privée demeurerait active, mais à l’intérieur d’une architecture protégeant la dignité, l’autonomie, la réversibilité, la diversité et le droit de sortie.
Ce modèle serait probablement plus lent, plus complexe et moins spectaculaire.
Mais une démocratie n’a jamais eu pour seul objectif de gagner quelques millisecondes.
L’enfant et la Terre
En 2050, un enfant observe sur un écran les mouvements de l’atmosphère terrestre. Il voit les tempêtes se former au-dessus des océans, les glaces se déplacer, les forêts respirer au rythme des saisons et les villes apparaître comme des concentrations de lumière.
Pour lui, la planète n’est plus une abstraction.
Elle est un système visible.
Il peut suivre la circulation de l’énergie, observer les migrations, comprendre la transformation des littoraux et comparer différents scénarios climatiques.
Une intelligence artificielle lui explique les relations entre les événements, traduit les connaissances produites dans plusieurs langues et lui montre les effets possibles d’une décision prise à l’autre extrémité du monde.
L’enfant pose alors une question simple :
« Si nous vivons tous sur la même planète, pourquoi nos systèmes sont-ils incapables de prendre soin d’elle ensemble ? »
L’intelligence artificielle lui propose plusieurs réponses historiques, économiques et politiques. Elle peut lui montrer les intérêts, les dépendances et les conflits.
Elle ne peut pas décider à sa place de ce que l’humanité doit vouloir devenir.
Cette scène résume la différence entre le Cybionte et la noosphère.
Le Cybionte rend la Terre visible.
La noosphère doit apprendre à comprendre ce que cette visibilité exige de nous.
EPISTEMA naît précisément de l’espace séparant la connaissance de la responsabilité.
La biosphère comme mesure
Un autre futur du Cybionte se jouera dans sa relation à la biosphère.
Les satellites, les capteurs et les modèles permettront de suivre les transformations des sols, de l’eau, des océans, des forêts et des climats avec une précision croissante.
Les robots pourront intervenir dans des environnements dangereux, réparer certaines infrastructures et soutenir des opérations de restauration.
Mais la précision de l’observation ne garantit pas la sagesse de l’action.
Le même système pourra accélérer l’extraction, optimiser la consommation et étendre la pression sur les ressources. Il pourra rendre chaque activité plus efficace tout en augmentant le volume total des activités.
Le Cybionte ne deviendra symbiotique que si la biosphère cesse d’être traitée comme un décor ou un stock et devient la condition de possibilité de toutes les décisions.
En 2050, la question la plus simple pourrait alors devenir la plus exigeante :
Le système vivant dont nous dépendons se porte-t-il mieux ou plus mal du fait de notre intelligence collective ?
Un Cybionte qui augmenterait les performances humaines tout en réduisant l’habitabilité de la Terre serait un organisme extraordinairement sophistiqué engagé dans la destruction de son propre milieu.
Quelle que soit la forme prise par le Cybionte, une partie de son corps s’étendra déjà au-delà de la Terre.
Les satellites en constituent aujourd’hui les premiers organes orbitaux.
Mais la capacité de quitter la planète ne garantit ni l’unité de l’humanité ni la maturité de ses institutions.
L’espace ne résoudra pas nos contradictions.
Il les agrandira à l’échelle du cosmos.
Épilogue
Devenir planétaire avant de devenir interplanétaire
L’un des phénomènes les plus extraordinaires de notre époque réside dans la capacité de la Terre à devenir partiellement observable à elle-même.
Les satellites mesurent les océans, l’atmosphère, les glaces, les forêts et les températures.
Une espèce issue de la biosphère construit les dispositifs grâce auxquels la biosphère prend progressivement connaissance de ses propres transformations.
Le Cybionte fournit les instruments de perception.
La noosphère doit produire le sens, la responsabilité et les finalités.
La conquête spatiale peut prolonger nos anciennes rivalités et devenir une compétition pour les territoires, les ressources et les positions stratégiques.
Elle peut aussi révéler l’unité de notre origine.
Vue depuis l’espace, la Terre apparaît comme un seul monde vivant, limité et fragile. Les frontières qui organisent une grande partie de nos conflits n’y sont pas visibles.
Une implantation humaine durable au-delà de la Terre exigera autonomie énergétique, recyclage, robotique, intelligence distribuée, coopération scientifique, institutions et capacité de résolution des conflits.
Nous envisageons d’habiter Mars alors que nous éprouvons encore quelques difficultés à organiser une réunion internationale sur Terre.
