2026/11/03

2026 11 03 LA NAISSANCE DE LA GRILLE DE L'EVOLUTION DANS LES ANNEES 80

 

LA NAISSANCE DE LA GRILLE DE L'EVOLUTION

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La Grille de l’Évolution, née d’une dissidence intellectuelle, s’est construite progressivement à travers des expériences variées. L’auteur retrace son parcours, de ses cahiers de jeunesse à ses recherches en prospective, en passant par l’art et la photographie. Il souligne l’importance de l’hybridation des connaissances et des rencontres avec d’autres penseurs pour l’élaboration de sa théorie.

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MICHEL SALOFF-COSTE PRESENTANT SES RECHERCHES SUR L'EVOLUTION HUMAINE EN QUATRE ETAPES EN 2016
MICHEL SALOFF-COSTE PRESENTANT SES RECHERCHES SUR L'EVOLUTION HUMAINE EN QUATRE ETAPES EN 2016

LA NAISSANCE DE LA GRILLE DE L’ÉVOLUTION

Des cahiers de jeunesse au Management du troisième millénaire

« J’ai choisi la dissidence et l’hybridation des expériences et des connaissances. »

À quel moment une idée commence-t-elle ?

Je serais incapable de dire à quel instant précis la Grille de l’Évolution est née. Je peux dater un cahier, un manuscrit, une conférence, un tableau ou une publication. Je peux retrouver une page de titre, un article jauni, la photographie d’une salle et parfois le nom de ceux qui m’ecoutaient. Mais une idée ne commence pas avec le premier document qui lui donné une forme visible. Elle commence plus tot, dans cette region encore obscure ou les expériences s’accumulent avant de savoir qu’elles appartiendront un jour à une même pensee.

La Grille n’est pas sortie tout armée d’un séminaire du ministère de la Recherche. Elle ne m’est pas davantage apparue comme une figure achevée dont il aurait suffi de remplir les cases. Elle s’est constituée par couches successives, comme une géologie ou demeurent inscrits les sédiments de plusieurs mondes : l’art, la photographie, la philosophie, les nuits parisiennes, les systèmes de signes, les technologies de communication, la prospective, l’analyse des valeurs, la Californie et, plus tard, l’expérience concrete des organisations.

Avant de devenir une matrice croisant quatre configurations civilisationnelles avec sept transformations de longue durée, elle fut une inquiétude. Pourquoi les catégories héritées de La Société industrielle ne suffisaient-elles plus à décrire le monde qui apparaissait sous mes yeux ? Pourquoi l’industrie, le commerce, l’Etat, le progrès et la rationalité scientifique, sans cesser d’exister, semblaient-ils ne plus pouvoir ordonner seuls notre avenir ? Comment penser ensemble ce que les disciplines separaient : les techniques et les valeurs, les outils et les imaginaires, les organisations et les transformations de la conscience ?

Je reviens aujourd’hui vers cette genèse avec une double exigence. Je veux retrouver la vérité sensible des expériences qui m’ont forme, mais je ne veux pas convertir mes souvenirs en preuves. Une memoire, même précise, n’est pas un procès-verbal. Une scène reconstruite quarante ans plus tard peut restituer une atmosphere sans reproduire litteralement les mots prononces.

Les cahiers, les manuscrits, les programmes, les articles, les pages de titre et les exemplaires imprimes constituent un premier niveau documentaire. Les récits rédigés après les événements en constituent un deuxième. L’interpretation que je propose aujourd’hui en constitué un troisième. Ces niveaux ne s’excluent pas. Ils doivent etre distingues afin de pouvoir dialoguer.

L’histoire qui suit n’est donc ni la légende d’une invention solitaire, ni le dossier impersonnel d’une théorie. Elle raconte comment une interrogation intime est devenue une recherche, comment cette recherche a rencontré des interlocuteurs, des institutions et des terrains, puis comment elle a trouve une forme transmissible.

1. Les cahiers de jeunesse et l’art comme première méthode de prospective

Ces cahiers n’étaient ni un journal intime au sens ordinaire, ni les brouillons d’une doctrine déjà connue. Ils constituaient un espace de liberté où la poésie pouvait côtoyer un schéma, une intuition métaphysique, une observation sociale ou une image. Cette hétérogénéité explique sans doute pourquoi je ne vécus jamais la séparation des savoirs comme une évidence naturelle. Avant même de disposer d’une méthode, j’avais pris l’habitude de faire circuler les questions d’un langage à l’autre et d’observer ce que leur déplacement révélait.

La pratique artistique m’apprit également que l’émergence n’est pas immédiatement reconnue comme telle. Une forme nouvelle apparaît souvent d’abord comme une maladresse, une extravagance ou une anomalie. Elle ne devient lisible qu’après avoir rencontré d’autres formes, un public, un lieu et une époque disponibles pour l’accueillir. Cette leçon devait rester au cœur de ma prospective : l’avenir n’arrive pas sous la forme d’un programme déjà cohérent ; il se manifeste dans des fragments dont la relation n’est perceptible qu’à la condition de modifier son propre regard.

La recherche qui conduira à la Grille commence bien avant que je connaisse le mot prospective. Vers l’âge de quinze ans, déçu par Le Système scolaire et par la manière dont les savoirs y étaient découpés, je décidai de construire mon propre programme de recherche. Je ne savais pas exactement ce que je cherchais. Je voulais comprendre les transformations qui affectaient l’humanité, les relations entre les individus et les sociétés, les formes visibles du monde et les réalités moins visibles dont elles semblaient proceder.

Entre quinze et vingt-cinq ans, j’ai rempli une quarantaine de cahiers d’environ deux cents pages chacun. Ils representaient pres de huit mille pages de textes, de poèmes, de dessins, de fragments philosophiques et de tentatives de schématisation. Rien n’y était encore vraiment ordonné. Les idées apparaissaient, revenaient, se contredisaient, puis changeaient de forme.

« Chaque element de la vie etant profondément lié àux autres, nous sommes toujours plus ou moins liés àu milieu de cercles vicieux, de reactions en chaîne. L’art de la vie consiste à les comprendre et à savoir en sortir lorsqu’ils sont négatifs. »

« Les idées montent. Mon esprit s’enflamme et brusquement tout se rattache. Toutes les idées qui montent se refondent en une seule, immense, absolue. »

Le mot absolue me parait aujourd’hui excessif, mais je reconnais le mouvement qui animera tout mon travail : le désir de relier ce qui se présente d’abord comme sépare, de comprendre les relations avant de classer les objets, de rechercher ce qui circule entre les formes plutot que de les enfermer trop rapidement dans des catégories.

