DE QUI LE SUJET EST-IL LE NOM ?
L’article explore la transformation historique de la subjectivité à travers les quatre vagues civilisationnelles : Chasse et Cueillette, Agriculture et Élevage, Industrie et Commerce, et Création et Communication. Il propose une théorie cumulative des métamorphoses du sujet : participer, appartenir, s’autonomiser et s’individuer en relation. La quatrième vague, axée sur la Création et la Communication, est caractérisée par l’importance croissante de l’information, de la connaissance et de la créativité.
Civilisations, valeurs et structures de conscience à travers les quatre vagues de l’évolution humaine
WHAT DOES THE SUBJECT STAND FOR?
Civilizations, Values, and Structures of Consciousness across Four Waves of Human Evolution
Michel Saloff-Coste
Président de l’IFRN, International Foresight Research Network
Article exploratoire de prospective philosophique et civilisationnelle
Version consolidée • août 2026
Figure 1. Les quatre vagues ne s’effacent pas : elles se superposent, se transforment et composent quatre capacités cumulatives, participer, appartenir, s’autonomiser et s’individuer en relation.
Illustration générée avec Microsoft Copilot.
Résumé
Cet article examine la transformation historique de la subjectivité à partir de la Grille de l’Évolution élaborée par Michel Saloff-Coste, laquelle distingue quatre grandes configurations civilisationnelles, Chasse et Cueillette, Agriculture et Élevage, Industrie et Commerce, Création et Communication, et propose de les relire non seulement comme des régimes de production, de pouvoir, d’organisation et de pensée, mais comme des régimes de subjectivation qui privilégient, sans jamais l’imposer uniformément, une certaine manière de devenir sujet. L’hypothèse défendue est qu’à la première configuration correspond principalement le sujet participant au vivant, à la deuxième le sujet appartenant à un ordre territorial et symbolique, à la troisième le sujet autonome de la modernité industrielle, et à la quatrième un sujet individuant, créateur et relationnel, dont la singularité se développe à travers les milieux humains, techniques et écologiques qu’il contribue à transformer. Cette proposition est documentée et mise à l’épreuve par la confrontation avec plusieurs traditions : Philippe Descola pour la pluralité des relations entre humains et non-humains, Norbert Elias et Michel Foucault pour l’intériorisation des contraintes et les pratiques de subjectivation, Charles Taylor pour la genèse morale du moi moderne, Gilbert Simondon pour l’individuation et le transindividuel, Edgar Morin pour l’autonomie dépendante et la pensée complexe, Manuel Castells pour la société en réseaux, Hartmut Rosa pour la résonance, Brian Hall pour le développement des valeurs, Clare Graves, Don Beck et Christopher Cowan pour la coexistence des systèmes de valeurs, Ken Wilber pour la différenciation des dimensions du développement et Jennifer M. Gidley pour l’éducation postformelle. L’article propose finalement une théorie cumulative des métamorphoses du sujet : participer, appartenir, s’autonomiser et s’individuer en relation. Il soutient que la quatrième figure ne peut constituer un progrès que si elle accroît simultanément la singularité, la réciprocité, la réflexivité, la responsabilité et la viabilité écologique, et qu’elle doit pour cela résister aux nouvelles formes de captation numérique qui transforment les relations, les contributions et les possibilités de devenir en ressources propriétaires.
Mots-clés : sujet ; subjectivité ; subjectivation ; individuation ; transindividuel ; Grille de l’Évolution ; vagues civilisationnelles ; Création et Communication ; valeurs ; structures de conscience ; pensée postformelle ; autonomie relationnelle ; captation numérique ; responsabilité.
Abstract
This article examines the historical transformation of subjectivity through Michel Saloff-Coste’s Grid of Evolution, which distinguishes four major civilizational configurations: Hunting and Gathering, Agriculture and Husbandry, Industry and Commerce, and Creation and Communication. Rather than reading them solely as modes of production, power, organization, and thought, the article interprets them as regimes of subjectivation that privilege, without uniformly determining, particular ways of becoming a subject. The central hypothesis is that the first configuration primarily fosters a subject participating in the living world, the second a subject belonging to a territorial and symbolic order, the third the autonomous subject of industrial modernity, and the fourth an individuating, creative, and relational subject whose singularity develops through the human, technical, and ecological milieus that the subject helps transform. The argument engages Philippe Descola, Norbert Elias, Michel Foucault, Charles Taylor, Gilbert Simondon, Edgar Morin, Manuel Castells, Hartmut Rosa, Brian Hall, Clare Graves, Don Beck, Christopher Cowan, Ken Wilber, and Jennifer M. Gidley. It proposes a cumulative theory of the metamorphoses of the subject: participating, belonging, becoming autonomous, and individuating through relationships. The fourth figure can represent progress only if it simultaneously enhances singularity, reciprocity, reflexivity, responsibility, and ecological viability, while resisting forms of digital capture that appropriate relationships, contributions, and possibilities of becoming.
Keywords: subject; subjectivity; subjectivation; individuation; transindividual; Grid of Evolution; civilizational waves; Creation and Communication; values; structures of consciousness; postformal thinking; relational autonomy; digital capture; responsibility.
Introduction générale
Le sujet au miroir des civilisations
De qui le sujet est-il le nom ? La question peut sembler paradoxale, parce que nous sommes habitués à penser que le sujet est précisément celui qui porte un nom, qui possède une identité, qui dit « je », qui se représente le monde, qui formule un jugement et qui assume, du moins en principe, la responsabilité de ses actes. Dans le vocabulaire de la modernité, le sujet apparaît comme le centre relativement stable de la perception, de la connaissance et de l’action ; il est celui auquel une expérience peut être attribuée, celui qui transforme un environnement devenu objet, celui qui contracte, possède, choisit et répond. Pourtant, cette évidence se trouble dès que l’on examine la diversité historique et anthropologique des sociétés, car les frontières entre l’individu et le groupe, entre l’intériorité et le monde, entre les humains et les non-humains, entre l’action personnelle et l’action collective, n’ont pas toujours été tracées de la même manière. L’idée moderne d’un moi intérieur, autonome et aspirant à l’authenticité résulte elle-même d’une longue genèse morale, religieuse, philosophique et institutionnelle, que Charles Taylor a reconstruite en montrant combien l’identité moderne demeure orientée par des conceptions du bien, de la dignité et de la vie qui mérite d’être vécue, même lorsqu’elle se présente comme libérée de tout ordre substantiel (Taylor, 1989).