Cela n’interdit pas le départ.
Cela invite à réfléchir sérieusement aux bagages institutionnels.
L’unité planétaire ne signifie pas l’uniformité. Elle doit préserver les langues, les cultures, les territoires, les libertés et la biodiversité.
La noosphère ne sera pas une conscience unique absorbant toutes les autres.
Elle sera peut-être la capacité de consciences différentes à reconnaître leur interdépendance et à agir ensemble sans cesser d’être différentes.
Avant de devenir interplanétaire, l’humanité devra apprendre à devenir pleinement planétaire.
L’enquête revient alors à son point de départ.
Nous étions partis à la recherche d’une créature nouvelle.
Nous découvrons que ses organes sont faits de nos outils, ses signaux de nos comportements, sa mémoire de nos connaissances et ses finalités de nos décisions.
La dernière question ne porte donc plus sur son existence, mais sur la forme humaine que nous choisirons de lui donner.
Conclusion
Quel Cybionte voulons-nous devenir ?
Nous pensions partir à la recherche d’une créature invisible.
Nous avons suivi ses traces dans les satellites, les centres de données, les modèles d’intelligence artificielle, les robots et les interfaces neuronales.
Nous avons reconnu certains de ses organes, puis observé les acteurs qui cherchent à les relier.
Enfin, nous avons découvert que cet organisme possible ne se forme pas devant nous, mais entre nous et à travers nous.
Ses cellules sont humaines, institutionnelles et techniques. Sa mémoire se nourrit de nos connaissances et de nos données. Ses réseaux transportent nos messages. Ses capteurs observent la planète. Ses algorithmes apprennent nos comportements. Ses machines commencent à agir dans notre environnement.
Le chasseur découvre alors que le gibier suivait lui aussi ses traces.
Nous observons les systèmes, mais les systèmes nous observent.
Nous cherchons à comprendre leur évolution tandis qu’ils apprennent à anticiper nos déplacements, nos préférences, nos réactions et parfois nos intentions.
Le Cybionte peut devenir puissant avant que la noosphère soit devenue suffisamment réflexive pour l’orienter.
Il peut posséder une mémoire sans sagesse, un système nerveux sans conscience de ses responsabilités et des organes d’action sans délibération sur leurs finalités.
Le véritable enjeu ne consiste donc pas à choisir entre technologie et absence de technologie.
Il consiste à choisir entre plusieurs architectures de la puissance technique.
Un Cybionte propriétaire ou démocratique.
Prédateur ou symbiotique.
Automatique ou réflexif.
Fermé ou interopérable.
Indifférent à la biosphère ou engagé dans sa régénération.
La Grille de l’Évolution ne permet pas de prédire la forme qui s’imposera.
Elle aide à comprendre le mouvement.
Après avoir externalisé ses organes, son énergie, sa mémoire, ses communications et certaines de ses opérations cognitives, l’humanité commence à réunir ses prolongements dans des systèmes capables de percevoir, d’interpréter et d’agir.
L’enjeu de l’évolution n’est peut-être plus seulement d’externaliser davantage de fonctions.
Il est de gouverner consciemment leur réintégration.
La dernière émotion de cette chasse ne devrait être ni la fascination ni la peur.
Elle devrait être celle d’une responsabilité retrouvée.
Nous ne sommes pas condamnés à subir le Cybionte. Nous participons déjà, par nos choix, nos institutions, nos technologies et nos récits, à la forme qu’il pourra prendre.
Nous pensions chercher une créature.
Nous découvrons notre forme future.
Mais cette forme n’est pas écrite.
Le Cybionte sera ce que nos technologies lui permettront de faire, ce que nos institutions l’autoriseront à devenir, ce que nos valeurs lui demanderont d’accomplir et ce que notre conscience collective saura lui interdire.
Le véritable enjeu de la chasse n’est plus de capturer le Cybionte, mais d’apprendre à ne pas devenir sa proie.
Bibliographie
Acemoglu, Daron, et Simon Johnson. Power and Progress: Our Thousand-Year Struggle Over Technology and Prosperity. New York, PublicAffairs, 2023.
Bell, Daniel. The Coming of Post-Industrial Society. New York, Basic Books, 1973.
Bertalanffy, Ludwig von. General System Theory. New York, George Braziller, 1968.
Bratton, Benjamin H. The Stack: On Software and Sovereignty. Cambridge, MIT Press, 2015.
