2026/08/29

2026 08 29 ULYSSE EST LE VOYAGE D’UNE VIE

Il y a des histoires que nous rencontrons dans l’enfance et que nous croyons ensuite avoir oubliées. Elles se retirent silencieusement au fond de notre mémoire, comme ces îles qui disparaissent derrière le bateau, mais elles continuent de voyager avec nous. Bien des années plus tard, un événement, un visage ou une image les fait soudain réapparaître. Nous découvrons alors qu’elles ne nous avaient jamais quittés.

Enfant, je lisais les aventures d’Ulysse dans un livre illustré. Je ne saurais plus dire exactement à quel âge, ni retrouver aujourd’hui chacune des images qui m’avaient frappé. Pourtant, je me souviens de leur puissance. Il y avait la mer immense, les tempêtes, le Cyclope, Circé, les Sirènes, les monstres marins, les compagnons perdus et, quelque part au-delà de toutes les épreuves, une île appelée Ithaque.

Je ne connaissais encore ni Homère, ni l’histoire de la Grèce ancienne, ni les interprétations philosophiques que l’on donnerait plus tard à ce récit. J’ignorais que l’Odyssée avait traversé près de trois millénaires et qu’elle continuerait longtemps encore à accompagner les hommes. Pour l’enfant que j’étais, Ulysse était simplement un voyageur qui affrontait des mondes extraordinaires et cherchait obstinément à retrouver sa maison.

Mais peut-être avais-je déjà compris l’essentiel.

Bien plus tard, j’ai donné à mon fils le prénom d’Ulysse. Ce choix ne relevait sans doute pas du seul goût pour un prénom ancien. Quelque chose de l’histoire lointaine du héros avait continué à cheminer en moi. En nommant mon fils Ulysse, je renouais avec le livre de mon enfance, mais j’exprimais peut-être aussi un vœu silencieux : qu’il puisse traverser l’existence avec curiosité et courage, qu’il sache affronter l’inconnu sans perdre la mémoire de ce qui lui est essentiel, qu’il ne se laisse enfermer ni par les monstres, ni par les séductions, ni par les identités que le monde chercherait à lui imposer.

Et voici qu’il y a deux jours, alors que je travaille depuis six mois à mon autobiographie, je suis allé voir au cinéma un film consacré à Ulysse.

Cette rencontre inattendue m’a troublé. Au moment même où je tente de rassembler les fragments de ma vie, le voyageur de mon enfance revenait sur l’écran. J’avais l’impression qu’un très long cercle se refermait. Mais était-ce réellement un cercle ? Ne s’agissait-il pas plutôt d’une spirale, revenant vers un point ancien sans jamais retrouver exactement le même lieu ?

L’enfant lisait les aventures d’Ulysse. L’homme donna ce prénom à son fils. Aujourd’hui, celui qui écrit sa vie retrouve le voyageur sur un écran et comprend que, depuis le commencement, le mythe l’accompagnait.

L’Odyssée intérieure

À première vue, l’Odyssée raconte une histoire simple. Après la guerre de Troie, Ulysse cherche à rentrer chez lui. Il veut retrouver Ithaque, son royaume, sa femme Pénélope et son fils Télémaque. Pourtant, ce retour lui demande dix années de navigation, d’épreuves, de pertes et de métamorphoses.

Mais Ulysse cherche-t-il seulement une île ?

Son voyage peut être lu comme une représentation de l’existence humaine. Nous quittons un jour le monde de l’enfance. Nous rencontrons l’inconnu, le désir, la peur, la violence, la connaissance, l’amour, le pouvoir et la mort. Nous traversons des territoires que nous ne comprenons pas encore. Nous croyons parfois être arrivés, puis un nouveau vent nous éloigne. Nous perdons des compagnons. Nous changeons de visage. Nous devenons étrangers à celui que nous étions.

Chacune des épreuves d’Ulysse peut ainsi être interprétée comme une figure de notre propre vie intérieure.

Les Lotophages offrent l’oubli. Ceux qui goûtent au lotus ne désirent plus repartir. Ils perdent la mémoire de leur destination. Le danger n’est pas ici la souffrance, mais l’endormissement. Combien de fois avons-nous été tentés d’oublier ce que nous cherchions vraiment ? Les habitudes, le confort et le conformisme peuvent devenir des formes contemporaines du lotus. Ils n’interdisent pas le voyage. Ils nous en font perdre le désir.

Le Cyclope représente une autre épreuve. Il est la puissance sans regard, la force enfermée dans sa propre certitude. Il ne connaît ni l’hospitalité, ni l’échange, ni la mesure. Ulysse ne peut le vaincre en lui opposant une force équivalente. Il doit inventer, dissimuler, déplacer les règles du jeu. Lorsqu’il dit s’appeler « Personne », il renonce provisoirement à son identité pour sauver sa vie et celle de ses compagnons.

Devenir « Personne » est une étrange leçon. Pour continuer notre chemin, nous devons parfois abandonner l’image que nous avons construite de nous-mêmes. Il faut consentir à ne plus être seulement ce que l’on croyait être. L’artiste doit parfois cesser d’être uniquement artiste. Le philosophe doit sortir de la philosophie. Le dirigeant doit renoncer à contrôler. Le voyageur doit accepter de ne plus comprendre immédiatement le territoire qu’il traverse.

Circé, elle, incarne la métamorphose. Elle transforme les compagnons d’Ulysse en animaux, comme si les hommes pouvaient à tout moment régresser vers leurs pulsions, perdre leur conscience et leur liberté. Mais Circé n’est pas seulement une puissance dangereuse. Elle devient également une initiatrice. Elle apprend à Ulysse comment poursuivre sa route. Il arrive souvent que les êtres ou les expériences qui nous déstabilisent soient aussi ceux qui nous transforment le plus profondément.

Les Sirènes offrent à Ulysse une tentation plus subtile encore. Elles ne promettent pas seulement le plaisir. Elles promettent la connaissance. Elles prétendent savoir tout ce qui s’est produit et tout ce qui peut être raconté. Ulysse veut les entendre, mais il sait qu’il mourrait s’il leur abandonnait entièrement sa volonté. Il se fait attacher au mât de son navire.

Cette image me touche particulièrement. J’ai passé ma vie à explorer des domaines différents, l’art, la photographie, la philosophie, la systémique, le management, l’innovation, la prospective, l’université, l’écologie et les transformations de la civilisation. Chacun de ces domaines possède son chant. Chacun peut devenir une fascination exclusive. Peut-être faut-il écouter les Sirènes sans leur appartenir, accueillir la puissance d’une idée sans lui sacrifier toutes les autres dimensions du réel.

Ulysse doit aussi descendre au royaume des morts. Il ne peut connaître la direction de son voyage sans entrer dans les profondeurs, rencontrer les disparus et entendre la parole de Tirésias. Toute existence comporte une telle descente. Il arrive un moment où l’on doit se retourner vers ce qui a été perdu, vers les personnes disparues, les projets abandonnés, les amitiés interrompues, les choix que l’on n’a pas faits et les vies que l’on aurait pu vivre.

L’écriture autobiographique est peut-être une forme de descente au royaume des ombres. Depuis six mois, je retrouve des visages, des voix, des photographies, des correspondances et des projets. Certains souvenirs demeurent lumineux. D’autres sont devenus incertains ou contradictoires. Je découvre que raconter sa vie ne consiste pas simplement à aligner des faits. Il faut dialoguer avec les absents, reconnaître les oublis, interroger les silences et accepter que la mémoire transforme ce qu’elle prétend retrouver.

Viennent encore Charybde et Scylla. Ulysse doit passer entre deux dangers sans pouvoir les éviter entièrement. Cette épreuve représente peut-être le véritable passage vers la maturité. Dans l’enfance, nous imaginons qu’il existe toujours une bonne décision. L’expérience nous apprend que certains choix opposent deux risques, deux fidélités ou deux pertes. Il faut alors avancer sans disposer d’une solution parfaite.

Ma propre vie s’est souvent construite dans ces passages étroits : entre l’art et l’action, entre la liberté créatrice et les contraintes des organisations, entre la singularité individuelle et le travail collectif, entre l’intuition et la démonstration, entre le désir d’anticiper et l’impossibilité de prévoir entièrement l’avenir.

Mes îles successives

En travaillant à mon autobiographie, j’ai parfois l’impression d’avoir vécu plusieurs vies.

Il y eut l’enfance, la famille, les tableaux de Roger Chastel, Edda Maillet et la découverte du dessin. Il y eut la pension, puis les Beaux-Arts dans l’atelier de Gustave Singier. Il y eut Richard Pinhas, qui me conduisit vers les cours de Gilles Deleuze à Vincennes. Il y eut le rhizome, le devenir, Nietzsche et la philosophie, Proust et les signes. Il y eut New York, le pop art et Andy Warhol. Il y eut le Palace, ses nuits, ses lumières, ses personnages connus ou encore anonymes, et ce passage décisif de l’artiste moderne à l’artiste contemporain.

Puis vinrent La Post-Histoire, le ministère de la Recherche, le projet 2100, récit du prochain siècle, la pensée systémique et le management de la complexité. Vinrent ensuite le conseil, les entreprises, la DGA, France Télécom, les voyages d’innovation, Stanford, le MIT Media Lab, le Club de Budapest, l’Université Intégrale, EcosystemsInMotion, l’Université catholique de Lille, l’IFRN, la réflexion sur la gouvernance planétaire et sur le devenir de nos civilisations.

Pendant longtemps, ces territoires m’ont paru séparés. Ils formaient comme autant d’îles successives, avec leurs habitants, leurs langages, leurs règles et leurs paysages.

Aujourd’hui, je commence à comprendre qu’un même voyage les relie.

Le Palace fut peut-être mon premier laboratoire de l’écosystème créatif, bien avant que j’utilise cette expression. New York fut une expérience sensible de l’innovation avant que celle-ci ne devienne un objet de recherche et de conseil. Les cours de Deleuze m’apprirent à penser les devenirs et les multiplicités avant que je travaille sur les réseaux, les systèmes et les transformations. La photographie m’enseigna à regarder ce qui était en train d’apparaître avant que la prospective ne me conduise à chercher les futurs encore invisibles.

Je n’ai donc pas abandonné l’artiste pour devenir prospectiviste. J’ai déplacé le geste artistique. Au lieu de chercher seulement les formes nouvelles dans un tableau ou une photographie, j’ai tenté de les discerner dans les organisations, les technologies, les universités et les transformations de la société.

Ces interprétations sont rétrospectives. Il faut s’en méfier. Une vie racontée tend naturellement à devenir plus cohérente qu’elle ne le fut réellement. Sur le moment, je ne connaissais pas la suite. Je n’avais aucune carte générale. Certains choix furent des intuitions, d’autres des hasards, des rencontres, des nécessités ou des erreurs de navigation.

Mais c’est précisément en cela que ma vie ressemble peut-être à une odyssée. Ulysse lui-même ne possède jamais la carte complète de son voyage. Il avance avec ce qu’il sait, ce qu’il croit savoir, les conseils qu’il reçoit et les forces qui le dépassent.

La prospective comme art de la navigation

Notre époque entière ressemble aujourd’hui à un navire entré dans des eaux inconnues.

La crise écologique, l’intelligence artificielle, les transformations du travail, les bouleversements géopolitiques, les mutations de l’université et les nouvelles aspirations individuelles nous éloignent du monde que nous connaissions. Nous ne savons pas exactement vers quelle civilisation nous avançons.

Nous aimerions disposer d’une carte définitive, mais cette carte n’existe pas.

La prospective n’est pas l’art de prédire exactement ce qui adviendra. Elle est un art de la navigation. Elle nous apprend à regarder les courants, à reconnaître les signes, à envisager plusieurs routes, à préparer les bifurcations et à préserver notre capacité d’action dans l’incertitude.

