2026/07/22

2026 07 22 Science, Art, Spiritualité

 

Science, Art, Spiritualité

Le 22 juillet 2026, Michel Saloff-Coste a formulé une cartographie des trois voies par lesquelles l’esprit humain rend le monde intelligible : la science (comparable et commun), l’art (unique et singulier), et la philosophie/spiritualité (épistémologie, sens et finalités). Cette tripartition, ancrée dans sa trajectoire personnelle et le contexte de l’intelligence artificielle, est analysée en lien avec la tradition philosophique occidentale. L’article propose une bibliographie et des questions ouvertes pour prolonger la réflexion.

La terre, l'eau, le ciel. Photo Michel Saloff-Coste 2026. Autriche.
La terre, l'eau, le ciel. Photo Michel Saloff-Coste 2026. Autriche.

« La science s'intéresse à ce qui est comparable et commun, l'art à ce qui est unique et singulier, la philosophie et la spiritualité à l'épistémologie, au sens et aux finalités dernières »

Une lecture de la citation de Michel Saloff-Coste (Tauplitz, 22 juillet 2026, 09:11)


Résumé

Le 22 juillet 2026, depuis Tauplitz, Michel Saloff-Coste a formulé en une phrase dense une cartographie des trois grandes voies par lesquelles l'esprit humain rend le monde intelligible : la science, qui construit du comparable et du commun ; l'art, qui creuse l'unique et le singulier ; la philosophie et la spiritualité, qui interrogent l'épistémologie, le sens et les finalités dernières. Cet article propose une analyse de cette citation en trois temps. Il en explicite d'abord la structure conceptuelle, en la reliant aux grandes distinctions épistémologiques de la tradition occidentale (Windelband, Dilthey, Kant, Bergson, Deleuze, Cassirer). Il montre ensuite en quoi cette tripartition n'est pas un exercice académique abstrait mais la formule condensée d'une trajectoire vécue : celle d'un homme formé aux Beaux-Arts auprès de Gustave Singier, élève de Gilles Deleuze à Vincennes, praticien de la peinture abstraite, consultant et chercheur en prospective, et aujourd'hui titulaire d'une Chaire d'écologie intégrale et fondateur de l'IFRN. L'article situe enfin cette pensée dans le contexte de la littérature mondiale consacrée à la question des régimes de savoir — des néokantiens de Bade à Edgar Morin, de Teilhard de Chardin à Ken Wilber — avant de proposer une bibliographie commentée, incluant les ouvrages de Michel Saloff-Coste qui traitent directement ce sujet, et de conclure par des questions ouvertes destinées à prolonger la réflexion du lecteur.

Mots clés : épistémologie, science, art, philosophie, spiritualité, singularité, universalité, Michel Saloff-Coste, société de la création et de la communication, intelligence intégrale, prospective, Chaire d'écologie intégrale, IFRN.


Abstract

On July 22, 2026, from Tauplitz, Michel Saloff-Coste condensed into a single sentence a mapping of the three principal paths through which the human mind renders the world intelligible: science, which builds the comparable and the common; art, which explores the unique and the singular; and philosophy together with spirituality, which interrogate epistemology, meaning, and ultimate purposes. This article offers a threefold reading of that statement. It first unpacks its conceptual structure, connecting it to the major epistemological distinctions of the Western tradition (Windelband, Dilthey, Kant, Bergson, Deleuze, Cassirer). It then shows how this tripartition is not an abstract academic exercise but the condensed formula of a lived trajectory: that of a man trained in fine arts under Gustave Singier, a student of Gilles Deleuze at Vincennes, a practising abstract painter, a management consultant and foresight researcher, and today holder of a Chair in Integral Ecology and founder of the IFRN. The article then situates this thought within the wider world literature devoted to the question of regimes of knowledge — from the Baden neo-Kantians to Edgar Morin, from Teilhard de Chardin to Ken Wilber — before offering an annotated bibliography, including the works of Michel Saloff-Coste that directly address this subject, and concluding with open questions meant to extend the reader's own reflection.

Keywords: epistemology, science, art, philosophy, spirituality, singularity, universality, Michel Saloff-Coste, creation-communication society, integral intelligence, foresight, Chair in Integral Ecology, IFRN.


1. Introduction : une phrase, un lieu, un instant

Il est des phrases qui ne se comprennent pleinement que si l'on sait où et quand elles ont été prononcées. Celle-ci porte sa propre estampille : Tauplitz, un matin de juillet 2026, 9h11. Ce n'est pas un hasard littéraire mais une habitude de penseur-marcheur : Michel Saloff-Coste inscrit souvent ses formulations dans le temps et l'espace, comme on daterait une expérience de pensée, comme un peintre signe et date une toile. La montagne autrichienne du Salzkammergut steirois, loin des amphithéâtres parisiens, devient ainsi le lieu improbable et pourtant cohérent d'une synthèse épistémologique : celle qui distingue, en une seule respiration, trois grandes manières dont l'esprit humain rend le réel intelligible — la science, l'art, et le couple philosophie-spiritualité.

La phrase se lit comme une petite architecture à trois colonnes :

  • La science s'intéresse à ce qui est comparable et commun.
  • L'art s'intéresse à ce qui est unique et singulier.
  • La philosophie et la spiritualité s'intéressent à l'épistémologie, au sens et aux finalités dernières.