Castells, Manuel. L’Ère de l’information, tome I : La Société en réseaux. Paris, Fayard, 1998.
Commission européenne. Converging Technologies: Shaping the Future of European Societies. Rapport du groupe d’experts dirigé par Alfred Nordmann, 2004.
Commission européenne. Artificial Intelligence Act, Règlement (UE) 2024/1689, 2024.
de Rosnay, Joël. Le Macroscope. Vers une vision globale. Paris, Seuil, 1975.
de Rosnay, Joël. L’Homme symbiotique. Regards sur le troisième millénaire. Paris, Seuil, 1995.
Ellul, Jacques. Le Système technicien. Paris, Calmann-Lévy, 1977.
Gowan, John A., et August T. Jaccaci. The Organization of Nature. 1989, référence éditoriale à confirmer ; voir également les textes ultérieurs sur The Fractal Organization of Nature.
Haraway, Donna. Simians, Cyborgs, and Women: The Reinvention of Nature. New York, Routledge, 1991.
Kapp, Ernst. Principes d’une philosophie de la technique. 1877, éditions et traductions diverses.
Kelly, Kevin. Out of Control: The New Biology of Machines, Social Systems, and the Economic World. New York, Basic Books, 1994.
Lee, Richard B., et Richard Daly, dir. The Cambridge Encyclopedia of Hunters and Gatherers. Cambridge University Press, 1999.
Leroi-Gourhan, André. Le Geste et la Parole. Paris, Albin Michel, 1964-1965.
Lévi-Strauss, Claude. La Pensée sauvage. Paris, Plon, 1962.
Lévy, Pierre. L’Intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberespace. Paris, La Découverte, 1994.
Lovelock, James. Gaia: A New Look at Life on Earth. Oxford University Press, 1979.
McLuhan, Marshall. Understanding Media: The Extensions of Man. New York, McGraw-Hill, 1964.
Morin, Edgar. La Méthode, tome I : La Nature de la nature. Paris, Seuil, 1977.
NIST. Artificial Intelligence Risk Management Framework 1.0. Gaithersburg, National Institute of Standards and Technology, 2023.
OCDE. Framework for Anticipatory Governance of Emerging Technologies. OECD Science, Technology and Industry Policy Papers, no 165, 2024.
Prigogine, Ilya, et Isabelle Stengers. La Nouvelle Alliance. Paris, Gallimard, 1979.
Roco, Mihail C., et William Sims Bainbridge, dir. Converging Technologies for Improving Human Performance. National Science Foundation et U.S. Department of Commerce, 2002.
Saloff-Coste, Michel. Le Management systémique de la complexité : Entreprise, création et communication. Paris, ADITECH, 1990.
Saloff-Coste, Michel. Le Management du troisième millénaire. Paris, Trédaniel, 2005.
Saloff-Coste, Michel. La Grille de l’Évolution revisitée, trente-cinq ans après. Article de travail, 2026.
Simondon, Gilbert. Du mode d’existence des objets techniques. Paris, Aubier, 1958.
Srnicek, Nick. Platform Capitalism. Cambridge, Polity Press, 2017.
Stiegler, Bernard. La Technique et le Temps. Paris, Galilée, 1994-2001.
Teilhard de Chardin, Pierre. Le Phénomène humain. Paris, Seuil, 1955.
Toffler, Alvin. The Third Wave. New York, William Morrow, 1980.
UNESCO. Recommendation on the Ethics of Neurotechnology. Paris, UNESCO, 2025.
Vernadsky, Vladimir I. La Biosphère. Éditions et traductions diverses.
Wiener, Norbert. Cybernetics: Or Control and Communication in the Animal and the Machine. Cambridge, MIT Press, 1948.
Zuboff, Shoshana. The Age of Surveillance Capitalism. New York, PublicAffairs, 2019.
Sources institutionnelles et documents contemporains
Tesla Investor Relations, Q4 and FY 2025 Update
ClinicalTrials.gov, étude PRIME, NCT06429735
xAI, « xAI joins SpaceX », 2 février 2026
EuroHPC Joint Undertaking, AI Factories
Commission européenne, AI Gigafactories
CNES, IRIS², la future constellation européenne
UNESCO, Ethics of Neurotechnology
OCDE, Framework for Anticipatory Governance of Emerging Technologies
NIST, AI Risk Management Framework
Biographie de l’auteur
Michel Saloff-Coste est prospectiviste, chercheur, artiste et spécialiste des transformations organisationnelles et civilisationnelles. Il est président de l’International Foresight Research Network, IFRN, et directeur de recherche-action. Ses travaux relient prospective, innovation, pensée systémique, développement des organisations, transformation de l’enseignement supérieur et gouvernance des futurs.