Certains de ces cahiers contenaient une première tentative de théorie de l’existant et de l’etre, redigee vers dix-huit ans. Je la considère retrospectivement comme une préfiguration des Champs de Réalité. Cela ne signifie pas que leur théorie complete existait déjà. Les notions, leurs relations et leur fonction methodologique ne seront élaborées que bien plus tard. Mais la question était présente : vivons-nous tous dans une même réalité, ou dans des constructions du réel faconnees par nos perceptions, nos cultures, nos affects, nos concepts et nos systèmes de signes ?

L’art fut mon premier langage pour explorer cette question. Mon enfance s’était deroulee dans un univers habité par la peinture, notamment à travers la présence de mon grand-pere Roger Chastel. Aux Beaux-Arts de Paris, j’appris qu’une forme n’existe jamais seule. Elle depend d’un ensemble de rapports, de rythmes, de tensions et de contrastes. Ce qui semble stable n’est souvent que l’équilibre provisoire de forces contradictoires.

L’histoire de l’art m’apparut très tot comme une métaphore de l’évolution des sociétés. Le passage d’un style à un autre ne ressemble pas à un changement de décor. Il traduit une modification du regard, du rapport au monde, de la place accordee au corps, à l’espace, à la lumière, à la représentation et au sacré. Une œuvre nouvelle ne nait pas seulement parce qu’un artiste invente une forme. Elle apparaît parce qu’une ancienne manière de sentir et de penser ne suffit plus.

La photographie accentuà cette disposition. Elle oblige à decider, dans le flux continu du réel, ce qui mérite d’etre détaché. Elle reconnaît une présence, provoque parfois une pose, rapproche deux personnes, transforme un geste ordinaire en signe et accorde à un inconnu la dignité provisoire d’un personnage.

À la fin des années 1970, les nuits parisiennes formaient un laboratoire culturel d’une intensité exceptionnelle. Les identités s’y composaient à travers les vêtements, le maquillage, la lumière, la musique, les images et le regard des autres. Des personnes encore inconnues devenaient, pendant quelques heures, les figures d’un monde en train d’apparaître. Les frontières entre l’art et la vie quotidienne, entre la scène et la salle, entre les créateurs et leur public devenaient incertaines.

Je ne possedais pas encore le concept de Création-Communication. Mais j’observais une société dans laquelle les signes, les relations, l’image et l’invention de soi prenaient une importance nouvelle. L’intuition precedait le modèle.

En 1980, le Musée national d’art moderne acquit un ensemble de mes photographies realisees entre 1978 et 1980. Du 25 mars au 3 mai 1981, le Centre Georges Pompidou me consacrà une exposition monographique au Salon Photo, sous le commissariat d’Alain Sayag. Ces faits attestent un parcours artistique. Ils ne demontrent pas que j’élaborais dejà une théorie des civilisations. Ce que je peux affirmer plus simplement, c’est que l’art m’a transmis ma première méthode de prospective : reconnaître une forme avant qu’elle ne devienne une évidence.

2. Une constellation de rencontres et d’influences

Cette effervescence n’avait rien d’un programme unifié. Les philosophes, les artistes, les psychanalystes, les anthropologues et les premiers penseurs des réseaux ne poursuivaient pas la même recherche. Ils partageaient pourtant une expérience : le sentiment que les anciennes catégories ne suffisaient plus. L’autorité politique avait été contestée, les normes sociales devenaient visibles comme des constructions, les médias modifiaient la perception du temps et de l’espace, tandis que la croissance industrielle révélait déjà ses coûts humains et écologiques. Le Paris intellectuel ne proposait pas une réponse, mais une multitude de chemins ouverts dans des directions parfois contradictoires.

Je me sentais profondément accordé à cette époque et, en même temps, légèrement décalé par rapport à elle. Je partageais son refus des frontières disciplinaires, son attention aux signes et son intérêt pour les expériences minoritaires. Mais je ne voulais pas seulement déconstruire les catégories anciennes. Je cherchais une architecture permettant de comparer les mondes, de comprendre leurs passages et d’aider les acteurs à se situer. Là où beaucoup s’intéressaient séparément au langage, au pouvoir, au désir ou à la technique, je tentais de relier ces dimensions aux formes économiques, aux institutions et aux transformations de longue durée.

Cette orientation explique que ma recherche ait toujours conservé plusieurs visages. Elle était philosophique parce qu’elle interrogeait les conditions selon lesquelles un monde devient pensable. Elle était sociologique parce qu’elle observait les institutions, les valeurs, les échanges et les formes de pouvoir. Elle était artistique parce qu’elle accordait une place centrale à l’intuition, à l’émergence et à la création des formes. Elle allait devenir entrepreneuriale lorsqu’il faudrait comprendre comment une organisation peut agir dans un environnement en mutation sans reproduire mécaniquement les représentations du monde qu’elle prétend quitter.

Cette effervescence n’avait rien d’un programme unifié. Les philosophes, les artistes, les psychanalystes, les anthropologues et les premiers penseurs des réseaux ne poursuivaient pas la même recherche. Ils partageaient pourtant une expérience commune : le sentiment que les anciennes catégories ne suffisaient plus. L’autorité politique avait été contestée, les normes sociales devenaient visibles en tant que constructions, les médias modifiaient la perception du temps et de l’espace, tandis que la croissance industrielle révélait déjà ses coûts humains et écologiques. Le monde intellectuel parisien ne proposait donc pas une réponse, mais une multitude de chemins ouverts dans des directions parfois contradictoires.

Je me sentais à la fois profondément accordé à cette époque et légèrement décalé par rapport à elle. Je partageais son refus des frontières disciplinaires, son goût des expériences minoritaires et son attention aux signes. Mais je ne voulais pas seulement déconstruire les catégories anciennes. Je cherchais aussi une architecture capable de comparer les mondes, de comprendre leurs passages et d’aider les acteurs à se situer. Là où beaucoup s’intéressaient à l’analyse du langage, du pouvoir ou du désir, je tentais de relier ces dimensions aux outils, aux formes économiques, aux organisations et aux transformations de longue durée.