Comme Ulysse, nous devons résister à l’oubli des Lotophages, ne pas céder à la brutalité du Cyclope, accepter les métamorphoses de Circé, écouter les Sirènes sans leur abandonner notre volonté, descendre parfois dans nos propres profondeurs et naviguer entre Charybde et Scylla sans certitude de sortir indemnes du passage.

Mais où se trouve notre Ithaque ?

Revenir autrement

Je croyais autrefois qu’Ithaque représentait simplement le but. Je la comprends aujourd’hui autrement.

Ithaque est le lieu vers lequel nous revenons lorsque le voyage nous a transformés. Ce lieu peut être une maison, une personne, une œuvre, une vocation ou une question. Il peut aussi être une manière nouvelle d’habiter le monde.

Lorsqu’Ulysse revient, il n’est pas immédiatement reconnu. Il doit entrer dans son propre royaume sous l’apparence d’un étranger. C’est peut-être ce qui arrive à celui qui écrit son autobiographie. Il revient dans sa propre existence, mais celle-ci lui est devenue en partie étrangère. Il reconnaît certains paysages tout en découvrant qu’ils signifiaient autre chose que ce qu’il avait cru.

Enfant, je lisais les aventures d’Ulysse.

Plus tard, j’ai donné ce nom à mon fils.

Aujourd’hui, au moment où je rassemble les fragments de ma vie, Ulysse revient à ma rencontre.

Je ne crois pas que cette triple présence suffise à donner une explication à mon existence. Je ne veux pas transformer artificiellement chaque personne rencontrée en personnage homérique, chaque difficulté en monstre et chaque étape en île mythologique. Une vie réelle est plus confuse, plus contradictoire et plus imprévisible qu’un récit transmis depuis des siècles.

Mais un mythe n’est pas une explication. Il est un miroir.

Dans ce miroir, je découvre que ce que j’ai longtemps considéré comme une succession de ruptures pourrait former une seule navigation. Je comprends mieux pourquoi j’ai traversé tant de disciplines, de milieux, de métiers et de cultures. Je croyais parfois changer de vie. J’apprenais peut-être simplement à regarder la même question depuis des rivages différents.

Quelle était cette question ?

Comment devenir soi-même sans cesser de devenir autre ? Comment rester fidèle à une intuition profonde tout en acceptant les métamorphoses nécessaires ? Comment relier l’art et la pensée, la création et l’action, l’individu et les organisations, la mémoire et le futur ?

Longtemps, j’ai cru chercher une Ithaque.

Je comprends aujourd’hui qu’Ithaque n’était peut-être ni un lieu, ni une institution, ni une réussite. Elle était la possibilité de relier les mondes que j’avais traversés. Elle était cette cohérence invisible dont je ne pouvais découvrir l’existence qu’en revenant sur mes propres traces.

Mais je ne suis pas certain que le voyage s’achève avec le retour.

Chaque fois que j’ai cru arriver, un nouvel horizon s’est ouvert. Chaque réponse a fait apparaître une question plus vaste. Chaque accomplissement est devenu le point de départ d’une autre exploration.

Le cercle ne se referme donc pas. Il devient spirale.

Le livre illustré de mon enfance, le prénom donné à mon fils, le film vu il y a deux jours et l’autobiographie commencée il y a six mois ne racontent pas le retour du même. Ils témoignent d’une histoire qui revient, mais qui revient autrement.

Ulysse m’a accompagné sans que je le sache.

Peut-être m’apprend-il aujourd’hui que nous ne voyageons pas seulement pour atteindre une destination. Nous voyageons pour devenir capables de reconnaître, au terme du chemin, ce que nous portions en nous depuis le commencement.

Et peut-être la véritable Ithaque est-elle là : non pas derrière nous, dans un passé qu’il faudrait retrouver intact, mais devant nous, dans la possibilité de transformer tout retour en un nouveau départ.

Michel Saloff-Coste
29 Août 2026 19:05 

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