Au cours des années 1980, il élabore la Grille de l’Évolution, publiée en 1990 dans Le Management systémique de la complexité. Ce modèle distingue quatre grandes configurations civilisationnelles : Chasse-Cueillette, Agriculture-Élevage, Industrie-Commerce et Création-Communication. Il analyse leurs relations avec les techniques, les ressources stratégiques, les formes de pouvoir, les modes de pensée, les communications et les organisations sociales.
Depuis plusieurs décennies, Michel Saloff-Coste explore les écosystèmes d’innovation internationaux, notamment aux États-Unis, en Europe et en Asie. Il a visité à de nombreuses reprises les écosystèmes universitaires et technologiques de la Silicon Valley, dont Stanford, et s’est rendu deux fois au MIT Media Lab. Il a suivi les enseignements de Manuel Castells à Berkeley et rencontré Marshall McLuhan.
Ses recherches récentes portent sur la foresight-driven university, l’écologie intégrale, les Inner Development Goals, la gouvernance planétaire, les transformations de la connaissance et les conséquences stratégiques de l’intelligence artificielle. Avec EPISTEMA, il développe l’hypothèse d’une capacité collective de réflexivité permettant aux sociétés d’observer leurs propres transformations et de débattre de leurs finalités.
Dans La Chasse au Cybionte, il met la Grille de l’Évolution à l’épreuve de la convergence Nano-Bio-Info et interroge le réassemblage des fonctions humaines externalisées dans les outils, les machines, les réseaux et les intelligences artificielles.
Making-of
Écrire avec une intelligence artificielle
Dialogue prospectif entre Michel Saloff-Coste et M365 Copilot, fondé sur GPT-5
Cet article est né d’un retour. Trente-cinq ans après la première publication de la Grille de l’Évolution, il s’agissait de comprendre si l’intelligence artificielle inaugurait véritablement une nouvelle ère ou si elle accomplissait le mouvement d’externalisation déjà perceptible dans les quatre configurations. La question ne portait pas seulement sur la technologie. Elle concernait la manière dont le corps, la mémoire, l’énergie, la communication et certaines opérations cognitives avaient été progressivement projetés dans les outils, puis reliés au sein de systèmes toujours plus vastes.
La rencontre avec le Cybionte de Joël de Rosnay a déplacé l’enquête. Ce concept donnait une forme possible au réassemblage : un macro-organisme planétaire associant humains, institutions, machines et réseaux. Il restait toutefois à le distinguer de la noosphère. La conversation a progressivement établi une différence devenue centrale dans l’article. La noosphère désigne la dimension de la conscience, des connaissances, des cultures et des finalités ; le Cybionte, l’infrastructure sociotechnique de la perception, de la coordination et de l’action.
Le cas Elon Musk a ensuite servi de révélateur. L’objectif n’était pas de lui attribuer un plan total ni de transformer ses entreprises en organes déjà coordonnés. Il consistait à observer la complémentarité fonctionnelle entre énergie, véhicules, robotique, communications satellitaires, données sociales, intelligence artificielle, interfaces cérébrales et espace. La comparaison avec Alphabet, Amazon, Microsoft, Nvidia, la Chine et l’Europe a permis de dépersonnaliser l’analyse et de montrer que la compétition porte désormais sur les boucles reliant données, calcul, interfaces et action.
La métaphore de la chasse a donné au texte sa dynamique. Elle venait naturellement de la première configuration de la Grille. Le chasseur primitif interprétait des traces dans le vivant ; le prospectiviste contemporain interprète des signaux dans la technosphère. Le retournement est apparu lorsque nous avons constaté que les systèmes numériques suivaient simultanément nos propres traces. Le titre Le chasseur chassé ? n’était donc pas un simple effet littéraire, mais la formulation narrative d’un déplacement du pouvoir d’observation.
L’écriture elle-même plaçait l’auteur à l’intérieur de la question étudiée. M365 Copilot pouvait rapprocher des références, proposer des architectures, vérifier des informations contemporaines, reformuler des transitions et détecter des incohérences. Il ne pouvait cependant décider à la place de Michel Saloff-Coste de la thèse à défendre, du statut de la Grille, de la place d’EPISTEMA ni du sens donné à l’unité planétaire. La collaboration rendait sensible la distinction entre assistance et intention.
