2026/07/14

2026 07 14 L’UNIVERSITÉ GUIDÉE PAR LA PROSPECTIVE De l’anticipation institutionnelle au discernement civilisationnel V1 ARTICLE 4000 MOTS

 

L’UNIVERSITÉ GUIDÉE PAR LA PROSPECTIVE 

De l’anticipation institutionnelle au discernement civilisationnel 

Une synthèse réflexive des écosystèmes d’innovation, de l’intelligence artificielle, de la transformation territoriale et des futurs désirables dans l’enseignement supérieur 

 

Michel Saloff-Coste 

President, International Foresight Research Network — IFRN 

Article académique de synthèse · Juillet 2026 

 

Résumé 

Cet article présente l’université guidée par la prospective comme une réponse institutionnelle à la transformation de l’enseignement supérieur dans un contexte marqué par l’intelligence artificielle, l’incertitude systémique, la rupture écologique et l’interdépendance planétaire. À partir d’une étude réflexive menée depuis une posture de participant-observateur à l’Université Catholique de Lille, il reconstitue une trajectoire allant de l’IIPEI et des Learning Expeditions aux signatures écosystémiques, à Symbiogora, à la Direction de la Prospective, à EcosystemsInMotion, à ECOPOSS, à l’IFRN, puis à l’écologie intégrale et à EPISTEMA. La thèse défendue est que la prospective ne doit plus être considérée comme une méthode stratégique périphérique, mais comme une capacité institutionnelle structurante reliant gouvernance, recherche, pédagogie, engagement territorial, culture publique, coopération internationale et responsabilité éthique. Le modèle repose sur huit capacités : anticiper, explorer, connecter, expérimenter, documenter, engager la société, internationaliser et transformer. L’article examine également le rapport entre intelligence artificielle et discernement humain, la contribution des Objectifs de développement durable et des Inner Development Goals, ainsi que la nécessité d’articuler transformation extérieure et développement intérieur. L’écologie intégrale fournit l’horizon normatif, tandis qu’EPISTEMA désigne les présupposés civilisationnels à partir desquels les sociétés pensent, valorisent et agissent. La contribution principale est une grammaire transférable plutôt qu’un modèle à reproduire mécaniquement. Une université guidée par la prospective ne prédit pas l’avenir : elle aide la société à percevoir ce qui émerge, à délibérer sur ce qui est désirable et à cultiver les capacités humaines et institutionnelles nécessaires à la construction de futurs habitables. 

Mots-clés : université guidée par la prospective ; prospective ; enseignement supérieur ; intelligence artificielle ; écosystèmes d’innovation ; écologie intégrale ; EPISTEMA ; discernement civilisationnel. 

Abstract 

This article presents the foresight-driven university as an institutional response to the transformation of higher education under conditions of artificial intelligence, systemic uncertainty, ecological disruption, and planetary interdependence. Drawing on a reflective participant-observer study of the Université Catholique de Lille, it reconstructs a trajectory extending from IIPEI and Learning Expeditions to ecosystem signatures, Symbiogora, the Direction de la Prospective, EcosystemsInMotion, ECOPOSS, IFRN, integral ecology, and EPISTEMA. The article argues that foresight should no longer be treated as a peripheral strategic method. It should become an embedded institutional capability linking governance, research, pedagogy, territorial engagement, public culture, international cooperation, and ethical responsibility. Eight capabilities define the model: anticipation, exploration, connection, experimentation, documentation, civic engagement, internationalization, and transformation. The contribution is a transferable grammar rather than a model to be mechanically copied. A foresight-driven university does not predict the future; it helps society detect what is emerging, deliberate about what is desirable, and cultivate the human and institutional capacities required to build futures worth inhabiting. 

Keywords: foresight-driven university; prospective; higher education; artificial intelligence; innovation ecosystems; integral ecology; EPISTEMA; civilizational discernment. 