Cette orientation explique que ma recherche ait toujours conservé plusieurs visages. Elle était philosophique parce qu’elle interrogeait les conditions selon lesquelles un monde devient pensable. Elle était sociologique parce qu’elle observait les institutions, les valeurs, les échanges et les formes de pouvoir. Elle était artistique parce qu’elle accordait une place centrale à l’intuition, à l’émergence et à la création des formes. Elle allait devenir entrepreneuriale lorsqu’il faudrait comprendre comment une organisation peut agir dans un environnement en mutation sans reproduire mécaniquement les représentations du monde qu’elle prétend quitter.

Le Paris intellectuel des années 1970 n’était pas encore celui des specialisations academiques parfaitement refermées sur elles-memes. L’après-1968 avait ébranlé les autorites, les institutions et le partage traditionnel des disciplines. Structuralisme, poststructuralisme, psychanalyse, anthropologie, sémiologie, cybernétique, critique sociale et expérimentations artistiques s’y croisaient, parfois avec violence, souvent dans une extraordinaire fécondité.

Le Centre Georges Pompidou, ouvert en 1977, incarnait lui-même cette volonte de réunir les arts plastiques, la musique, le cinéma, le livre et la recherche audiovisuelle. Son projet originel avait été conçu comme un centre vivant d’information, une infrastructure culturelle ouverte, mobile et traversée par les flux.

Ma démarche était singulière, mais elle n’était donc pas hors de son epoque. Je partageais avec plusieurs courants contemporains la conviction que les anciennes frontières entre les savoirs ne permettaient plus de comprendre les transformations en cours. Ma singularité venait plutot de l’effort pour relier cette effervescence philosophique et artistique à une prospective de longue durée, puis à une pratique de transformation des organisations.

Le 29 mai 1974, j’assistai à Paris à une conférence de Marshall McLuhan. Je me souviens moins des mots exacts que de la sensation eprouvee en quittant la salle. J’avais rencontré quelqu’un qui semblait regarder le present depuis l’avenir.

McLuhan ne considérait pas les médias comme de simples instruments charges de transporter des contenus. Ils modifiaient la perception, les relations, l’espace et le temps. Le médium transformait le milieu humain. Son village global annoncait une planete rapprochee par les technologies électroniques, sans garantir que cette proximité produirait l’entente plutot que la confrontation.

Je trouvais là une intuition qui deviendrait centrale dans la Grille : un outil n’est jamais reellement exterieur à la civilisation qui l’utilise. Il prolonge certaines capacités, en affaiblit d’autres, transforme les relations et contribué à faire apparaître un monde nouveau.

Grâce à Richard Pinhas, je découvris également les cours de Gilles Deleuze à Vincennes. Avec Nietzsche et la philosophie, j’appris que les valeurs ne sont ni éternelles ni neutres. Avec Proust et les signes, je compris qu’un signe ne transmet pas seulement une information : il nous oblige à penser et transforme celui qui tente de l’interpréter. Le devenir, la multiplicite et le rhizome m’éloignèrent d’une conception trop ordonnée de l’histoire.

Michel Foucault m’apprit à ne plus chercher le pouvoir uniquement au sommet de l’Etat ou dans l’autorité d’un dirigeant. Le pouvoir circule aussi dans les institutions, les discours, les classements et les pratiques quotidiennes. Jean Baudrillard me rendit attentif au fait que les objets ne valent pas seulement par leur utilité ou leur prix : ils appartiennent à des systèmes de distinction, d’identité et de désir.

Edgar Morin fut l’une des influences les plus proches de mon projet. La complexité, chez lui, ne désignait pas la complication, mais ce qui est tissé ensemble. Joël de Rosnay, avec Le Macroscope, me donnà une image operatoire de ce changement d’échelle. Gregory Bateson me conduisit vers une écologie des relations, ou l’information n’existe jamais seule mais dans un systeme de differences et de contextes.

Ivan Illich m’apprit à demander à partir de quel seuil un outil conçu pour augmenter l’autonomie finit par produire de la dépendance. Michel Serres m’apprit à traverser les frontières entre sciences, philosophie, littérature et mythologie. Alvin Toffler rendit accessible l’idée que les transformations techniques, économiques, familiales et culturelles pouvaient former de vastes vagues civilisationnelles.

Aucun de ces auteurs n’a produit la Grille à ma place. Chacun m’a confié une question. La cohérence de ma démarche résidait précisément dans l’effort pour tenir ces questions ensemble : comment les outils transforment-ils les perceptions ? Comment les systèmes de représentation organisent-ils les pouvoirs ? Comment les institutions façonnent-elles les individus ? Comment une mutation technique devient-elle une mutation culturelle, puis organisationnelle ?

3. La Post-Histoire : écrire les réseaux avant Internet

L’écriture de La Post-Histoire me confronta à une difficulté que la Grille chercherait plus tard à résoudre. Comment conserver la richesse d’une intuition sans se perdre dans l’accumulation ? Comment articuler des phénomènes techniques, esthétiques, psychologiques et sociaux sans les réduire à une cause unique ? Le manuscrit avançait par cercles et par reprises. Cette construction correspondait à ma pensée, mais elle demandait au lecteur un effort considérable. La matrice naîtra aussi de ce besoin de rendre simultanément visibles des relations que l’écriture linéaire oblige à présenter les unes après les autres.

La Post-Histoire portait encore l’empreinte de son époque. La critique des grands récits, la montée des signes, la mobilité des identités et la fascination pour les réseaux y occupaient une place centrale. Mais je cherchais déjà à ne pas confondre la fin d’un récit dominant avec la fin de toute histoire commune. La question demeurait ouverte : comment construire un horizon partagé lorsque les individus, les groupes et les cultures n’habitent plus exactement le même temps ni la même réalité ?

Au tournant des années 1980, le materiau accumulé dans mes cahiers commença à prendre une forme plus continue. Cette première mise en ordre demanda environ cinq années de travail. J’utilisai une machine à écrire électrique, technologie qui paraissait alors moderne mais qui allait presque immédiatement sembler archaïque avec l’arrivee des ordinateurs personnels.

Le manuscrit prit pour titre La Post-Histoire. Il procedait d’un refus explicite de la spécialisation. J’y decrivais les parcours scolaires et professionnels comme une succession d’aiguillages conduisant à une spécialisation toujours plus grande en forme d’œillères. J’opposais à cette logique une orientation appelee à traverser tout mon parcours.

« J’ai choisi la dissidence et l’hybridation des expériences et des connaissances. »

La Post-Histoire n’était pourtant pas encore un essai academique. J’y affirmais :

« Je ne défends pas des idées, je défends une intensité, une vision qui est à cheval entre le monde et ce qui est au-delà de tout monde. »

Cette phrase condense la force et la limite du projet. Je ne voulais pas seulement convaincre. Je voulais provoquer une expérience de déplacement. Mais une intensité ne suffit pas à établir une démonstration. La future Grille cherchera précisément à transformer cette vision en propositions comparables, transmissibles et discutables.

À une epoque ou Internet n’existait pas pour le grand public, La Post-Histoire s’interessait déjà à la numérisation, à l’interactivité, au travail à distance et à la convergence des médias.

« Le même écran lumineux ultra plat et tactile pourra tout aussi bien se transformer en planche à dessin, machine à écrire, espace de jeux d’échecs, clavier téléphonique, photothèque, ordinateur individuel. »

J’imaginais aussi une transformation de la relation entre l’auteur et le lecteur :

« Nous pourrons lire le livre d’un écrivain à mesure même ou il le tapera sur sa machine, nous pourrons assister à ses gestations, lui proposer d’y participer si le sujet nous passionne. »

L’œuvre n’était plus necessairement un objet termine transmis par un auteur à un lecteur silencieux. Elle pouvait devenir un processus visible, ouvert et interactif.

J’ecrivais aussi que l’information elle-même tendait à remplacer l’énergie, de même que cette dernière s’était substituee massivement au travail manuel dans l’industrialisation. Ce que j’avais apercu n’était pas une veritable substitution materielle, mais un déplacement de la valeur vers la conception, le calcul, la programmation, la connaissance et l’organisation des flux.

Le terme de Post-Histoire ne signifiait pas la fin des événements. Il désignait l’affaiblissement d’un récit unique du progrès.

« La post-histoire est une société d’individus innommables échangeant entre eux des signes. »

La phrase contenait une intuition et une erreur. L’intuition concernait la mobilité des identités et la centralité croissante des échanges symboliques. L’erreur consistait à sous-estimer la permanence des appartenances, des territoires et des institutions.

La Post-Histoire posait ainsi plusieurs des questions qui conduiraient à la Grille : crise du paradigme industriel, montee de l’information, nouvelles formes de communication, pluralisation des représentations et transformation des organisations. Mais elle ne contenait pas encore la matrice stabilisée des quatre configurations et des sept domaines. Elle posait le problème. La Grille allait construire la carte.

4. Du manuscrit à l’espace public : la Revue parlée et Françoise Verny

Le Centre Pompidou constituait pour cette confrontation un lieu particulièrement juste. Il réunissait dans un même bâtiment le musée, la bibliothèque, la musique, le cinéma, la parole publique et la recherche audiovisuelle. Ma trajectoire y passait ainsi de la photographie à la discussion d’un manuscrit sans changer réellement de question : comment reconnaître les formes d’un monde en train de naître et comment les rendre partageables ? La continuité entre l’artiste exposé et l’auteur invité à parler ne résidait pas dans une carrière institutionnelle. Elle résidait dans une même attention aux signes émergents.

L’exigence de Françoise Verny fut complémentaire. La parole publique éprouvait la résistance des idées ; le travail éditorial éprouvait leur organisation. Il fallait renoncer à certaines digressions, accepter la progression d’un lecteur qui ne partageait pas mon itinéraire, distinguer les intuitions des démonstrations et les images des concepts. La Grille allait naître aussi de cette contrainte : donner une forme assez simple pour orienter la lecture, sans renoncer à la complexité des relations qu’elle voulait rendre visibles.

Le manuscrit ne resta pas enferme dans l’espace de l’ecriture. Une première rencontré consacrée à La Post-Histoire fut organisée dans le cadre de la Revue parlée du Centre Georges Pompidou.

Dans les remerciements du livre, j’indiquais que Blaise Gautier, Claude Hetten et Marie-Thérèse Angneroh m’avaient offert leur espace et leur savoir-faire pour organiser :

« une première rencontré sur la Post-Histoire, qui m’a permis de tester de nombreux passages de ce livre et d’en perfectionner l’élaboration. »

La conférence ne venait donc pas couronner une œuvre achevée. Elle appartenait au travail d’ecriture. La parole permettait de mesurer la résistance des idées et leur capacité a devenir partageables.

Je situait cette présentation en 1983. Une liste autobiographique ultérieure mentionne 1985. Les collections publiques du Centre confirment l’activité de la Revue parlée en 1983, sans avoir encore livre le programme nominatif correspondant.

Françoise Verny m’encouragea parallelement dans le travail de mise en forme et d’ecriture. J’indiquais qu’elle m’avait pousse à écrire, orienté dans mes recherches et décidé à concentrer mes forces pour parvenir à un resultat éditable.

Son role ne fut pas celui d’une conceptrice de la Grille. Elle m’aida a franchir le seuil qui sépare une recherche personnelle d’une œuvre adressee. Elle me placa devant une question aussi littéraire qu’intellectuelle : quel chemin proposer au lecteur pour qu’une pensee née de l’hybridation ne demeure pas un simple foisonnement ?

Cette exigence de lisibilité prepara indirectement la Grille. Une matrice est aussi une forme éditoriale : elle rend visible en un regard ce que des centaines de pages ne suffisent pas toujours a faire comprendre.

5. Thierry Gaudin et les séminaires sur la mutation

L’environnement du CPE donnait à cette interrogation une profondeur nouvelle. La prospective ne consistait pas à prédire une suite d’événements, mais à repérer les transformations de systèmes qui rendent plusieurs futurs possibles. Les microprocesseurs, les télécommunications ou la robotique n’étaient pas étudiés seulement pour leurs performances. Ils étaient replacés dans les changements du travail, de la formation, de la circulation des connaissances et de la relation entre les institutions et les citoyens.

Cette manière de travailler correspondait à mon propre besoin de reliance, tout en lui imposant une discipline. Une intuition devait être comparée, discutée, parfois reformulée. Il fallait distinguer ce qui relevait d’une tendance mesurable, d’une analogie historique ou d’une hypothèse sur l’avenir. La Grille gagnait ainsi en transmissibilité. Elle cessait progressivement d’être l’architecture intime de ma recherche pour devenir un objet que d’autres pouvaient interroger, contester et utiliser.

En 1985, grâce à Liliane Drouault, je rencontrai Thierry Gaudin. Celui-ci avait contribué à mettre en place au ministère de la Recherche une unite consacrée à la prospective, à l’évaluation et à la veille technologique.