Il ne s’agit donc pas de soutenir que les sociétés anciennes auraient ignoré la conscience de soi, l’initiative personnelle ou la singularité ; une telle affirmation reconduirait un évolutionnisme simpliste et projetterait sur le passé une hiérarchie construite par la modernité elle-même. Il s’agit plutôt de distinguer l’individu comme unité biologique, sociale ou juridique, la personne comme être reconnu dans un univers de significations, le sujet comme capacité d’éprouver, de parler, d’interpréter, d’agir et de répondre, la subjectivité comme manière de se rapporter à soi, aux autres et au monde, la subjectivation comme processus historique de constitution d’une certaine forme de sujet, enfin l’individuation comme mouvement continu par lequel une singularité se forme et se transforme dans un milieu. Cette clarification permet de poser une hypothèse qui ne réduit le sujet ni à une essence intemporelle ni au simple reflet d’une époque : le sujet est une configuration historique et relationnelle de capacités, de valeurs, d’appartenances et de responsabilités, rendue possible, orientée et limitée par un certain régime de civilisation.
Pour explorer cette hypothèse, le présent article s’appuie sur la Grille de l’Évolution élaborée par Michel Saloff-Coste dans le prolongement de ses travaux des années 1980 sur les mutations sociétales et le management systémique de la complexité. Cette grille distingue quatre grandes vagues, Chasse et Cueillette, Agriculture et Élevage, Industrie et Commerce, Création et Communication, qui ne renvoient pas seulement à des techniques de subsistance ou à des secteurs économiques, mais à des configurations cohérentes dans lesquelles se recomposent simultanément la ressource stratégique, la forme de pouvoir, le rapport au savoir, le mode d’organisation, la communication, l’espace, le temps et la manière d’imaginer le futur. Dans cette perspective, la quatrième vague se caractérise notamment par l’importance croissante de l’information, de la connaissance, de la créativité, des réseaux et des écosystèmes, ainsi que par l’externalisation de certaines opérations cognitives et l’émergence d’une pensée systémique capable de relier des phénomènes jusqu’alors séparés (Saloff-Coste, 1990 ; Saloff-Coste, 2026a).
La question directrice devient alors la suivante : comment les quatre vagues de civilisation transforment-elles les conditions dans lesquelles l’être humain se constitue comme sujet de perception, d’appartenance, d’action et de responsabilité ? Nous proposerons quatre figures idéales-typiques : le sujet participant, constitué dans son rapport immédiat au groupe et au vivant ; le sujet appartenant, défini par sa place dans un ordre territorial, symbolique et politique ; le sujet autonome, institué comme individu rationnel, juridique et productif ; le sujet individuant, qui développe sa singularité dans et par les relations humaines, techniques et écologiques auxquelles il participe. Ces figures ne correspondent ni à des populations homogènes ni à quatre degrés de valeur humaine. Elles sont des schèmes de compréhension qui se superposent, se combinent, entrent en conflit et peuvent connaître des régressions. Une organisation peut employer les technologies numériques les plus récentes tout en conservant une architecture hiérarchique héritée de la vague agricole et des objectifs de standardisation industrielle ; une même personne peut rechercher la sécurité du groupe, défendre ses droits individuels, adopter des comportements tribaux dans des espaces numériques et développer, dans d’autres domaines, une compréhension systémique des interdépendances.
Participer sans se confondre ; appartenir sans se soumettre ; s’autonomiser sans s’isoler ; coopérer sans se dissoudre.
La trajectoire proposée n’est donc pas celle qui conduirait de l’inconscience à la conscience, de la dépendance à la liberté absolue ou de l’infériorité à la supériorité ; elle fait apparaître quatre opérations cumulatives, participer, appartenir, s’autonomiser et s’individuer en relation, dont chacune constitue à la fois un acquis et un risque. La participation rappelle que l’humain n’existe pas hors du vivant, mais elle peut limiter la différenciation lorsque le groupe absorbe la personne ; l’appartenance donne un langage, une mémoire et un monde commun, mais elle peut devenir assignation ; l’autonomie inaugure une responsabilité personnelle et des droits irremplaçables, mais elle peut se renverser en isolement et en instrumentalisation du monde ; l’individuation relationnelle peut nourrir la créativité, la résonance et l’intelligence collective, mais elle peut aussi devenir captation des données, gouvernement algorithmique des comportements et dilution des responsabilités. Le problème académique et prospectif de cet article est de décrire ces transformations sans transformer la Grille en loi universelle, et d’identifier les conditions selon lesquelles la quatrième figure pourrait intégrer les capacités précédentes au lieu de les abolir.
I. Du sujet universel aux régimes historiques de subjectivation
1. Individu, personne, sujet et subjectivité
Le terme de sujet rassemble plusieurs dimensions qu’il importe de désenchevêtrer. L’individu désigne d’abord l’unité que l’on peut distinguer biologiquement, socialement ou juridiquement ; la personne désigne l’être auquel un monde social reconnaît une place, une voix, une mémoire et parfois des droits ; le sujet désigne la capacité d’éprouver, de dire « je », d’interpréter, de prendre une initiative et de répondre ; la subjectivité désigne la manière dont l’expérience se structure depuis un point de vue ; la subjectivation désigne le processus par lequel des institutions, des discours, des exercices et des pratiques rendent possible une certaine relation à soi ; l’individuation désigne enfin la genèse continue d’une singularité dont l’identité actuelle n’épuise jamais toutes les potentialités. Ces distinctions sont moins scolastiques qu’elles ne le paraissent, car elles permettent de comprendre qu’une personne puisse être très fortement reconnue dans un groupe sans être juridiquement autonome, qu’un individu puisse être titulaire de droits tout en étant gouverné par des dispositifs de normalisation, ou qu’une personne connectée à des milliers d’autres ne dispose d’aucun pouvoir réel sur l’architecture de ses relations.
Dans la perspective de Michel Foucault, le sujet est inséparable d’une double opération : l’assujettissement, par lequel une personne est placée sous des normes, des savoirs et des rapports de pouvoir, et la subjectivation, par laquelle elle travaille sur sa conduite, ses pensées et sa manière d’exister. Les technologies de soi ne sont pas de simples pratiques privées ; elles s’inscrivent dans des régimes de vérité qui définissent ce qu’il faut connaître de soi, avouer, maîtriser ou transformer (Foucault, 1988). La subjectivité ne peut donc être opposée simplement à la société, car la relation intérieure à soi est déjà modelée par des langages, des institutions, des attentes et des exercices. Cette approche prépare une histoire non linéaire du sujet, dans laquelle les transformations ne consistent pas seulement à libérer une intériorité préexistante, mais à produire de nouvelles manières d’être auteur, objet et juge de soi-même.
2. L’individuation avant l’individu
Gilbert Simondon radicalise ce déplacement en refusant de partir de l’individu achevé. Selon lui, l’individu est une phase d’un processus d’individuation, et non une substance première ; il se forme à partir d’un champ préindividuel riche de potentiels et de tensions dont la résolution n’est jamais totale. L’individuation produit conjointement l’individu et son milieu associé, ce qui signifie que le sujet n’existe pas d’un côté et l’environnement de l’autre, mais qu’ils se déterminent dans une relation génétique. La notion de métastabilité permet de penser un être suffisamment structuré pour persister, mais suffisamment chargé de potentiels pour continuer à évoluer ; la transduction désigne l’opération par laquelle une structuration se propage en transformant progressivement le champ dans lequel elle intervient. L’intérêt de Simondon pour notre enquête est majeur : si l’individu n’est jamais entièrement constitué, chaque civilisation ne fait pas qu’accueillir des sujets déjà donnés, elle offre ou interdit certains milieux dans lesquels l’individuation peut se poursuivre (Simondon, 2007 ; Combes, 1999).
3. Le régime de subjectivation comme niveau intermédiaire
Nous appellerons régime de subjectivation l’ensemble des conditions matérielles, institutionnelles, symboliques et axiologiques à travers lesquelles une civilisation rend possible et valorise une certaine figure du sujet. Un tel régime définit, de manière toujours incomplète et contestée, ce qui autorise quelqu’un à parler en son nom, la communauté devant laquelle cette parole est recevable, la source de sa légitimité, son rapport au vrai, la portée de son initiative, les êtres envers lesquels sa responsabilité est reconnue, les pratiques par lesquelles il peut se transformer et les dispositifs qui décident à sa place. Cette notion constitue un niveau intermédiaire entre la macrohistoire des civilisations et la psychologie des personnes : elle évite de psychologiser les sociétés, puisqu’une civilisation n’a pas une conscience comme une personne, et elle évite symétriquement d’isoler l’individu, puisque les capacités personnelles se développent dans des milieux historiquement organisés.
II. Chasse et Cueillette : le sujet participant
Être du milieu plutôt que maître du monde
Dans la première vague, les humains vivent au sein de groupes mobiles dont l’existence dépend directement de la connaissance des saisons, des animaux, des plantes, des reliefs et des ressources disponibles. L’apprentissage s’effectue largement par immersion, attention, imitation, récit, geste et participation à des pratiques communes. Le monde n’est pas d’abord présenté comme un ensemble d’objets extérieurs, disponibles pour un sujet qui leur ferait face ; il est vécu comme un champ de présences, de forces, de signes et de relations dans lequel l’existence humaine prend place. La personne est inséparable des relations de parenté, des ancêtres, des animaux, des lieux parcourus, des récits transmis et des rythmes naturels. Cette caractérisation ne signifie nullement que les sociétés de chasseurs-cueilleurs seraient identiques ou dépourvues de conflits et de différenciations ; elle désigne une configuration dans laquelle la continuité pratique et symbolique avec le milieu demeure plus immédiatement sensible que dans les sociétés industrielles.
Philippe Descola fournit ici un indispensable principe de décentrement. Dans Par-delà nature et culture, il montre que la séparation entre une nature universelle, extérieure et matérielle, et une diversité de cultures exclusivement humaines constitue une ontologie particulière, le naturalisme, et non la structure universelle de toute expérience. En distinguant animisme, totémisme, analogisme et naturalisme selon la manière dont les sociétés distribuent continuités et discontinuités entre intériorités et physicalités, Descola empêche d’interpréter toutes les relations aux non-humains par les catégories modernes du symbole ou de la croyance. Son approche ne permet pas d’assimiler uniformément la première vague à l’animisme, mais elle autorise à soutenir que le sujet séparé de la nature n’est pas le point de départ de l’histoire humaine ; il est l’une de ses constructions tardives (Descola, 2005).
Le sujet de cette première vague peut être appelé sujet participant, parce que son identité se constitue principalement dans la participation à un milieu vivant et à un groupe dont dépend immédiatement la survie. La question dominante n’est pas encore « qui suis-je indépendamment des autres ? », mais « de quel monde vivant et de quel groupe suis-je une partie ? ». Cette figure contient une ressource essentielle pour notre époque écologique : elle rappelle que l’humain n’est pas extérieur aux systèmes qu’il transforme et que connaître un milieu peut signifier apprendre à répondre à ses signes plutôt que chercher à le rendre entièrement disponible. Sa limite apparaît lorsque la proximité du groupe empêche la singularité de se différencier ou lorsque le poids de la coutume rend difficile la critique. Formulée en termes cumulatifs, la tâche contemporaine n’est pas de restaurer cette figure telle quelle, mais de retrouver la participation sans revenir à l’indifférenciation.
Première figure : le sujet est le nom d’une participation au vivant.
III. Agriculture et Élevage : le sujet appartenant
Trouver sa place dans un ordre territorial, symbolique et politique
La révolution néolithique transforme le rapport au temps, à l’espace et à la mémoire. La domestication des plantes et des animaux, la sédentarisation, le stockage et la gestion des surplus rendent possibles le village, la ville, la division durable des fonctions, le temple, l’armée, la fiscalité et l’État. L’écriture stabilise les comptes, les généalogies, les lois et les récits fondateurs ; le territoire n’est plus seulement parcouru, il est délimité, cultivé, transmis, défendu et administré. Les sociétés produisent des ordres qui prétendent durer au-delà des générations individuelles, et la personne reçoit largement son identité de la naissance, de la filiation, du métier, du statut, du royaume et d’une vérité sacrée qui légitime la hiérarchie.
Le sujet est alors celui d’un souverain, d’une loi ou d’un ordre supérieur, et le double sens du mot sujet devient visible : le sujet est capable d’expérience et d’obéissance, mais il est aussi assujetti, placé sous une autorité dont la légitimité le précède. Il serait toutefois réducteur de ne voir dans cette vague que la soumission. Les mondes agricoles et urbains développent également des traditions de discipline intérieure, d’examen de conscience, d’ascèse, de conversion et de formation morale. Foucault a montré que les pratiques de soi antiques et religieuses ne se réduisent pas à intérioriser des interdits ; elles constituent des manières de se produire comme sujet éthique à travers des exercices, des récits de vérité et une transformation de la conduite. Le régime de l’appartenance associe donc l’assignation d’une place et l’apprentissage d’une responsabilité envers l’ordre commun.
Norbert Elias permet de décrire la lente incorporation des contraintes qui accompagne la densification des interdépendances, la formation des cours, la centralisation des États et la monopolisation de la violence. Les transformations des manières de table, de la pudeur, du contrôle des pulsions et de la prévision ne sont pas de simples raffinements moraux ; elles traduisent le passage de contraintes exercées immédiatement par autrui à des mécanismes d’autocontrôle qui restructurent la vie psychique. La sociogenèse et la psychogenèse se répondent : la personne apprend à anticiper les réactions d’autrui parce qu’elle dépend d’un réseau plus long de relations sociales, et cette anticipation forme progressivement un moi plus contrôlé, plus prévisible, mais aussi plus exposé à la honte et à la surveillance de soi (Elias, 1939/2000).
Le sujet appartenant peut ainsi être défini comme celui dont la reconnaissance dépend de sa place dans un ordre territorial, symbolique et politique. Sa question centrale devient : « quelle est ma place, à qui dois-je fidélité et de quel ordre suis-je responsable ? ». La promesse de cette figure réside dans la transmission, la continuité, la mémoire et la possibilité d’institutions qui dépassent l’immédiateté des groupes ; sa pathologie apparaît lorsque la place devient assignation indépassable, lorsque la fidélité devient soumission, lorsque l’ordre justifie les inégalités par la naissance, ou lorsque l’héritage interdit aux personnes de devenir auteurs de leur trajectoire. La tâche cumulative sera donc d’appartenir sans se soumettre et de recevoir un héritage sans en être prisonnier.
Deuxième figure : le sujet est le nom d’une place reconnue dans un ordre.
IV. Industrie et Commerce : le sujet autonome
Se constituer comme centre de connaissance, d’action et de responsabilité
La troisième vague est préparée par la Renaissance, la révolution scientifique, l’expansion du commerce et les philosophies modernes du sujet, puis amplifiée par la mécanisation, les énergies fossiles, la production industrielle, le capitalisme et l’État-nation. Le monde devient observable, mesurable, calculable, reproductible et transformable ; la puissance physique est externalisée dans les machines ; la séparation entre le sujet connaissant et le monde objectivé devient une structure dominante de la pensée. L’individu est institué comme unité politique, juridique et économique : citoyen titulaire de droits, propriétaire, travailleur, contractant, consommateur, entrepreneur et auteur responsable. Le « qui suis-je ? » s’impose avec une force nouvelle parce que l’identité ne doit plus être entièrement reçue de la naissance ou de la tradition.
Charles Taylor montre cependant que cette autonomie n’est pas un commencement absolu. Le moi moderne résulte d’une histoire longue dans laquelle s’articulent l’intériorité augustinienne, la raison désengagée, l’affirmation de la vie ordinaire, la dignité de la personne et l’idéal expressiviste d’authenticité. Même lorsqu’il refuse les hiérarchies traditionnelles, le sujet moderne demeure orienté dans un espace moral ; il se définit par des évaluations fortes, par des distinctions entre des manières de vivre plus ou moins dignes, plus ou moins vraies ou accomplies. L’autonomie n’est donc pas absence de valeurs, mais déplacement de leur source et transformation de la manière dont elles sont articulées (Taylor, 1989).
La modernité industrielle porte néanmoins une contradiction constitutive. Elle proclame la liberté de l’individu tout en développant l’école de masse, l’usine, la caserne, l’hôpital, l’administration et la statistique, c’est-à-dire des dispositifs qui classent, mesurent et normalisent. Le sujet est émancipé et discipliné, individualisé et standardisé, juridiquement libre et économiquement dépendant, créateur de progrès et participant à une destruction croissante des milieux. Deleuze montrera plus tard que les sociétés disciplinaires fondées sur les espaces d’enfermement sont progressivement doublées par des sociétés de contrôle où la modulation est continue, où l’individu devient profil, code, mot de passe et ensemble de données, préparant ainsi les ambivalences de la quatrième vague (Deleuze, 1990).
Le sujet autonome peut être défini comme le nom d’une capacité personnelle, rationnelle et juridique à connaître, choisir, contracter et répondre. Sa question centrale devient : « qui suis-je, et que puis-je connaître, produire et accomplir par moi-même ? ». Cette figure apporte la liberté de conscience, les droits, la citoyenneté, la mobilité et la possibilité de contester des traditions injustes ; elle devient pourtant pathologique lorsqu’elle confond l’autonomie avec l’indépendance absolue, transforme la liberté en concurrence permanente et réduit le monde à un objet disponible. La quatrième vague ne devra pas abolir cette autonomie, sans laquelle la relation se renverserait en fusion ou en domination, mais la resituer dans les interdépendances qui la rendent possible.
Troisième figure : le sujet est le nom d’une autonomie personnelle, rationnelle et juridique.
V. Création et Communication : le sujet individuant
Devenir singulier dans et par la relation
La quatrième vague ne se réduit ni à Internet, ni aux industries culturelles, ni à l’intelligence artificielle ; elle désigne une transformation plus générale du régime de valeur, des organisations et des formes de connaissance. L’information, l’interprétation, la créativité, la confiance, la réputation, les relations et la capacité à connecter des domaines hétérogènes deviennent stratégiques. Les structures pyramidales sont complétées ou déplacées par des réseaux, tandis que les organisations isolées doivent apprendre à agir dans des écosystèmes composés d’acteurs dont aucun ne peut résoudre seul les problèmes. La singularité acquiert une valeur nouvelle, parce que l’innovation dépend moins de la reproduction exacte que de la capacité à faire apparaître une différence pertinente. Cette mutation comporte néanmoins une ambiguïté : la création peut enrichir des communs ou devenir une injonction à l’originalité permanente, tandis que la communication peut nourrir la compréhension ou servir une extraction industrielle de l’attention et des données.
1. De l’individu constitué au processus d’individuation
L’expression sujet relationnel demeure insuffisante, car toutes les formes du sujet sont relationnelles. La nouveauté tient au fait que la relation devient explicitement constitutive de la singularité : l’individu n’est plus pensé comme un bloc formé avant ses interactions, mais comme le résultat provisoire d’un processus qui se poursuit dans des milieux associés. Simondon permet de nommer ce déplacement par le terme d’individuation. Une personne conserve des potentiels qui ne peuvent apparaître en dehors de certaines rencontres, de certains problèmes, de certains apprentissages ou de certaines créations collectives. Elle n’entre pas dans la relation avec une identité entièrement fixée ; elle y découvre des capacités, des limites et des questions qui transforment cette identité. Le sujet de la Création et de la Communication est donc individuant : il se forme en contribuant à la transformation du milieu qui le forme.
2. Le transindividuel : devenir soi avec les autres
Le transindividuel désigne chez Simondon l’articulation entre individuation psychique et individuation collective. Il ne s’agit ni d’une simple relation interindividuelle entre des sujets déjà achevés, ni d’une fusion communautaire dans laquelle les différences s’aboliraient, ni d’une société extérieure s’imposant aux personnes. Le sujet porte une charge de préindividuel, c’est-à-dire une réserve de tensions et de potentialités qu’il ne peut résoudre seul. Certaines possibilités exigent la création d’un langage commun, d’une œuvre, d’une institution, d’une relation affective ou d’un dispositif technique ; elles apparaissent lorsque plusieurs individus rencontrent ensemble un problème et produisent un nouveau milieu de sens et d’action. Le collectif authentique n’est donc pas la somme des individus, mais un processus dans lequel chacun poursuit son individuation grâce à ce qui se construit entre eux (Combes, 1999 ; Simondon, 2007).
Une relation devient transindividuelle lorsqu’elle révèle des possibilités jusque-là inexprimées, lorsqu’elle transforme réellement les capacités des participants, lorsqu’elle produit un commun qui n’était pas donné d’avance et lorsqu’elle préserve les singularités au lieu de les normaliser. Cette définition permet de distinguer le transindividuel de la foule connectée, du public mesuré ou de l’intelligence statistique : une audience peut être coordonnée par un algorithme sans pouvoir comprendre ni modifier cette coordination, et une plateforme peut produire une forme de connaissance collective sans restituer aux participants la capacité de gouverner le dispositif. Le transindividuel exige que le « nous » augmente la capacité des « je » à devenir et que les « je » contribuent à transformer le « nous ». Il constitue ainsi le noyau ontologique de la quatrième figure.
3. De l’autonomie individuelle à l’autonomie relationnelle
La notion d’autonomie relationnelle ne renonce pas à l’autonomie moderne ; elle la rend plus exigeante. Être autonome ne signifie plus se croire sans dépendances, mais comprendre, choisir et transformer autant que possible les interdépendances dont dépend notre pouvoir d’agir. Edgar Morin offre ici une formulation fondamentale : l’humain est simultanément individu, société et espèce, et tout système vivant est autonome parce qu’il dépend activement d’un environnement dont il tire matière, énergie et information. L’autonomie est une organisation de dépendances, non leur disparition. Appliquée au sujet, cette proposition conduit à distinguer une autonomie cognitive, qui comprend les systèmes ; une autonomie axiologique, qui explicite les valeurs orientant l’action ; une autonomie technique, qui permet d’interroger et de configurer les dispositifs ; une autonomie politique, qui participe à la définition des règles communes. La subjectivité de quatrième vague est donc moins l’indépendance que la capacité réflexive de composer des dépendances sans être capturée par elles (Morin, 2001).
4. Du réseau à l’écosystème
Manuel Castells a décrit la société en réseaux comme une nouvelle structure sociale organisée par les technologies microélectroniques et les flux d’information. Le réseau rend possible une coordination flexible, transnationale et interactive, mais il ne garantit ni la démocratie ni la réciprocité ; un réseau distribué en apparence peut être gouverné par quelques centres qui contrôlent les protocoles, les infrastructures et la visibilité. La notion d’écosystème ajoute à la connexion la diversité, l’interdépendance, les transformations réciproques, les boucles de rétroaction, les conditions de viabilité et l’émergence de propriétés collectives. Le sujet individuant n’est donc pas seulement un nœud dans un réseau ; il est un participant réflexif d’écosystèmes dont il dépend, qu’il contribue à faire évoluer et qu’il doit apprendre à ne pas épuiser (Castells, 1996 ; Saloff-Coste, 2021).
Cette distinction entre réseau et écosystème apporte un critère important à la Grille de l’Évolution. La communication n’est de quatrième vague que si elle permet un apprentissage mutuel et une transformation des acteurs ; la participation n’est transindividuelle que si les participants disposent d’un pouvoir sur les règles ; l’innovation n’est civilisatrice que si elle accroît la capacité du milieu à durer. Une plateforme de mise en relation peut rester une usine numérique, spécialisée dans la standardisation des comportements et l’extraction de données. Inversement, un écosystème territorial, scientifique, artistique ou éducatif peut devenir un milieu de subjectivation lorsque les acteurs reformulent ensemble les problèmes, expérimentent, évaluent les conséquences et révisent leur gouvernance.
5. La singularité comme contribution
Dans la troisième vague, la standardisation est une source majeure d’efficacité ; dans la quatrième, la valeur se déplace en partie vers ce qui ne peut être entièrement reproduit, une interprétation originale, une association inattendue, une œuvre, une capacité de médiation, une hypothèse ou une manière nouvelle de poser un problème. La singularité cesse alors d’être seulement un droit privé à la différence et devient une possibilité de contribution au commun. Cette affirmation ne doit pas être romantisée : les industries numériques peuvent transformer la singularité en marque personnelle, en compétition de visibilité et en profil calculable. Il faut donc distinguer la singularité contributive, qui enrichit les capacités communes, de la singularité captée, que la plateforme mesure, classe et monétise. Le sujet individuant ne se définit pas par l’obligation d’être original, mais par la possibilité de faire reconnaître une contribution qui ne soit pas entièrement prescrite par le système.
6. De la connexion à la résonance
Hartmut Rosa permet de distinguer la quantité des connexions de la qualité des relations. La résonance désigne une relation dans laquelle le sujet est affecté, répond de sa propre voix et se transforme sans que l’expérience puisse être intégralement produite ou contrôlée. Elle s’oppose à un rapport instrumental dans lequel le monde doit être disponible, mesurable et maîtrisable. Dans la quatrième figure, être relié ne suffit donc pas : la relation doit permettre à chaque terme de répondre sans être réduit à un signal ou à un comportement attendu. Le sujet individuant peut être touché sans être manipulé, répondre sans seulement réagir, se transformer sans se dissoudre et contribuer sans chercher à contrôler entièrement l’issue. La résonance apporte ainsi un critère qualitatif pour distinguer une communication qui augmente la subjectivité d’une connexion qui la capture (Rosa, 2018).
7. Résister à la captation numérique
La captation numérique porte moins sur une identité déjà formée que sur le processus d’individuation lui-même. Les plateformes orientent l’attention, hiérarchisent la visibilité, recommandent des relations, calculent la réputation, accumulent les traces et construisent des environnements dans lesquels les personnes forment leurs préférences. Le danger n’est donc pas seulement que le système sache qui nous sommes, mais qu’il contribue à déterminer ce que nous pouvons devenir, avec qui et selon quelles finalités. La captation s’exerce sur l’attention, les données, l’intermédiation des relations, les contributions, la réputation et l’éventail des possibles. Elle transforme les comportements en ressources propriétaires et crée une asymétrie entre ceux qui vivent la relation et ceux qui gouvernent son architecture.
La résistance ne peut se réduire à une morale de la déconnexion, car se retirer des infrastructures où s’organisent le travail, la connaissance et la participation peut également diminuer le pouvoir d’agir. Elle doit être personnelle, collective, technique et institutionnelle. Le sujet relationnel résiste en maintenant une pluralité de milieux, en comprenant les logiques économiques et algorithmiques des dispositifs, en exigeant la portabilité de ses données et de ses relations, en participant à la gouvernance, en disposant d’un droit effectif à la contestation et en préservant des zones d’opacité où toute expérience n’est pas mesurée. Le critère le plus simple est celui de la réciprocité : le participant peut-il affecter le dispositif qui l’affecte ? Si la réponse est négative, la relation reste administrée, même lorsqu’elle est interactive.
8. L’éducation postformelle selon Jennifer M. Gidley
Une transformation civilisationnelle ne devient durable que si elle produit des formes éducatives capables de transmettre ses acquis et d’interroger ses contradictions. L’école industrielle a développé un enseignement de masse, des programmes standardisés, une séparation disciplinaire des savoirs, une évaluation individuelle et une préparation à des fonctions relativement déterminées. Jennifer M. Gidley soutient que ce modèle, historiquement lié à l’expansion industrielle du XIXe siècle, est insuffisant face à l’incertitude, à l’accélération des changements et à des problèmes planétaires qui exigent une pensée globale, créative et de long terme. Son concept d’éducation postformelle met en dialogue les recherches sur les formes de raisonnement qui dépassent les seules opérations formelles et les pédagogies holistiques, critiques, créatives et transformationnelles (Gidley, 2016).
Le postformel ne désigne ni l’informel ni l’abandon de la logique ; il désigne l’intégration de la raison formelle dans une pensée capable de contextualiser, de reconnaître plusieurs perspectives, de travailler avec des contradictions, de supporter l’incertitude, de relier les disciplines et de réfléchir à la manière dont les problèmes sont construits. Gidley organise sa philosophie autour de l’amour, de la vie, de la sagesse et de la voix pédagogiques, c’est-à-dire autour des conditions affectives de la reconnaissance, de la relation au vivant, du discernement dans la complexité et de la possibilité pour l’apprenant de parler en son nom. Cette éducation peut être interprétée comme une institution du transindividuel : la classe ne rassemble plus seulement des individus évalués séparément, elle devient un milieu où les questions, expériences et créations des participants transforment les possibilités de chacun, sans que l’enseignant renonce à sa responsabilité de garantir la rigueur, la pluralité et la qualité du cadre.
Les quatre vagues peuvent alors être associées à quatre capacités éducatives cumulatives : le sujet participant apprend par immersion ; le sujet appartenant apprend par transmission ; le sujet autonome apprend par abstraction et critique ; le sujet individuant apprend par exploration, dialogue et création. Une éducation postformelle accomplie ne méprise aucune de ces dimensions. Elle réintroduit le vivant et l’expérience, reçoit les héritages, protège la rationalité critique et ouvre des espaces de co-création. Elle ne se confond surtout pas avec la numérisation de l’enseignement, car une école peut multiplier les outils numériques tout en renforçant la surveillance, la standardisation et l’évaluation automatisée. Le critère de la quatrième vague est la capacité donnée aux apprenants de comprendre et de transformer les dispositifs de connaissance auxquels ils participent.
9. Vers une responsabilité relationnelle et systémique
La responsabilité moderne attribue un acte à un auteur identifiable, et cette conquête ne doit jamais être abandonnée. Toutefois, de nombreux effets contemporains procèdent d’actions distribuées entre individus, organisations, normes, logiciels, bases de données et infrastructures. La responsabilité relationnelle ajoute alors plusieurs niveaux : responsabilité personnelle de l’acte, responsabilité attachée au rôle exercé dans une organisation, responsabilité des concepteurs, responsabilité des institutions qui fixent les règles, responsabilité collective envers les effets systémiques et les générations futures. Elle ne dilue pas l’imputabilité ; elle l’organise à l’échelle où les effets sont effectivement produits. Le sujet de la quatrième vague devient ainsi celui qui peut répondre non seulement de ses intentions immédiates, mais également de la manière dont sa participation renforce, transforme ou conteste les systèmes dont il dépend.
Quatrième figure : le sujet est le nom d’une individuation créatrice, relationnelle et réflexive.
VI. Une théorie cumulative des métamorphoses du sujet
Participer, appartenir, s’autonomiser, s’individuer
Les quatre figures ne doivent pas être comprises comme quatre identités successives, mais comme quatre opérations que le sujet contemporain doit apprendre à composer. Participer signifie reconnaître que l’existence dépend d’un milieu vivant et de relations qui précèdent toute décision personnelle ; appartenir signifie recevoir une langue, une mémoire et des institutions capables de transmettre un monde ; s’autonomiser signifie se constituer comme auteur, titulaire de droits et capable de critique ; s’individuer en relation signifie développer une singularité à travers des milieux communs que l’on peut contribuer à gouverner. Chaque opération corrige et menace les autres : la participation sans autonomie peut devenir fusion, l’appartenance sans critique soumission, l’autonomie sans participation isolement, la coopération sans responsabilité dissolution.
La formule cumulative de l’article peut dès lors être précisée. Participer sans se confondre, c’est reconnaître la continuité avec le vivant tout en préservant la différence ; appartenir sans se soumettre, c’est recevoir un héritage sans renoncer au jugement ; s’autonomiser sans s’isoler, c’est défendre les droits et la responsabilité personnelle tout en reconnaissant les infrastructures communes ; coopérer sans se dissoudre, c’est produire un « nous » qui augmente la capacité des « je » à devenir et qui demeure gouvernable par ceux qu’il affecte. Ces quatre exigences constituent un principe normatif plus exigeant qu’une simple célébration de la quatrième vague, car elles permettent de critiquer toute innovation qui prétendrait être relationnelle tout en abolissant la singularité ou l’imputabilité.
Le sujet contemporain est par conséquent une composition instable : organisme vivant dépendant d’écosystèmes, héritier de communautés et de récits, individu juridique, participant à des réseaux, usager de techniques, producteur de données, contributeur à des communs, acteur d’organisations et sujet potentiel d’une responsabilité planétaire. Le problème n’est pas de choisir une figure contre les autres, mais de construire les institutions et les pratiques éducatives qui empêchent l’une de les absorber. La maturité de la quatrième figure se mesurera moins à la puissance de ses technologies qu’à sa capacité à protéger cette composition.
VII. Valeurs et structures de conscience
Éprouver la Grille sans confondre les niveaux d’analyse
Brian P. Hall fournit une médiation particulièrement féconde entre transformations civilisationnelles et développement des personnes. Ses recherches sur les valeurs distinguent un vaste ensemble de valeurs et les organisent en phases et en cycles, depuis des orientations centrées sur la survie et la sécurité jusqu’à des orientations de service, de vocation, de sagesse et de compréhension systémique. La convergence entre son modèle et la Grille de l’Évolution est significative parce que les deux structures quaternaires ont été élaborées indépendamment et portent sur des objets différents : la Grille décrit des transformations macrohistoriques de production, de pouvoir et de pensée, tandis que Hall décrit des configurations axiologiques individuelles et organisationnelles. Leur rapprochement ne prouve pas une loi universelle en quatre étapes ; il suggère que certaines transformations des conditions extérieures trouvent un écho dans les valeurs et compétences nécessaires pour les habiter (Hall, 2006 ; Saloff-Coste, 2026b).
La Dynamique en spirale, issue de la théorie des niveaux d’existence de Clare Graves puis développée par Don Beck et Christopher Cowan, apporte moins une chronologie universelle qu’un modèle de coexistence de plusieurs logiques de valeurs : survie, appartenance tribale, puissance, ordre, réussite, pluralisme, intégration systémique et orientation holistique. Son intérêt pour notre article est de montrer qu’une société technologiquement avancée peut réactiver des logiques d’autorité, de conquête ou de survie, et qu’un individu mobilise plusieurs registres selon les situations. Il serait abusif d’associer mécaniquement la Chasse et Cueillette au Beige et au Violet, l’Agriculture au Rouge et au Bleu, l’Industrie à l’Orange et la Création au Vert, au Jaune et au Turquoise. Ces rapprochements sont des homologies partielles, non des équivalences. De surcroît, l’influence du modèle dans le conseil dépasse sa validation académique ; il doit être utilisé comme heuristique et non comme instrument de classement des cultures ou des personnes (Beck et Cowan, 1996).
Ken Wilber propose pour sa part une métathéorie intégrale, souvent résumée par l’acronyme AQAL, tous les quadrants, niveaux, lignes, états et types. Les quatre quadrants distinguent l’intérieur individuel, conscience et valeurs, l’extérieur individuel, corps et comportements, l’intérieur collectif, cultures et significations partagées, et l’extérieur collectif, institutions, techniques et systèmes matériels. Cette cartographie aide à vérifier qu’une transformation civilisationnelle digne de ce nom ne peut être réduite ni à des technologies ni à une évolution purement intérieure de la conscience. Les distinctions entre niveaux, lignes et états empêchent également de qualifier globalement une personne d’« intégrale » : sophistication cognitive, maturité morale, stabilité affective, créativité et responsabilité politique peuvent évoluer de manière très désynchronisée (Wilber, 2000).
Jennifer Gidley occupe une place distincte dans cet ensemble, puisqu’elle ne décrit pas seulement des valeurs ou des structures de conscience, mais les conditions pédagogiques de leur développement. Là où Saloff-Coste fournit la chronologie civilisationnelle, Hall la médiation des valeurs, Graves et Spiral Dynamics la coexistence de logiques adaptatives, Wilber la différenciation des dimensions, Simondon l’ontologie de l’individuation et Morin la pensée de la complexité, Gidley pose la question pratique : quelle éducation peut préparer des personnes à habiter des futurs complexes ? Cette hiérarchie fonctionnelle des auteurs évite que l’article ne devienne un catalogue de théories et maintient la Grille de l’Évolution comme architecture principale.
VIII. Les institutions de la quatrième figure
Comment rendre possible l’autonomie relationnelle ?
La quatrième figure ne devient réelle que lorsqu’elle s’incarne dans des institutions où les participants peuvent développer une contribution propre, transformer leurs capacités, produire un commun, affecter le système qui les affecte, examiner les règles, contester les décisions et répondre des conséquences. Aucun exemple ne réalise parfaitement cet idéal-type, mais plusieurs familles de pratiques en manifestent certains traits et permettent d’en préciser les critères.
Les communautés du logiciel libre constituent un premier exemple lorsque le code, la documentation, la traduction, les tests et la gouvernance forment une œuvre commune à travers laquelle les contributeurs acquièrent de nouvelles capacités. L’ouverture du code ne suffit cependant pas : une communauté peut rester dominée par quelques mainteneurs, dépendre d’entreprises puissantes ou rendre invisible le travail relationnel. La science citoyenne et ouverte offre une autre possibilité lorsque les participants ne sont pas de simples fournisseurs gratuits de données ou de calcul, mais peuvent comprendre les questions, interpréter les résultats et participer aux orientations. Les plateformes civiques ouvertes, telles que Decidim ou Consul, illustrent la quatrième figure lorsqu’elles soutiennent la formulation collective des problèmes, le suivi des décisions et la révision des procédures, et non une consultation sans effet.
Les coopératives de plateformes et les coopératives de données répondent plus directement au problème de la captation. Une plateforme coopérative associe l’infrastructure numérique à une propriété et une gouvernance partagées par les travailleurs ou les utilisateurs ; les membres peuvent intervenir sur les règles techniques, les algorithmes, les conditions de travail, les données et la répartition de la valeur. Une coopérative de données permet aux membres de définir collectivement quelles données peuvent être partagées, pour quels usages, avec quelles garanties et selon quel partage des bénéfices. Ces modèles ne résolvent pas automatiquement les difficultés de financement, de coordination, de participation ou de changement d’échelle ; ils déplacent néanmoins la personne de la position d’utilisateur administré vers celle de membre capable de co-définir l’institution numérique (Platform Cooperativism Consortium, 2026 ; Bühler et al., 2023).
Les laboratoires citoyens, les communautés de fabrication, les écosystèmes d’apprentissage et les écosystèmes territoriaux d’innovation offrent d’autres illustrations. Dans un laboratoire citoyen, l’habitant peut devenir enquêteur, l’usager concepteur et l’expert médiateur ; dans un écosystème d’apprentissage, l’étudiant devient auteur de questions, producteur de connaissances et contributeur à un milieu ; dans un projet territorial, entreprises, associations, chercheurs, citoyens et collectivités peuvent reformuler ensemble un problème de santé, de mobilité, d’alimentation ou d’adaptation écologique. La création artistique collective rend particulièrement visible le transindividuel : chaque participant apporte un langage propre, mais l’œuvre émergente transforme ces langages sans appartenir entièrement à aucune personne. L’art rappelle ainsi que l’individuation collective ne relève pas seulement de la coordination rationnelle ; elle mobilise l’affectivité, le geste, l’intuition et l’accueil de l’imprévisible.
Pour évaluer ces institutions sans recourir à un tableau difficilement transposable, huit questions peuvent être posées successivement. Premièrement, chaque participant peut-il développer une contribution propre ? Deuxièmement, la participation augmente-t-elle réellement ses capacités ? Troisièmement, une ressource, une connaissance ou une institution commune est-elle produite ? Quatrièmement, le participant peut-il affecter le système qui l’affecte ? Cinquièmement, le collectif peut-il examiner et réviser ses règles ? Sixièmement, les décisions importantes sont-elles gouvernables et contestables ? Septièmement, les conséquences peuvent-elles être attribuées et assumées ? Huitièmement, le milieu peut-il durer sans épuiser ses membres, ses ressources ou les écosystèmes dont il dépend ? Une pratique n’appartient donc pas à la quatrième figure parce qu’elle est numérique, collaborative ou innovante ; elle y appartient dans la mesure où la connexion devient co-individuation, où la participation devient pouvoir d’agir et où le pouvoir d’agir devient responsabilité partagée.
IX. Discussion critique
Jusqu’où peut-on parler d’une évolution du sujet ?
La première limite de l’approche tient au risque d’évolutionnisme. Le mot évolution peut laisser entendre un progrès moral automatique, une hiérarchie des peuples ou une trajectoire obligatoire. Or chaque vague résout certains problèmes, en crée d’autres, conserve des formes du passé et peut perdre des qualités anciennes. La Grille doit donc être présentée comme une cartographie de transformations dominantes, non comme une loi exhaustive de l’histoire. Les sociétés ne traversent pas les vagues à la même vitesse ni de la même manière ; les configurations peuvent coexister, s’hybrider et régresser. Le second risque est l’eurocentrisme, puisque la généalogie du sujet autonome décrite par Taylor concerne particulièrement l’Occident. L’anthropologie de Descola rappelle que les relations entre humains, non-humains, intériorité et physicalité ne peuvent être ramenées à une seule trajectoire.
Le troisième danger est la psychologisation : une société n’a pas une psychologie individuelle, et une personne n’est pas une civilisation miniaturisée. C’est pourquoi Brian Hall, la Dynamique en spirale et Ken Wilber ne peuvent servir à convertir directement les vagues macrosociales en stades de conscience. Le quatrième danger est le déterminisme technologique : les réseaux, l’intelligence artificielle et les plateformes ne produisent pas automatiquement la créativité, la décentralisation ou la responsabilité. Une technologie interactive peut renforcer la passivité ; une infrastructure décentralisée peut être gouvernée par une oligarchie ; une personnalisation pédagogique peut devenir surveillance continue. Les innovations doivent être jugées sur leurs institutions, leurs finalités et leurs effets, non sur leur sophistication.
Les désynchronisations sont peut-être le fait décisif de notre époque. Des technologies de quatrième vague peuvent être exploitées par des modèles économiques industriels, administrées par des hiérarchies de deuxième vague et mobilisées par des identités tribales ; inversement, des communautés techniquement modestes peuvent développer une grande maturité relationnelle et écologique. La quatrième vague ne peut dès lors être tenue pour un progrès que si elle augmente simultanément la singularité, la réciprocité, la réflexivité, la responsabilité et la viabilité. Sans ces critères, la Création et la Communication peuvent devenir une forme plus fine d’industrialisation du sujet, dans laquelle les comportements, les émotions et les relations sont transformés en données exploitables.
X. Ouverture prospective : qui devient sujet ?
Action distribuée, intelligence artificielle et responsabilité
L’histoire technique peut être lue comme une externalisation progressive de fonctions humaines : le geste dans l’outil, la mémoire dans l’écriture, l’énergie dans la machine, le calcul dans l’informatique, certaines opérations de langage, d’interprétation et de conception dans les systèmes d’intelligence artificielle. N. Katherine Hayles propose de parler d’assemblages cognitifs lorsque des processus d’interprétation et de décision sont distribués entre organismes biologiques et systèmes techniques, tout en refusant l’idée que l’information pourrait être séparée sans reste de son incarnation matérielle. Cette approche oblige à distinguer la distribution de la cognition de l’existence d’un sujet moral : un système peut interpréter des informations et produire des décisions sans pouvoir expliciter une finalité légitime, reconnaître les personnes affectées ou assumer une conséquence (Hayles, 1999, 2016).
L’hypothèse du Cybionte, proposée par Joël de Rosnay et récemment réinvestie dans les travaux de Michel Saloff-Coste, permet d’interroger le réassemblage des fonctions externalisées dans des écosystèmes sociotechniques capables de percevoir, transmettre, interpréter et agir. Elle doit être distinguée de la noosphère de Teilhard de Chardin, qui désigne plutôt l’émergence d’une enveloppe planétaire de pensée, de communication et de conscience. Le Cybionte peut constituer le corps sociotechnique d’une action distribuée sans que cette action possède nécessairement une conscience commune ou des finalités partagées. Il ne forme donc pas automatiquement une cinquième vague ni un sujet collectif accompli ; il rend plus urgente la question des droits, des institutions, de la gouvernance et de la réflexivité (Teilhard de Chardin, 1955 ; Saloff-Coste, 2026c).
La question prospective n’est pas seulement de savoir si une machine peut devenir sujet. Elle consiste à déterminer comment une collectivité hybride peut distribuer l’action sans rendre la responsabilité introuvable. Pour qu’un assemblage sociotechnique puisse être traité comme un sujet politique, ou au moins comme un collectif responsable, il faudrait qu’il puisse expliciter ses finalités, rendre ses décisions intelligibles, reconnaître les personnes et les milieux affectés, permettre la contestation, attribuer les rôles et réviser ses règles. La capacité technique d’agir ne suffit pas. Le sujet demeure le nom d’une capacité à répondre, et l’enjeu du XXIe siècle est d’instituer cette réponse à la hauteur des systèmes que nous créons.
Conclusion générale
Le sujet comme capacité de répondre de ses relations
La question « de qui le sujet est-il le nom ? » ne reçoit pas une réponse unique, parce que la figure du sujet se transforme avec les régimes de civilisation. Dans la Chasse et la Cueillette, le sujet est principalement le nom d’une participation au vivant ; dans l’Agriculture et l’Élevage, celui d’une place dans un ordre ; dans l’Industrie et le Commerce, celui d’une autonomie personnelle, rationnelle et juridique ; dans la Création et la Communication, celui d’une individuation créatrice, relationnelle et réflexive. Ces figures ne s’annulent pas. Elles définissent quatre capacités que le sujet contemporain doit apprendre à composer : participer sans se confondre, appartenir sans se soumettre, s’autonomiser sans s’isoler et coopérer sans se dissoudre.
La quatrième vague ne marque donc ni la disparition du sujet moderne ni un retour indistinct à la communauté. Elle révèle que l’autonomie a toujours reposé sur des interdépendances biologiques, sociales, techniques et symboliques. Elle transforme la singularité en contribution, la connexion en problème politique, l’intelligence collective en exigence institutionnelle et la responsabilité personnelle en responsabilité également relationnelle et systémique. Le sujet participant habite le vivant ; le sujet appartenant habite un ordre ; le sujet autonome se constitue comme auteur ; le sujet individuant devient, avec d’autres, coauteur d’un monde partagé.
L’histoire du sujet n’est pas celle d’une indépendance toujours croissante, mais celle d’une explicitation progressive de ses relations, de ses capacités et de ses responsabilités.
Cette thèse permet de reformuler la question moderne. Le sujet n’est plus seulement celui qui demande « qui suis-je ? ». Il devient celui qui peut demander : de quelles relations suis-je constitué, auxquelles puis-je contribuer et dont dois-je répondre ? La valeur d’une civilisation de la Création et de la Communication ne se mesurera pas à la quantité d’informations qu’elle produit ni à la puissance de ses systèmes, mais à la possibilité offerte à chacun de devenir singulier avec les autres, de participer à la gouvernance des milieux communs et d’assumer les effets du monde ainsi créé.
Bibliographie
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