Paris, vers 1977. Je ne saurais plus dire exactement où Richard Pinhas m’avait donné rendez-vous, ni même si c’était vraiment un rendez-vous. À cette époque, les rencontres importantes commençaient souvent sans prévenir. On entrait chez quelqu’un pour écouter un disque, on parlait toute la nuit, puis on ressortait avec une autre idée du monde.
Richard me fit écouter sa musique. Voir l'album Rhizossphere 1977 . Ce n’était déjà plus tout à fait du rock, pas davantage de la musique électronique au sens où on l’entendait alors. La guitare ne racontait rien, elle creusait l’espace. Les synthétiseurs produisaient des nappes, des boucles, des bifurcations. La musique avançait sans centre, revenait sur elle-même, changeait de direction, proliférait. Je ne connaissais pas encore le mot qui permettrait de comprendre cette construction, mais je l’entendais déjà : rhizomatique.
Richard parlait en même temps qu’il manipulait ses machines. Il passait naturellement de Robert Fripp à Nietzsche, de la science-fiction à la philosophie, comme si tout cela appartenait à un même territoire. Chez lui, les idées n’étaient pas séparées des sons. Elles circulaient dans les câbles, traversaient les amplificateurs et revenaient sous forme de vibrations.
À un moment, il arrêta la musique.
« Il faut que je t’emmène écouter Deleuze. »
Nous sommes descendus dans la rue. Richard possédait une vieille Jaguar, magnifique et fatiguée, une voiture d’un autre âge dont l’élégance contrastait avec la radicalité de sa musique. Nous nous sommes installés dans l’habitacle de cuir. Le moteur a toussé, puis nous sommes partis vers Vincennes.
Pendant le trajet, Richard me parlait de Gilles Deleuze. Il ne le présentait pas comme un professeur dont il faudrait apprendre la doctrine, mais comme quelqu’un qui rendait la pensée à nouveau possible. Avec Deleuze, me disait-il, les concepts n’étaient pas des monuments immobiles. Ils devenaient des machines, des intensités, des lignes de fuite. Ils pouvaient se connecter à la musique, à la littérature, au désir, à la politique et à la vie.
La Jaguar traversait Paris comme un vestige aristocratique transportant deux jeunes gens vers une université expérimentale. À mesure que nous approchions de Vincennes, j’avais le sentiment de quitter la ville officielle. Nous allions vers un autre Paris, vers un lieu où la philosophie pouvait encore être une aventure.
À Vincennes, les couloirs étaient couverts d’affiches. On croisait des étudiants, des militants, des artistes, des marginaux, des étrangers. Les conversations débordaient des salles. Puis j’ai entendu Deleuze.
Sa voix était singulière, précise et presque musicale. Il avançait lentement, reprenait une idée, la déplaçait, ouvrait une parenthèse, inventait une connexion inattendue. Je retrouvais dans sa parole quelque chose de la musique de Richard : la même absence de centre, la même manière de progresser par ramifications, la même invitation à suivre plusieurs chemins simultanément.
Ce jour-là, Richard Pinhas ne m’a pas seulement conduit de Paris à Vincennes dans sa vieille Jaguar. Il m’a fait passer d’un monde intellectuel à un autre. Il m’a permis de comprendre que la philosophie pouvait devenir une pratique créatrice, que les concepts pouvaient être expérimentés comme des sons et qu’une pensée véritable ne décrit pas seulement le monde : elle participe à sa transformation.
Bien des années plus tard, lorsque je travaillerais sur la complexité, les systèmes, les transformations sociales et la prospective, je reconnaîtrais encore quelque chose de ce premier voyage. Au commencement, il y avait la musique rhizomatique de Richard, la voix de Deleuze et une vieille Jaguar roulant vers Vincennes.
Voir l'album Rhizossphere 1977 .
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