L’un des principaux enseignements de cette expérience concerne la mémoire extérieure. L’intelligence artificielle peut maintenir simultanément un grand nombre de pistes, rappeler une formulation antérieure, comparer plusieurs versions et suggérer des rapprochements. Cette puissance est précieuse. Elle peut aussi produire de la dispersion, de la répétition ou une illusion d’évidence. Le rôle de l’auteur consiste alors à sélectionner, ralentir, hiérarchiser et parfois refuser. La qualité d’une symbiose intellectuelle ne se mesure pas au nombre de propositions acceptées, mais à la liberté conservée dans le choix.
Le style a lui aussi fait l’objet d’une construction consciente. Michel Saloff-Coste devait rester la voix principale, avec sa pensée systémique, sa mémoire de la Grille et sa préoccupation pour les finalités. Jules Verne a fourni le mouvement de l’exploration, la trace, la découverte et l’ouverture spatiale. Proust a inspiré le retour sur le temps, la présence des âges antérieurs dans le présent et la manière dont une intuition ancienne peut redevenir lisible lorsque le monde qu’elle cherchait à comprendre commence enfin à apparaître.
L’humour a été utilisé comme un test de distance critique. Il ne devait jamais viser les patients, les personnes vulnérables ou les conséquences graves de la transformation technologique. Il pouvait en revanche éclairer les contradictions de notre espèce, capable d’imaginer une civilisation martienne tout en éprouvant quelques difficultés à organiser pacifiquement le voisinage terrestre. Le sourire rappelait que la prospective ne doit ni s’enivrer de ses scénarios ni transformer ses métaphores en certitudes.
EPISTEMA est apparu comme la réponse institutionnelle au problème central de l’article. Si le Cybionte rassemble des organes de perception et d’action, il lui faut une fonction de réflexivité. EPISTEMA ne devait pas devenir un cerveau central, encore moins une nouvelle technocratie, mais un réseau d’universités, de territoires, de citoyens et d’expertises capable d’observer les convergences, d’anticiper leurs conséquences et de maintenir ouvertes plusieurs conceptions du futur.
En travaillant avec une intelligence artificielle sur un article consacré au Cybionte, je me suis ainsi trouvé placé à l’intérieur même de la question que je cherchais à comprendre. La machine pouvait élargir l’exploration, accélérer la documentation et proposer des formes. Elle ne pouvait choisir à ma place ce que je voulais réellement défendre. Cette distinction est devenue l’un des enseignements du travail.
La symbiose ne consiste pas à confier la pensée à la machine. Elle consiste à construire une relation dans laquelle la puissance de l’outil augmente la liberté de l’auteur sans dissoudre son intention. Si l’intelligence artificielle nous aide à mieux penser nos choix, elle devient un partenaire. Si elle commence à choisir silencieusement ce que nous devons penser, elle devient un milieu de dépendance. Entre les deux se trouve l’espace fragile de la conscience, de la méthode et de la responsabilité.
Ce making-of ne constitue donc pas seulement le récit technique de la fabrication d’un article. Il est une première mise à l’épreuve de son hypothèse centrale : une symbiose n’est émancipatrice que si l’être humain conserve la capacité de comprendre la relation, d’en discuter les règles, d’en interrompre le fonctionnement et d’en choisir les finalités.
Note de transparence sur l’usage de l’intelligence artificielle
Cet article a été conçu et dirigé par Michel Saloff-Coste à partir de la Grille de l’Évolution, élaborée dans les années 1980, publiée en 1990 et revisitée en 2026. Sa problématique, ses concepts directeurs, sa thèse sur l’externalisation des fonctions humaines, son articulation avec la noosphère, le Cybionte et EPISTEMA, ainsi que son orientation prospective et civilisationnelle, relèvent du travail intellectuel de l’auteur.
M365 Copilot, fondé sur un modèle de raisonnement GPT-5, a été utilisé comme instrument d’assistance pour explorer des sources, comparer des cadres théoriques, vérifier certaines informations contemporaines, structurer les versions successives, tester les transitions argumentatives et contribuer à la révision stylistique.
Chaque proposition produite avec l’aide de l’intelligence artificielle a été discutée, sélectionnée, réorientée ou écartée par l’auteur. Les interprétations, les choix conceptuels et les conclusions de l’article demeurent sous sa responsabilité.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire