Souvenirs à l'ombre du village global Marshall McLuhan Derrick de Kerckhove et Fred Forest
Une conférence de Marshall McLuhan à Paris en 1974 a profondément influencé la réflexion de Michel Saloff-Coste sur les transformations culturelles et technologiques. Cette rencontre a mené à des collaborations avec Fred Forest, pionnier de l’art vidéo, et Derrick de Kerckhove, continuateur de l’œuvre de McLuhan. Ensemble, ils ont exploré l’impact des technologies de communication sur la société, l’art et l’intelligence collective.
À l'ombre du village global
Souvenirs d'un itinéraire intellectuel
Lorsque je regarde aujourd'hui le chemin parcouru, il me semble que certaines rencontres ont précédé leur propre signification.
Au moment où elles se produisent, elles paraissent presque ordinaires. Quelques heures dans une salle de conférence. Une conversation brève. Un visage aperçu dans une foule. Puis les années passent, les expériences s'accumulent, les livres s'écrivent, les idées se développent. Et l'on découvre soudain que ces instants apparemment modestes contenaient déjà, sous une forme encore invisible, les germes d'une œuvre entière.
L'une de ces rencontres eut lieu à Paris, le 29 mai 1974[1].
J'étais alors un très jeune homme. Je vivais dans le monde de l'art, de la peinture, de la photographie et de la philosophie. J'explorais déjà les transformations culturelles de mon époque sans encore posséder les concepts qui me permettraient de les comprendre pleinement. Je percevais qu'une mutation profonde affectait notre civilisation, mais cette intuition demeurait diffuse, comme un paysage aperçu dans la brume avant le lever du soleil.
Ce soir-là, j'assistai à une conférence donnée à Paris par Marshall McLuhan. La salle était pleine, l'assistance jeune, électrique — on sentait qu'on venait moins entendre un exposé qu'assister à quelque chose. Je ne savais pas alors que cet homme allait devenir l'une des références fondatrices de ma réflexion future.
McLuhan parlait avec une liberté intellectuelle inhabituelle, presque déconcertante pour l'oreille française de l'époque. Il expliquait que les technologies de communication ne se contentaient pas de transporter des messages ; elles transformaient les sociétés elles-mêmes. Il soutenait que les médias modifiaient nos perceptions, notre manière de penser, notre rapport à l'espace et au temps. Son intuition célèbre — « le médium est le message » — n'était pas pour lui un jeu de mots mais une clé de compréhension de l'histoire humaine.
Il évoqua ce soir-là ce qu'il appelait le village global : cette planète progressivement réunifiée par les technologies électroniques, où les distances s'effacent et où les consciences se trouvent reliées à l'échelle du monde. C'est cette expression même qui, un demi-siècle plus tard, donne son titre à ces pages.
À la fin de la conférence, j'eus l'occasion d'échanger quelques mots avec lui.
Avec le recul, je ne me souviens pas tant des paroles précises que de l'impression profonde qui m'habita en quittant la salle : le sentiment d'avoir croisé quelqu'un qui avait entrevu, avant les autres, le monde qui venait.
Bien des années plus tard, je compris que McLuhan ne parlait pas seulement des médias. Il décrivait en réalité une transition historique majeure : le passage d'une civilisation industrielle fondée sur la matière, l'énergie et la production à une civilisation fondée sur l'information, la communication et la connaissance.
Cette question allait devenir le centre de ma propre recherche.
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Les années suivantes furent celles de l'exploration.
Je poursuivis mes travaux artistiques. Je m'intéressai successivement à la peinture, à la photographie, à la vidéo, puis aux nouvelles technologies de l'information et de la communication. J'avais le sentiment que l'art constituait un laboratoire privilégié pour observer les transformations de la société.
C'est dans ce contexte que je rencontrai Fred Forest.
Cette rencontre fut pour moi décisive.
Fred était l'un de ces rares créateurs capables d'anticiper leur époque. Pionnier de l'art vidéo, expérimentateur des médias, explorateur des réseaux, il avait compris très tôt que les technologies de communication allaient devenir un matériau artistique à part entière. Il était le fondateur de l'Art sociologique puis, plus tard, de l'Esthétique de la communication.
Chez lui, je retrouvais sous une forme concrète les intuitions que McLuhan avait exprimées sur le plan théorique.
Avec Fred Forest, la communication cessait d'être simplement un objet d'analyse. Elle devenait une matière vivante. Le téléphone, les journaux, la télévision, les réseaux, puis Internet n'étaient plus seulement des outils : ils devenaient des espaces de création, des lieux de participation, des environnements collectifs.
Je participai à plusieurs événements, projets et rencontres dans cette mouvance. Nous travaillâmes à mettre en scène les questions soulevées par l'Esthétique de la communication. Nous cherchions à comprendre ce qui arrivait à l'art lorsqu'il rencontrait les réseaux, à la culture lorsqu'elle rencontrait les technologies, à l'individu lorsqu'il devenait un nœud d'un système de communication plus vaste que lui-même.
Cette période, je le mesure aujourd'hui, fut déterminante : elle m'apprit que la communication n'était pas simplement un phénomène technique. Elle constituait une nouvelle forme d'organisation du réel.
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Puis vint Derrick de Kerckhove.
Sa présence dans mon parcours prolongeait si naturellement les étapes précédentes qu'elle m'a longtemps paru relever de l'évidence — comme si le fil tendu depuis la salle de 1974 ne pouvait que nous conduire l'un vers l'autre.
Derrick avait travaillé pendant plus de dix années aux côtés de Marshall McLuhan comme assistant, collaborateur et traducteur[2]. Après la disparition de celui-ci, il poursuivit son œuvre intellectuelle à Toronto en dirigeant le McLuhan Program.
Avec lui, les intuitions de McLuhan entraient pleinement dans l'ère numérique.
Il développa la notion d'intelligence connective : l'idée selon laquelle les réseaux numériques relient non seulement les informations mais également les intelligences humaines. La cognition elle-même devient distribuée dans les systèmes de communication.
Nous collaborâmes à différents événements et réflexions. Nos échanges portaient sur les réseaux, les technologies émergentes, l'intelligence collective, les transformations de la conscience et les nouveaux territoires de l'innovation.
Je découvrais progressivement que les intuitions de McLuhan, les expérimentations de Fred Forest et les travaux de Derrick de Kerckhove appartenaient à une même histoire.
Une histoire qui était aussi devenue la mienne.
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Aujourd'hui, lorsque je relis mes propres ouvrages — Le management du troisième millénaire, Les Horizons du Futur, Le dirigeant du 3e millénaire,Écosystèmes innovants, Futurs ou encore La prospective en action— j'y retrouve la trace de cette filiation.
McLuhan m'a aidé à comprendre que les technologies transforment les civilisations.
Fred Forest m'a montré que ces technologies pouvaient devenir des espaces de création et de participation collective.
Derrick de Kerckhove m'a permis d'entrevoir les formes nouvelles de l'intelligence distribuée par les réseaux.
Pour ma part, j'ai tenté d'intégrer ces différentes dimensions dans une réflexion plus globale sur l'évolution des sociétés, les mutations culturelles, l'innovation, l'intelligence collective et le futur des civilisations.
Avec le recul des décennies, la conférence du 29 mai 1974 apparaît ainsi non comme un simple souvenir mais comme le premier chapitre d'une longue aventure intellectuelle.
Ce soir-là, un jeune homme écoutait Marshall McLuhan parler du village global.
Il ignorait encore que plusieurs décennies plus tard, son propre travail consisterait à explorer les conséquences de cette intuition fondamentale : la naissance d'une civilisation nouvelle, fondée sur l'information, les réseaux, la communication et l'émergence d'une conscience collective à l'échelle de la planète.
Et il me plaît aujourd'hui de penser que, parfois, une vie entière peut naître d'une conversation de quelques minutes à la sortie d'une conférence.
[1]La présence de Marshall McLuhan à Paris le 29 mai 1974 est attestée par les archives photographiques de l'agence Gamma-Rapho.
[2]Derrick de Kerckhove a été l'assistant, collaborateur et traducteur de Marshall McLuhan pendant plus de dix ans, avant de diriger le McLuhan Program à Toronto.
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