1. Introduction : le futur comme question universitaire 

Les universités ont toujours occupé une position singulière entre le passé et l’avenir. Elles préservent des langues, des méthodes, des disciplines, des archives et des traditions héritées des générations précédentes, tout en formant des personnes dont l’existence se déploiera dans des conditions qui ne peuvent être entièrement connues. Elles stabilisent les connaissances et produisent simultanément des découvertes qui déstabilisent les mondes hérités. Cette tension temporelle appartient à leur vocation. Ce qui a changé au XXIe siècle est l’intensité avec laquelle le futur est entré dans le présent de l’université. L’intelligence artificielle transforme les conditions de l’autorité intellectuelle et de l’expertise ; la rupture écologique modifie l’horizon de la responsabilité ; la fragmentation sociale affaiblit la confiance ; l’instabilité géopolitique recompose la coopération internationale ; les systèmes numériques transforment l’attention, la mémoire et le débat public. Ces changements interagissent. L’enseignement supérieur n’est donc pas confronté à une série de tendances isolées, mais à une transformation systémique de l’environnement de la connaissance. 

La réponse dominante a souvent été l’adaptation. Les universités créent de nouveaux programmes, installent des plateformes, révisent leurs stratégies, renforcent l’employabilité, mettent en place des dispositifs de durabilité et nouent des partenariats avec des organisations innovantes. Ces réponses sont nécessaires, mais insuffisantes. Une institution peut s’adapter efficacement à un monde qui ne devrait pas être prolongé. Elle peut innover sans se demander ce que son innovation accélère. Elle peut améliorer ses performances tout en perdant de vue sa vocation. La prospective commence l’adaptation atteint sa limite. Elle demande ce qui émerge avant de devenir évident, quelles hypothèses organisent les décisions présentes, quels futurs sont représentés ou exclus, et quel avenir l’institution rend plus probable par ses choix actuels. 

L’université guidée par la prospective est proposée comme une réponse à ce défi. Elle n’est pas une université qui prétendrait prédire avec davantage de certitude. Elle est une institution qui développe une relation disciplinée et partagée à l’incertitude dans la gouvernance, la recherche, la pédagogie, l’engagement territorial, la vie publique et la coopération internationale. Le futur devient un objet commun d’enquête plutôt que le domaine réservé des planificateurs. La prospective devient une intelligence institutionnelle : la capacité de détecter, d’interpréter, de délibérer, d’expérimenter, de mémoriser et de transformer. 

2. De la prospective française à une institution guidée par la prospective 

Le fondement conceptuel du modèle réside dans une traduction entre la tradition française de la prospective et le langage international du foresight. La prospective, notamment associée à Gaston Berger, ne traite pas d’abord l’avenir comme un objet de prédiction. Elle constitue une attitude consistant à regarder loin, large et en profondeur, en plaçant la liberté et la responsabilité humaines au centre. Le foresight international apporte le vocabulaire de la veille des horizons, des scénarios, de la préparation stratégique, des futures studies, de la gouvernance anticipatrice et de la futures literacy. L’expression foresight-driven university adopte ce langage intelligible à l’échelle internationale tout en cherchant à préserver la profondeur humaniste et orientée vers l’action de la prospective. 

La prédiction demande ce qui va se produire et tend vers un avenir unique. La prévision prolonge des tendances identifiées. Les études des futurs explorent une pluralité de possibilités. La prospective stratégique relie les futurs plausibles aux décisions présentes. La littératie des futurs examine la manière dont les hypothèses d’anticipation influencent ce que les personnes perçoivent et font. La prospective demande quels futurs les personnes et les institutions doivent imaginer, débattre et construire. L’université guidée par la prospective a besoin de la pluralité des études des futurs, de la pertinence décisionnelle de la prospective stratégique, de la réflexivité de la littératie des futurs et de l’orientation éthique de la prospective française. 

Le terme « guidée » n’implique pas que des prévisions déterminent mécaniquement les décisions institutionnelles. Il signifie que l’attention portée aux futurs devient un principe organisateur. Une université guidée par la prospective se distingue d’une université possédant simplement un service de prospective. Elle se distingue également des modèles d’université entrepreneuriale, innovante, numérique ou durable, même si elle peut intégrer chacune de ces dimensions. L’entrepreneuriat peut privilégier la valeur marchande, l’innovation accélérer le changement sans en interroger la direction, la numérisation confondre infrastructure et apprentissage, et la durabilité se réduire à la conformité. La prospective replace ces activités dans un champ plus large de conséquences, d’alternatives, de valeurs et de responsabilité publique. 

3. Une méthode réflexive fondée sur la recherche-action 

L’argumentation procède d’une étude réflexive de l’Université Catholique de Lille conduite depuis une posture de participant-observateur et de praticien-chercheur. L’auteur a contribué à de nombreuses initiatives analysées, mobilisé des concepts et des réseaux, organisé des processus d’apprentissage, puis cherché à interpréter l’expérience accumulée. Cette proximité donne accès à des intentions, des conversations, des textures institutionnelles et des continuités qui peuvent échapper à un observateur extérieur. Elle engendre aussi des risques de mémoire sélective, de cohérence rétrospective, de suridentification et de récit excessivement célébratif. 

La méthode répond à ces risques en distinguant la mémoire de la preuve et l’interprétation du fait institutionnel vérifié. Plans d’action, programmes, documents de voyage, publications, statuts, présentations, sources publiques, vidéos, chronologies et notes de cas sont triangulés dans une matrice de preuves. L’objectif n’est pas une neutralité impossible, mais une réflexivité disciplinée. La position de l’auteur demeure visible et les principales affirmations peuvent être reliées à un corpus documentaire. Les enregistrements audiovisuels sont considérés comme des sources primaires parce qu’ils préservent des voix, des arguments, des gestes et l’évolution d’un réseau. Leur valeur dépend des métadonnées et de l’indexation : sans structure, l’archive reste une accumulation ; structurée, elle devient une infrastructure de recherche. 

La recherche-action est essentielle parce que les initiatives n’ont pas simplement observé la transformation depuis l’extérieur. Les Learning Expeditions ont modifié les cadres d’interprétation de leurs participants. Symbiogora a aidé des acteurs territoriaux à prendre conscience de leur écosystème. EcosystemsInMotion a créé un champ d’enquête distribué pendant la crise. ECOPOSS a étudié les futurs publics en contribuant précisément à les rendre publics. La connaissance s’est donc construite par des cycles d’action, de documentation, de réflexion et de réélaboration. L’ambition n’est pas une généralisation universelle, mais une transférabilité : identifier des concepts et des capacités que d’autres institutions pourront réinterpréter à partir de leur histoire et de leur territoire. 

4. De l’IIPEI à ECOPOSS : une trajectoire d’apprentissage institutionnel 

L’IIPEI a constitué la première cristallisation institutionnelle de la démarche. Il a réuni stratégie créative, pensée systémique, prospective collaborative, recherche sur les écosystèmes d’innovation, dialogue avec les entreprises, exploration internationale, entretiens vidéo et publication au sein d’un laboratoire universitaire. Sa proposition fondamentale était que l’innovation est écosystémique. Elle résulte rarement de l’action isolée d’une seule organisation ; elle émerge des relations entre universités, entreprises, investisseurs, autorités publiques, institutions culturelles, technologies, communautés et récits. La prospective peut activer de tels écosystèmes en créant un champ partagé d’attention au long terme. 

Les Learning Expeditions ont fourni la méthode empirique. Les participants ont abordé les lieux non comme des collections de bonnes pratiques, mais comme des configurations vivantes. Préparation, immersion, rencontre, débriefing, documentation, interprétation et traduction ont transformé le voyage en prospective de terrain. La Silicon Valley a révélé une culture de la permission, du capital-risque, du récit entrepreneurial, de l’expérimentation rapide et de l’ambition technologique, mais aussi des inégalités et un utopisme technologique. Munich a mis en avant la profondeur de l’ingénierie et la continuité industrielle. Copenhague a relié confiance, design, durabilité et culture civique. La Chine a exigé une lecture civilisationnelle. Le Togo et le Bénin ont révélé des formes d’innovation endogènes, communautaires et frugales. New York est devenu une salle de classe de la gouvernance planétaire. La Scandinavie a relié études des futurs, durabilité, confiance sociale et développement intérieur. 

La comparaison a conduit au concept de signatures écosystémiques : la configuration particulière d’histoire, de valeurs, d’institutions, de technologies, de logiques économiques, de relations sociales et de récits symboliques par laquelle un lieu génère sa transformation. Ce concept protège l’apprentissage contre l’imitation. Il ne s’agit pas de reproduire la Silicon Valley à Lille ni de traiter chaque territoire comme la version retardée d’un centre dominant. Il s’agit de comprendre comment des mondes différents rendent possibles des futurs différents et quels principes peuvent être traduits sans effacer le contexte. 

Symbiogora est devenu la charnière territoriale. Le projet a déplacé la question de l’attraction de l’innovation vers le renforcement de la capacité d’un territoire à se comprendre et à s’activer comme écosystème. L’université est devenue animatrice, traductrice et catalyseur de l’intelligence collective. La Direction de la Prospective a ensuite marqué le passage du projet à la fonction institutionnelle. La prospective a acquis une adresse identifiable reliée à la gouvernance tout en restant transversale. Le défi consistait à formaliser sans bureaucratiser : trop peu de structure rend la prospective dépendante des individus ; trop de structure peut neutraliser l’imagination et la mobilité. 

EcosystemsInMotion a montré comment la crise pouvait accélérer l’apprentissage institutionnel. Lorsque la mobilité physique est devenue impossible pendant la période de la Covid, la Learning Expedition a été reconfigurée en tour du monde virtuel et en processus numérique de recherche-action. Le format a élargi l’accès et facilité l’archivage, sans pouvoir reproduire l’intelligence sensible et informelle du lieu. ECOPOSS a ensuite porté la prospective dans la culture publique. Par les livres, le cinéma, les débats, la science, les expositions, les ateliers et les rencontres intergénérationnelles, ECOPOSS a traité le futur comme une question civique. Le campus est devenu une agora dans laquelle les futurs possibles et désirables pouvaient être explorés sans abandonner la rigueur. 

L’IFRN prolonge la trajectoire au-delà d’une période institutionnelle particulière. Il relie chercheurs, praticiens, éducateurs, entreprises et acteurs publics intéressés par les futurs de long terme et la prospective en action. L’internationalisation n’est pas ici une recherche de prestige. Elle est la circulation, la comparaison, la critique et le renouvellement des pratiques entre contextes culturels et institutionnels. 

5. Les huit capacités de l’université guidée par la prospective 

La trajectoire peut être synthétisée par huit capacités interdépendantes : anticipation, exploration, connexion, expérimentation, documentation, engagement civique, internationalisation et transformation. Ensemble, elles forment une grammaire institutionnelle plutôt qu’un plan à reproduire. Un plan suppose des conditions stables et des composantes reproductibles. Une grammaire offre des principes de composition que différentes institutions peuvent exprimer dans leur propre voix. Aucune université ne devrait reproduire mécaniquement l’histoire de l’Université Catholique de Lille. Ce qui peut voyager est l’architecture de capacités extraite de cette expérience. 

L’anticipation élargit l’horizon temporel de la décision. Elle fait place aux signaux faibles, aux discontinuités, aux scénarios alternatifs et aux questions que l’urgence tend à étouffer. Son objectif n’est pas d’éliminer l’incertitude, mais d’améliorer l’attention et la préparation. L’exploration donne un corps à l’anticipation en exposant l’institution à des lieux et des pratiques d’autres futurs sont tentés. La connexion reconnaît qu’aucune discipline ni organisation ne peut comprendre seule une transformation systémique. Elle crée des relations génératrices entre chercheurs, étudiants, entreprises, territoires, artistes, citoyens, traditions éthiques et réseaux internationaux. 

L’expérimentation transforme les possibilités en apprentissages au moyen de prototypes, de formats et de dispositifs institutionnels. Toute expérimentation n’a pas vocation à devenir permanente ; l’essentiel est que ses enseignements soient préservés et réutilisés. La documentation transforme l’expérience en mémoire transmissible. Chronologies, matrices de preuves, archives audiovisuelles, publications, programmes et métadonnées empêchent le récit d’appartenir exclusivement à ceux qui étaient présents. La documentation est une capacité éthique parce qu’elle rend les affirmations institutionnelles vérifiables. 

L’engagement civique affirme que le futur est un bien commun. La mission de l’université n’est pas de remplacer l’expertise par l’opinion, mais de créer des formes par lesquelles le savoir expert peut entrer dans la signification publique. L’internationalisation inscrit la responsabilité locale dans l’interdépendance planétaire et expose l’institution à d’autres manières de connaître. La transformation intègre les autres capacités. Une université ne peut prétendre étudier le changement tout en restant intacte devant ce qu’elle apprend. La prospective devient crédible lorsqu’elle modifie la gouvernance, la pédagogie, la recherche, les partenariats, la mémoire et la présence publique. 

L’intégration institutionnelle est le principe unificateur. La prospective a besoin d’un foyer institutionnel, mais ne doit pas devenir un silo. Si elle reste personnelle, elle est fragile ; si elle devient bureaucratique, elle perd sa vitalité ; si elle demeure seulement visionnaire, elle perd son effet institutionnel. L’université guidée par la prospective doit formaliser sans figer, ouvrir sans disperser et inspirer sans échapper aux exigences de preuve, de gouvernance et d’évaluation. 

6. Intelligence artificielle, ODD, IDG et gouvernance planétaire 

Dans ce modèle, l’intelligence artificielle agit à la fois comme rupture et comme révélateur épistémologique. Si les machines peuvent retrouver des informations, produire un langage fluide, générer des images, écrire du code et soutenir l’analyse, l’éducation ne peut plus se justifier uniquement par la transmission des contenus ou la reproduction d’une expertise routinière. La valeur de l’université se déplace vers la formation du jugement, la pratique de l’enquête, l’interprétation du contexte, la responsabilité éthique et la capacité de relier connaissance et signification. L’IA peut soutenir les archives, la comparaison, la traduction, l’analyse et l’accessibilité ; mais l’assistance n’est pas l’auteur au sens pleinement humain, la fluidité n’est pas la vérité et l’optimisation n’est pas la sagesse. 

Une culture adéquate de l’IA doit donc être technique, épistémologique, éthique, écologique, civique et spirituelle. Étudiants et chercheurs doivent comprendre ce que les systèmes peuvent faire, mais aussi les infrastructures, données, ressources énergétiques, formes de travail et choix politiques qui les rendent possibles. La question décisive n’est pas simplement de savoir si l’intelligence peut être augmentée, mais si l’augmentation du pouvoir sera accompagnée d’un élargissement de la responsabilité. La prospective est nécessaire précisément parce que la capacité technologique ne détermine pas sa propre finalité. 

Les Objectifs de développement durable fournissent une grammaire partagée de la transformation extérieure. Ils relient pauvreté, santé, éducation, égalité, climat, biodiversité, paix, institutions et partenariats. Pour les universités, ils offrent un cadre permettant d’aligner disciplines et territoires sur des défis planétaires. Mais les objectifs ne transforment pas automatiquement les personnes et les institutions appelées à les réaliser. Les Inner Development Goals éclairent les fondements humains du changement à travers les dimensions de l’être, de la pensée, de la relation, de la collaboration et de l’action. Ils rappellent que les stratégies de durabilité risquent d’échouer lorsque les cultures organisationnelles demeurent fragmentées, concurrentielles, épuisées ou incapables de coopérer. 

L’université guidée par la prospective relie transformation extérieure et transformation intérieure. Elle ne traite pas les ODD comme de simples contenus de cours, mais comme des défis qui réorganisent la recherche, l’apprentissage, la vie du campus et les partenariats. Elle ne réduit pas les IDG à un développement personnel privé, mais les comprend comme des capacités relationnelles nécessaires à l’action collective. Le développement intérieur sans changement structurel est impuissant ; le changement structurel sans développement humain reste fragile. 

La gouvernance planétaire est dès lors comprise comme une écologie de l’apprentissage et non comme la seule activité des organisations internationales. Elle dépend de la capacité à relier échelles, cultures, disciplines, générations et formes d’autorité. Le voyage apprenant à New York l’a rendu visible par les rencontres entre universités, Nations Unies, diplomatie, institutions de la durabilité, Saint-Siège, leadership civique, droit et technologie. Une université contribue à la gouvernance planétaire non en gouvernant la planète, mais en améliorant l’orientation collective : en cultivant la pensée de long terme, en réunissant les différences, en préservant la mémoire et en traduisant les préoccupations planétaires dans l’éducation et l’action territoriale. 

7. Écologie intégrale, EPISTEMA et discernement civilisationnel 

Les capacités institutionnelles ne suffisent pas à répondre à la question la plus profonde : vers quelle compréhension de la vie la transformation doit-elle être orientée ? Une institution peut anticiper efficacement tout en servant des finalités destructrices. Elle peut innover rapidement et approfondir les inégalités. Elle peut employer le langage de la durabilité tout en laissant intacte une vision du monde qui traite le vivant comme un stock de ressources. La prospective exige donc un horizon normatif. Dans cette démarche, cet horizon est fourni par l’écologie intégrale. 

L’écologie intégrale part de la reconnaissance que la dégradation écologique ne peut être séparée de l’injustice sociale, que les choix économiques façonnent les désirs culturels, que les technologies transforment l’attention et les relations, et que le vide spirituel peut s’exprimer par des logiques de consommation et de domination. Pour l’université, l’écologie intégrale n’est pas un thème ajouté aux autres. Elle est une invitation à transformer l’organisation des savoirs. Les disciplines restent indispensables, mais leurs frontières ne sont pas celles de la réalité. Une rivière est tout à la fois écologique, juridique, économique, historique, culturelle et spirituelle. L’intelligence artificielle est simultanément informatique, politique, pédagogique, environnementale, anthropologique et éthique. L’enquête intégrale compose les différences autour de réalités trop complexes pour une perspective unique. 

EPISTEMA désigne le niveau plus profond auquel une époque détermine ce qui compte comme réel, vrai, rationnel, précieux, sacré, désirable et possible. Les institutions et les technologies sont visibles ; sous elles se trouvent des images de l’être humain, des rapports à la nature, des conceptions du temps, des formes dominantes de raison et des définitions implicites du progrès. L’EPISTEMA industrielle a produit d’extraordinaires avancées scientifiques, médicales, politiques et éducatives. Le problème apparaît lorsqu’une vérité partielle devient absolue : la connaissance devient contrôle, le progrès devient accélération, la nature devient ressource et la liberté devient expansion sans limite. 

Une EPISTEMA relationnelle se laisse percevoir à travers l’écologie, les sciences de la complexité, la pensée systémique, les traditions spirituelles, l’innovation sociale et de nouvelles formes de coopération. Elle comprend les êtres par leurs relations, la capacité d’agir par l’interdépendance et la liberté par la responsabilité. Elle ne rejette ni la raison ni la technologie ; elle les resitue dans une écologie du sens et des limites. L’université est l’un des lieux l’EPISTEMA se reproduit à travers disciplines, classements, diplômes, méthodes et programmes implicites. Elle est aussi l’une des rares institutions une EPISTEMA peut être critiquée de l’intérieur. 

Le discernement civilisationnel est la pratique appropriée à cette responsabilité. Il demande quelles innovations régénèrent les relations et lesquelles approfondissent la domination, quelles formes d’intelligence élargissent la capacité humaine d’agir et lesquelles réduisent les personnes à des données, quelles transitions transforment seulement la surface tout en conservant la logique sous-jacente. Le discernement n’est ni prédiction ni certitude idéologique. Il combine preuve, imagination, jugement éthique et humilité. La tâche ultime de l’université guidée par la prospective n’est donc pas la maîtrise de l’avenir, mais la culture d’une capacité collective à distinguer les futurs qui prolongent un paradigme épuisé de ceux qui ouvrent vers une civilisation plus relationnelle, juste, écologique, créative et spirituellement mûre. 