« Liliane Drouault m’a fait rencontrer Thierry Gaudin, qui, le premier, a officialisé mes recherches en offrant un espace au sein du CPE pour les poursuivre en 1985 sous forme de séminaires pluridisciplinaires autour du theme de la mutation. »

Le mot officialisé est important. Thierry Gaudin n’avait pas cree ma recherche. Il lui offrait un lieu institutionnel ou elle pouvait rencontrer d’autres disciplines et se confronter à d’autres exigences.

Le contexte était particulierement fécond. La micro-informatique se diffusait. Les télécommunications, la robotisation et les transformations du travail devenaient des enjeux publics. Le rapport sur l’etat de la technique elabore autour de Thierry Gaudin decrivait dejà une révolution de l’intelligence et reliait les technologies a de vastes mutations de civilisation.

Ma démarche s’inscrivait donc dans un mouvement intellectuel plus large : la technique cessait d’etre consideree comme un simple ensemble d’objets pour devenir une composante de l’évolution sociale et culturelle. Ma singularité consistait a vouloir articuler cette prospective technologique à une analyse des représentations, des valeurs, des identités et de la conscience.

Le séminaire mensuel sur la mutation dura environ une année. Il réunit des chercheurs issus des sciences sociales, de la physique et des mathématiques. C’est dans cet espace que la Grille commença à prendre sa forme structurée.

La question centrale devenait alors : les techniques transforment-elles les sociétés, ou les sociétés produisent-elles les techniques compatibles avec leurs représentations ? Refuser de choisir entre ces propositions fut décisif. Les techniques et les représentations se coengendrent.

Philosophiquement, cette démarche cherchait à depasser l’opposition entre matérialisme technique et idéalisme culturel. Sociologiquement, elle tentait de comprendre comment plusieurs dimensions d’une société se transforment ensemble. Prospectivement, elle proposait d’observer non seulement les innovations, mais les configurations civilisationnelles qu’elles contribuent a faire emerger.

6. La Californie : eprouver la Grille, écrire les Champs de Réalité

En 1986, je partis vivre pendant cinq mois à Los Angeles pour confronter ces recherches à ce qui apparaissait alors comme l’un des principaux laboratoires mondiaux de l’innovation technologique, culturelle et existentielle.

Je presentai mes travaux au département d’anthropologie de l’Université de Californie à Los Angeles et à la John F. Kennedy University. Je rencontrai une vingtaine de chercheurs et d’experts, parmi lesquels Marilyn Ferguson, dont Les Enfants du Verseau proposait une synthèse très diffusée des mutations culturelles et spirituelles contemporaines.

L’expérience la plus marquante fut peut-etre ma découverte de Venice. J’y avais l’impression de traverser des bulles culturelles, chacune organisée autour de son propre systeme de représentation. La réalité ne m’apparaissait plus comme une scène unique sur laquelle des individus auraient simplement occupe des positions différentes. Elle ressemblait à une pluralité de mondes, partiellement communicants, chacun definissant ses évidences, ses valeurs et ses critères de vérité.

Les premières intuitions des Champs de Réalité remontaient a mes cahiers de jeunesse. En Californie, elles rencontrerent une expérience interculturelle suffisamment forte pour devenir une architecture conceptuelle.

La Grille de l’Évolution situait les grandes transformations civilisationnelles. Les Champs de Réalité cherchaient à comprendre comment les personnes, les groupes et les organisations construisent les mondes à partir desquels ils interpretent et transforment leurs situations.

La Californie me permit donc moins de valider definitivement la Grille que de l’eprouver face à d’autres contextes. Elle me fit comprendre qu’une transformation civilisationnelle ne devient reelle que lorsqu’elle modifie les catégories à partir desquelles les individus pensent leur propre existence.

7. Le 21 juin 1987 : la Grille prend forme

La plus ancienne version matériellement datée actuellement retrouvée porte la mention : © Michel Saloff-Coste, 21/6/87. La structure fondamentale est déjà présente : quatre configurations, sept domaines, vingt-huit cases.

Le principe organisateur est celui d’activité dominante. Je ne prétendais pas qu’une civilisation puisse etre réduite à une seule activité. Je formulais l’hypothèse que certaines manières de produire, d’échanger ou d’obtenir des ressources acquièrent une importance telle qu’elles réorganisent progressivement les outils, les pouvoirs, les savoirs, les communications, les institutions et les représentations du temps.

Je distinguai Chasse-Cueillette, Agriculture-Élevage, Industrie-Commerce et Création-Communication. Je les croisai avec sept domaines : outil, pouvoir, échange, réflexion, communication, organisation et histoire.

La lecture horizontale cherchait la cohérence interne d’une configuration. La lecture verticale suivait une même transformation dans la longue durée.

Je me retirai ensuite en Normandie, pres de Dieppe, pour rédiger en six mois de travail intense le premier jet complet de l’ouvrage. Cette troisième partie, consacrée àu Développement des Potentiels, venait compléter la Grille et les Champs de Réalité.

Les trois ensembles répondaient a trois mouvements : situer les mutations, interpréter les systèmes de représentation, développer les capacités d’action.

En 1999, Hervé Sérieyx rappellera que le manuscrit était achevé des la fin de 1987. La Grille datée du 21 juin et ce témoignage ulterieur convergent donc vers une chronologie solide : l’année 1987 marque la stabilisation de la matrice et l’achevement du premier manuscrit complet.

Cette date ne constitué pas necessairement la naissance absolue de la Grille. Elle represente son premier jalon matériel actuellement attesté.

8. Alain de Vulpian et les transformations silencieuses

L’enquête socioculturelle m’apprit aussi à me méfier des déclarations trop immédiates. Les personnes ne disent pas toujours directement ce qui change en elles. Une aspiration peut apparaître dans un choix de consommation, une nouvelle manière d’organiser son temps, une attente à l’égard du travail ou un refus diffus de l’autorité avant de trouver un vocabulaire politique ou théorique. Observer les transformations silencieuses supposait donc de relier des indices dispersés et de résister à la tentation de les interpréter trop vite.

Pour la Grille, cette expérience fut essentielle. Une configuration émergente ne se reconnaît pas seulement à l’apparition d’une technologie spectaculaire. Elle se repère lorsque des changements de valeurs, d’usages, de relations et d’organisation commencent à converger. La prospective devient alors moins une extrapolation des tendances qu’un art de la composition : identifier les signes qui pourraient appartenir à un même mouvement, tout en conservant la possibilité qu’ils ne se rejoignent pas.

Après la redaction de ce premier manuscrit, mon passage à la COFREMCA, auprès d’Alain de Vulpian, approfondit mon attention aux valeurs, aux aspirations et aux modes de vie.

Cette expérience ne m’apprit pas que les représentations existaient. La Post-Histoire et les Champs de Réalité leur avaient déjà accorde une place centrale. Elle m’apprit à observer leur évolution d’une manière plus méthodique.

Une société ne change pas seulement lorsque ses machines, ses lois ou ses structures se transforment. Les mutations apparaissent parfois dans des déplacements presque silencieux : une autre relation au travail, à la famille, au temps, à la consommation, à l’autorité ou à l’accomplissement personnel.

Une aspiration encore minoritaire peut devenir, quelques années plus tard, une attente centrale. La Grille rencontrait ainsi l’épreuve des enquêtes. Ses catégories ne pouvaient plus etre seulement coherentes ou séduisantes. Elles devaient aider à comprendre des transformations observables.

Cette confrontation au terrain socioculturel preparait également le passage suivant : celui de l’entreprise, des acteurs et des résistances au changement.

9. Quatre éditions, un même projet en transformation

La première réception fut culturelle avant d’être managériale. Marie Drouin, présentée dans l’ouvrage comme journaliste à FR3 et associée au travail éditorial du manuscrit, perçut immédiatement que le livre débordait la gestion des entreprises. Dans « Horizon XXIe siècle », elle décrivit un nouveau système relationnel fondé sur la communication et parla d’un « Âge de la Création ». Son regard saisissait, derrière les tableaux et les catégories, la manière dont la mutation touchait les identités, les aspirations et les formes de vie.

Hervé Sérieyx apporta un autre point de vue. Dirigeant, consultant, enseignant et auteur consacré à la transformation des organisations, il avait connu l’entreprise de l’intérieur autant que par le conseil. Sa préface de 1999 relisait le manuscrit achevé en 1987 depuis un monde où l’économie de l’immatériel, la mondialisation et la crise des institutions industrielles étaient devenues visibles. Il insistait sur le décalage entre les réalités nouvelles et les représentations mentales anciennes, c’est-à-dire sur le lieu exact où naissent les blocages du changement.

Francis Jutand prolongea cette lecture depuis l’univers scientifique et technologique. Physicien de formation, responsable de recherche dans les télécommunications et prospectiviste du numérique, il connaissait de près la transformation des infrastructures, des connaissances et des usages. Sa préface de 2005 inscrivait la Grille dans l’histoire longue des révolutions technologiques et reconnaissait dans les Champs de Réalité une contribution originale à l’épistémologie de la connaissance.

Ces trois regards ne se superposent pas ; ils se répondent. Marie Drouin reconnaît une mutation culturelle. Hervé Sérieyx en mesure les conséquences institutionnelles et managériales. Francis Jutand en examine la portée scientifique et prospective. Leur succession confirme que le projet ne relevait d’aucune discipline exclusive. Il pouvait être lu comme une philosophie de l’évolution, comme une sociologie comparative des civilisations et comme un instrument stratégique pour les organisations.

La Grille n’est pas devenue publique en une seule fois. Elle est entrée dans le monde par étapes, comme si chaque édition avait du lui donner une nouvelle enveloppe afin de rencontrer un public plus large.

En 1990, Jean-Pierre Quignaux, directeur d’ADITECH, decida de publier sous le titre Management systémique de la complexité. Entreprise, creation et communication les recherches commencees au CPE et prolongées en Californie. Cette publication constitué la première édition intellectuelle du projet.

En 1991, les Éditions Guy Trédaniel reprirent l’etude sous le titre Le Management du troisième millénaire. Le changement de titre ne signalait pas la naissance d’un autre ouvrage. Il traduisait l’élargissement du même projet à un lectorat plus vaste.

En 1999 parut la troisième édition, Innover et s’epanouir aujourd’hui, accompagnée d’une préface d’Hervé Sérieyx. Elle intégrait une quatrième partie, Le Temps des génies, consacrée àux applications de la Grille et des Champs de Réalité à la transformation des individus et des organisations.

En 2005, la quatrième édition, Anticiper, créer, innover, incorpora les expériences accumulées avec MSC & Associés et de nouveaux développements sur La Société de l’information, la gouvernance et le développement durable.

Les préfaces successives racontent trois moments de réception. Marie Drouin, journaliste a FR3 et collaboratrice éditoriale du manuscrit, voit apparaître un Âge de la Creation et un nouveau systeme relationnel fondé sur la communication. Hervé Sérieyx, dirigeant, consultant et enseignant spécialisé dans la transformation des organisations, relit le manuscrit comme l’annoncé d’un changement d’ere. Francis Jutand, physicien, dirigeant de la recherche et prospectiviste du numérique, replace la Grille dans l’histoire des révolutions technologiques et reconnaît dans les Champs de Réalité une contribution originale à l’épistémologie de la connaissance.

La succession de ces trois regards est significative. Le premier est culturel et journalistique. Le deuxième est managérial et institutionnel. Le troisième est scientifique et prospectif. La réception du livre s’élargit ainsi, de l’intuition d’un nouvel âge à une réflexion sur les organisations, puis à une lecture structurelle des transformations civilisationnelles.

Philosophiquement, le modèle proposait une articulation entre évolution technique, représentations et transformation des sujets. Sociologiquement, il permettait de comparer plusieurs régimes d’organisation, de pouvoir, d’échange et de connaissance. Entrepreneurialement, il offrait aux organisations une manière de se situer dans la mutation, de comprendre les contradictions entre leur culture héritée et leur environnement émergent, puis d’orienter leurs propres transformations.

Le livre ne changeait pas seulement parce que j’ajoutais des pages. Il changeait parce que l’expérience m’apprenait progressivement à comprendre ce que j’avais commence a formuler en 1987.

10. Ce que la première Grille ne voyait pas encore

Une autre limite tient au point de vue depuis lequel la première matrice fut construite. Mes références étaient principalement européennes et nord-américaines. Elles privilégiaient une succession historique issue de l’expérience occidentale, alors que d’autres sociétés ont composé autrement les rapports entre territoires, techniques, parentés, spiritualités et pouvoirs. Reconnaître cette limite ne conduit pas à supprimer toute comparaison. Cela oblige à considérer les quatre configurations comme des instruments provisoires et à les confronter à des trajectoires multiples, à des résistances et à des contre-exemples.

Cette autocritique transforme la fonction de la Grille. Au lieu de distribuer des certitudes, elle organise une enquête. Elle indique où regarder : dans les relations entre les cases, dans les retards et les contradictions, dans les formes anciennes qui persistent sous les technologies nouvelles. Elle invite aussi à rechercher ce qui lui échappe. Une carte devient intellectuellement féconde lorsqu’elle rend visibles ses propres zones blanches.

Lorsque je relis aujourd’hui les premières versions de la Grille, je retrouve l’elan qui les portait, mais aussi les simplifications des années 1980.

Je croyais que les réseaux favoriseraient naturellement des organisations plus horizontales. Je ne mesurais pas qu’ils pourraient décentraliser les échanges tout en concentrant la propriété des infrastructures, des données et de la puissance de calcul.

Je sous-estimais également la résistance de la matière. L’information semblait prendre la place occupee auparavant par l’énergie et le travail manuel. L’intuition saisissait un déplacement réel de la valeur vers la connaissance, le logiciel et l’organisation des flux. Mais elle suggerait un dépassement de la matière qui ne s’est jamais produit.

Derriere les écrans demeurent des mines, des usines, des câbles, de l’eau, de l’électricité, des territoires et des corps au travail. Création-Communication n’a pas remplace Industrie-Commerce. Elle s’est developpee sur ses infrastructures.

La première Grille accordait aussi une place insuffisante au vivant. La crise climatique, l’érosion de la biodiversité et l’épuisement des ressources ne constituent pas une question supplémentaire a inscrire dans une vingt-neuvième case. Ils obligent a relire l’ensemble de la matrice depuis la question de l’habitabilité.

Je vois enfin combien la succession des quatre configurations pouvait donner l’impression d’un chemin universel. L’histoire reelle est plus irrégulière. Les configurations se chevauchent, s’opposent et s’hybrident.

L’intelligence artificielle introduit aujourd’hui une épreuve supplémentaire. J’avais supposé que l’automatisation des tâches répétitives déplacerait naturellement l’activité humaine vers la creation et la communication. Or les machines interviennent désormais dans le langage, l’image, l’analyse, la programmation et la production symbolique.

Reconnaître ces limites ne signifie pas abandonner la Grille. Cela signifie en modifier le statut. Je ne la considère plus comme une loi de l’histoire. Je la considère comme une matrice comparative, une collection d’hypothèses et une invitation à relier des phénomènes que les disciplines isolent souvent.

Sa valeur ne depend pas de sa capacité a avoir toujours raison. Elle depend de sa capacité a faire apparaître ses propres erreurs et à produire de meilleures questions.

11. Jean-Christian Fauvet, Bossard et MSC & Associés : de la carte à l’action

Au printemps 1991, je commençai à échanger avec Jean-Christian Fauvet . Pendant l’été, je réfléchis à ce que pourrait representer mon entrée chez Bossard Consultants et commençai à la préparer. Le travail devint effectif à l’automne 1991, même si sa formalisation administrative ou sa pleine reconnaissance professionnelle semble avoir été officialisee en 1992.

La rencontré avec la sociodynamique de Jean-Christian Fauvet deplaca profondément mes questions. La Grille demandait : comment les civilisations se transforment-elles ? La sociodynamique ajoutait : pourquoi une transformation intellectuellement nécessaire peut-elle devenir socialement impossible ?

Il ne suffisait plus de décrire le monde qui arrivait. Il fallait comprendre qui pouvait porter le changement, qui pouvait le bloquer, qui demeurait hésitant et quelles alliances pouvaient lui donner une réalité.

La confrontation aux entreprises conduisit à distinguer quatre dimensions : la culture, le management, les systèmes et les structures.

Une transformation durable supposé une cohérence minimale entre ces dimensions. Changer l’organigramme en conservant les anciennes règles, les anciennes peurs et les anciennes représentations ne produit souvent qu’une nouvelle apparence du systeme précédent.

J’en tirai cette conviction : la transformation est souvent axiomatique avant de devenir structurelle. Elle commence lorsque les acteurs interrogent les évidences à partir desquelles ils definissent la réalité, la valeur et la réussite.

En 1993, avec l’aide de Bossard Consultants, je créai MSC & Associés. Les applications de la Grille furent développées auprès d’entreprises, d’institutions publiques et d’organisations internationales.

Cette étape donné à la Grille sa portée entrepreneuriale. Elle ne se contente plus d’interpréter les transformations. Elle fournit un cadre pour relier stratégie, innovation, culture et organisation.

Une entreprise peut conserver une structure industrielle, adopter des technologies numériques, valoriser officiellement la créativité et continuer à évaluer ses collaborateurs selon des critères de conformité. La Grille permet de rendre visibles ces décalages. Elle aide à comprendre pourquoi une innovation technique ne produit pas necessairement une transformation culturelle, et pourquoi une nouvelle stratégie échoue lorsqu’elle n’est pas accompagnée par une évolution des représentations, des systèmes et des comportements.

Le ministère de la Recherche m’avait aide à comprendre les mutations. La Californie m’avait confronté à la pluralité des réalités. La COFREMCA m’avait appris à observer les transformations silencieuses. Bossard Consultants et MSC & Associés m’ont appris a tenter de les rendre opératoires.

Conclusion. Une carte née de plusieurs mondes

La portée philosophique de la Grille ne réside donc pas dans l’énoncé d’un sens définitif de l’histoire. Elle réside dans une interrogation sur les relations entre les activités humaines, les formes de connaissance et les mondes vécus. Les êtres humains transforment leur environnement par leurs outils, leurs institutions et leurs signes ; mais ces créations transforment en retour leurs perceptions, leurs identités et leurs possibilités d’action. La Grille cherche à rendre visible cette récursivité sans prétendre l’enfermer dans une mécanique.

Sa portée sociologique tient à la comparaison des configurations. Une société ne se définit jamais par un seul facteur. Techniques, échanges, pouvoirs, savoirs, communications et organisations se soutiennent, se contredisent et se déplacent ensemble. La matrice invite à observer leurs cohérences relatives, leurs décalages et leurs hybridations. Elle ne remplace ni l’histoire ni l’enquête ; elle propose un espace commun dans lequel leurs résultats peuvent être reliés.

Sa portée entrepreneuriale apparaît lorsque la mutation cesse d’être une abstraction. Les organisations vivent simultanément dans plusieurs âges. Leur infrastructure peut être industrielle, leur discours numérique, leur système de décision bureaucratique et leur ambition créative. Comprendre ces décalages permet de ne pas confondre modernisation technique et transformation réelle. L’innovation devient alors moins l’acquisition d’un outil nouveau que la recherche d’une cohérence entre stratégie, culture, systèmes, structures et capacités humaines.

La Grille ne s’est pas formee en un seul lieu. Elle plonge ses premières racines dans les cahiers de mon adolescence, lorsque je cherchais déjà à relier ce que l’école séparait.

L’art m’a appris à percevoir ce qui émerge avant que les institutions lui donnent un nom. La philosophie m’a appris à interroger les catégories, les valeurs et les systèmes de signes. La Post-Histoire a fourni une première synthèse, encore littéraire et experimentale, des mutations que je pressentais.

La Revue parlée m’a permis de confronter le manuscrit à la parole publique. Françoise Verny m’a fait comprendre qu’une recherche foisonnante devait devenir une œuvre adressee. Thierry Gaudin et le ministère de la Recherche lui ont donné une profondeur prospective et comparative.

La Californie m’a confronté à la pluralité des systèmes de représentation. La retraite normande de 1987 a donné naissance au premier manuscrit complet. Alain de Vulpian et la COFREMCA ont renforcé l’observation des transformations silencieuses. Jean-Christian Fauvet, Bossard Consultants et MSC & Associés m’ont confronté aux acteurs, aux alliances et aux résistances des organisations reelles.

Les quatre éditions ne racontent donc pas quatre livres differents. Elles racontent la transformation d’un même projet.

Cette origine composite explique la nature de la Grille. Elle n’est ni une théorie exclusive des techniques, ni une philosophie universelle de l’histoire, ni un simple modèle de management. Elle cherche à relier les transformations des outils, des institutions, des valeurs, des connaissances, des organisations et des représentations.

Sur le plan philosophique, elle interroge les manières successives dont les humains construisent leur monde et se laissent transformer par leurs propres créations. Sur le plan sociologique, elle cherche à comprendre comment les techniques, les pouvoirs, les échanges, les savoirs et les organisations composent des systèmes relativement coherents sans jamais former des totalités closes. Sur le plan entrepreneurial, elle offre une méthode pour repérer les contradictions entre les structures héritées, les mutations de l’environnement et les capacités créatives que les organisations doivent apprendre à développer.

Je ne souhaite pourtant pas transmettre la Grille comme une doctrine close, ni construire la légende d’une pensee qui aurait annoncé exactement notre monde. Son intérêt réside ailleurs : dans la possibilite de comparer ce qu’elle avait perçu, ce qu’elle avait simplifié et ce qu’elle n’avait pas su voir.

Je croyais avoir construit une carte pour comprendre les transformations du monde. Je découvrais peu à peu que cette carte racontait aussi la manière dont les mondes que nous construisons finissent par nous transformer.

Notes

1. Michel Saloff-Coste, La Post-Histoire (manuscrit achevé en 1983, remanié en 1995, version CreateSpace publiée en 2013), 12.

2. Michel Saloff-Coste, ’Histoire de ce livre et remerciements’, dans Le Management du troisième millénaire : anticiper, créer, innover, 4e éd. (Paris : Guy Trédaniel, 2005), 7-12.

3. Michel Saloff-Coste, ’Cahier 1973’, entrée du 8 janvier 1973.

4. Ibid., entrée du 16 janvier 1973.

5. Marshall McLuhan, Pour comprendre les médias : les prolongements technologiques de l’homme, trad. Jean Paré (Paris : Mame-Seuil, 1968).

6. Saloff-Coste, La Post-Histoire, 12.

7. Ibid., 14.

8. Ibid., 150.

9. Ibid., 151.

10. Ibid., 153-155.

11. Ibid., 49.

12. Ibid., 9.

13. Michel Saloff-Coste, ’Remerciements’, dans Le Management du troisième millénaire (Paris : Éditions de la Maïe / Guy Trédaniel, 1991), 9-10.

14. Marie Drouin, ’Horizon XXIe siècle’, dans Michel Saloff-Coste, Le Management du troisième millénaire : anticiper, créer, innover, 4e éd. (Paris : Guy Trédaniel, 2005), 19-20. Les catalogues donnent parfois ’Marie Douin’, tandis que les exemplaires consultés portent ’Marie Drouin’.

15. Hervé Sérieyx, ’préface à la troisième édition’, dans Saloff-Coste, Le Management du troisième millénaire : anticiper, créer, innover, 21-22.

16. Francis Jutand, ’préface à la quatrième édition’, dans Saloff-Coste, Le Management du troisième millénaire : anticiper, créer, innover, 23-24.

Bibliographie sélective

Bateson, Gregory. Vers une écologie de l’esprit. 2 vol. Paris : Seuil, 1977-1980.

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Deleuze, Gilles. Nietzsche et la philosophie. Paris : Presses universitaires de France, 1962.

Deleuze, Gilles. Proust et les signes. Paris : Presses universitaires de France, 1964.

Deleuze, Gilles, et Felix Guattari. Mille Plateaux. Paris : Éditions de Minuit, 1980.

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Illich, Ivan. La Convivialité. Paris : Seuil, 1973.

Jutand, Francis. ’préface à la quatrième édition’. Dans Michel Saloff-Coste, Le Management du troisième millénaire : anticiper, créer, innover, 23-24. Paris : Guy Trédaniel, 2005.

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Morin, Edgar. La Méthode. Vol. 1, La Nature de la nature. Paris : Seuil, 1977.

Rosnay, Joel de. Le Macroscope : vers une vision globale. Paris : Seuil, 1975.

Saloff-Coste, Michel. La Post-Histoire. Manuscrit achevé en 1983, remanié en 1995, revise en 2005, première publication declaree en 2013.

Saloff-Coste, Michel. Le Management du troisième millénaire. Du holistique systémique. Paris : Éditions de la Maïe / Guy Trédaniel, 1991.

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Saloff-Coste, Michel. Management systémique de la complexité : entreprise, creation et communication. Paris : ADITECH, 1990.

Serres, Michel. Le Parasite. Paris : Grasset, 1980.

Serres, Michel. Le Passage du Nord-Ouest. Paris : Éditions de Minuit, 1980.

Serieyx, Herve. ’préface à la troisième édition’. Dans Michel Saloff-Coste, Le Management du troisième millénaire : anticiper, créer, innover, 21-22. Paris : Guy Trédaniel, 2005.

Toffler, Alvin. La Troisième Vague. Paris : Denoel, 1980.

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