8. Limites, transférabilité et programme de recherche 

Le modèle comporte d’importantes limites. La trajectoire de l’Université Catholique de Lille a dépendu d’acteurs clés, de réseaux personnels et de moments de soutien de la gouvernance. Son corpus documentaire est inégal : certaines initiatives ont produit de nombreuses publications et archives audiovisuelles, tandis que d’autres doivent encore être consolidées. L’impact de la prospective est difficile à attribuer, car celle-ci transforme souvent le langage, les perceptions, les relations et la préparation avant de produire des résultats mesurables. L’analyse rétrospective peut également imposer une cohérence à des événements initialement dispersés. Enfin, des notions civilisationnelles comme l’écologie intégrale et EPISTEMA risquent l’abstraction si elles ne sont pas reliées aux programmes, aux budgets, à la gouvernance, aux incitations et à des pratiques évaluables. 

Ces limites n’invalident pas le modèle ; elles définissent ses conditions de crédibilité. La continuité exige succession, leadership partagé, mémoire institutionnelle protégée et choix de portefeuille. L’évaluation devrait combiner indicateurs quantitatifs, analyse de contribution, cartographie des réseaux, preuves narratives, ethnographie institutionnelle et documentation des décisions influencées. Le modèle devrait également être confronté à des contre-cas : certaines universités peuvent posséder un service de prospective sans transformation culturelle, tandis que d’autres peuvent développer de fortes capacités anticipatrices sans structure dédiée. 

Les recherches futures devront comparer la manière dont les huit capacités apparaissent dans différents systèmes universitaires, missions et contextes culturels. Des études longitudinales devraient examiner leur durabilité au fil des changements de direction. Il faut approfondir la participation étudiante, l’intégration curriculaire, la prospective assistée par l’IA, les futurs publics, les partenariats territoriaux et le rapport entre développement intérieur et transformation organisationnelle. La transférabilité doit demeurer un processus de traduction plutôt que de réplication. 

9. Conclusion : l’université comme bâtisseuse de futurs désirables 

L’université guidée par la prospective n’est pas une prédiction concernant ce que deviendront toutes les universités. Elle est une proposition sur ce qu’elles pourraient devoir devenir pour rester dignes de confiance pendant une transition systémique. L’expérience reconstruite ici suggère que la prospective acquiert une force institutionnelle lorsque l’exploration mondiale revient vers la responsabilité territoriale, lorsque l’expérimentation est documentée, lorsque la gouvernance demeure reliée à l’imagination, lorsque le futur devient public et lorsque l’apprentissage international s’ouvre aux questions éthiques et civilisationnelles. 

Le futur ne demande pas à l’université de devenir un oracle. Il lui demande de devenir pleinement elle-même : une communauté d’enquête, une gardienne de la mémoire, une critique du pouvoir, un atelier de l’imagination, une école de la responsabilité et un lieu de rencontre entre les mondes. Une telle université sera anticipatrice sans prétendre être prophétique, technologiquement capable sans devenir technocratique, enracinée sans se fermer et spirituellement ouverte sans abandonner la rigueur intellectuelle. 

Son succès ne sera pas mesuré à l’exactitude de ses prédictions. Il dépendra de sa capacité à élargir le champ des possibilités responsables, à aider les personnes à voir plus tôt, à se relier plus profondément, à délibérer plus honnêtement et à agir plus courageusement, à préserver la mémoire nécessaire à la transformation et à rendre le futur accessible à ceux qui sont trop souvent exclus de sa conception. Son horizon ultime n’est pas la prospective elle-même, mais le discernement civilisationnel : la capacité de relier connaissance, imagination, éthique et action au service de futurs dignes d’être habités. 

 

Michel Saloff-Coste 

President, International Foresight Research Network — IFRN 

 

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Note de l’auteur 

Michel Saloff-Coste écrit depuis une posture de participant-observateur et demeure pleinement responsable de l’argumentation et du texte final. Microsoft 365 Copilot a contribué à la structuration éditoriale et à la préparation du document sous la direction de l’auteur. 

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