Ce triptyque n'est ni original au sens d'inédit — la question des régimes de savoir traverse toute l'histoire de la pensée occidentale et orientale — ni banal, car il vient à un moment précis : celui où l'intelligence artificielle bouleverse justement la manière dont les sociétés produisent du comparable, du commun, mais aussi menacent d'uniformiser ce qui devrait rester singulier. Cette citation doit donc être lue comme un geste de clarification conceptuelle destiné à outiller la pensée contemporaine face à cette mutation — un geste typique de l'auteur, dont l'œuvre entière consiste à fournir des « grilles » de lecture pour s'orienter dans la complexité.

L'objectif de cet article est triple. Il s'agit d'abord d'expliquer la citation dans sa texture conceptuelle propre, en distinguant soigneusement ce que chacun des trois termes — comparable/commun, unique/singulier, épistémologie/sens/finalités — désigne et implique. Il s'agit ensuite de montrer en quoi cette phrase n'est pas un simple exercice de style philosophique mais le résumé d'une vie : celle de Michel Saloff-Coste, homme à la fois peintre, philosophe de formation, consultant en prospective et aujourd'hui titulaire d'une chaire universitaire consacrée à l'écologie intégrale. Il s'agit enfin de situer cette pensée dans le paysage plus vaste de la littérature mondiale qui, depuis plus d'un siècle, s'interroge sur la pluralité des régimes de connaissance, et de proposer au lecteur une bibliographie commentée — y compris les ouvrages de Saloff-Coste lui-même — pour prolonger cette exploration.

2. Anatomie d'une phrase : trois régimes de vérité

2.1. La science, ou le règne du comparable et du commun

Dire que la science « s'intéresse à ce qui est comparable et commun » revient à en formuler la méthode autant que l'objet. La démarche scientifique — depuis Galilée jusqu'aux réseaux de neurones artificiels — repose sur des opérations de mise en équivalence : mesurer, c'est comparer une grandeur à une unité commune ; expérimenter, c'est reproduire des conditions identiques pour vérifier qu'un phénomène se répète ; théoriser, c'est énoncer une loi qui vaut pour toute une classe de cas, et non pour un individu unique. La science ne connaît, au fond, que des types, des catégories, des régularités : elle abstrait l'individu au profit de la classe.

Cette description rejoint une intuition ancienne, formulée avec précision par les néo-kantiens de l'école de Bade à la fin du XIXe siècle. Wilhelm Windelband distinguait déjà les sciences nomothétiques, qui cherchent des lois générales, des sciences idiographiques, qui décrivent des événements singuliers et irréversibles. Wilhelm Dilthey, de son côté, opposait les Naturwissenschaften(sciences de la nature, qui expliquent par des causes générales) auxGeisteswissenschaften (sciences de l'esprit, qui cherchent à comprendre des significations vécues et singulières). Michel Saloff-Coste, sans nécessairement citer ces auteurs à chaque occurrence, hérite de cette tradition et la reformule dans un langage contemporain, débarrassé du jargon néo-kantien, pour la rendre opératoire dans un contexte de rupture technologique où l'intelligence artificielle est précisément une machine à comparer, à corréler, à généraliser.

2.2. L'art, ou le règne de l'unique et du singulier

Le second membre de la phrase inverse la polarité : l'art « s'intéresse à ce qui est unique et singulier ». Une œuvre d'art authentique ne se réduit jamais à un exemplaire d'un type : elle est cet événement-là, cette touche-là, cette rencontre-là entre une matière, un geste et un instant. On peut analyser statistiquement des millions de tableaux, mais on ne réduit jamais un tableau singulier — disons une toile de Rothko ou une calligraphie chinoise — à la loi générale qui en rendrait compte exhaustivement. Walter Benjamin, dans son essai sur L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, avait nommé cette qualité l'« aura » : la présence irremplaçable d'un ici-et-maintenant.

Cette intuition rejoint également Henri Bergson, pour qui l'intelligence — faculté scientifique par excellence — procède par découpage, généralisation, immobilisation du réel en concepts fixes, tandis que l'intuition, plus proche de l'art, saisit la durée, le devenir, le qualitatif irréductible. Gilles Deleuze — dont on ne peut manquer de souligner qu'il fut précisément le maître à penser de Michel Saloff-Coste à l'université de Vincennes — a consacré, avec Félix Guattari, un ouvrage entier à cette tripartition : Qu'est-ce que la philosophie ? (1991) y distingue trois grandes activités de la pensée : la science, qui crée desfonctions en rapport à des états de choses ; l'art, qui crée des percepts et des affects, c'est-à-dire des blocs de sensations autonomes, indépendants de qui les éprouve ; la philosophie, qui crée des concepts. Cette proximité n'est pas fortuite : on peut raisonnablement lire dans la citation de Saloff-Coste un écho, assimilé et personnalisé, de cette leçon deleuzienne — la marque d'une filiation intellectuelle assumée plus qu'un plagiat, puisque l'auteur reformule la tripartition à sa manière, en y ajoutant explicitement la spiritualité et en substituant à la « création de concepts » une focalisation sur l'épistémologie, le sens et les finalités.

2.3. La philosophie et la spiritualité, ou le règne de l'épistémologie, du sens et des finalités dernières

Le troisième terme de la phrase est le plus dense, car il assemble trois objets distincts : l'épistémologie (la question de savoir comment nous savons ce que nous savons, et quelle est la valeur de nos différents modes de connaissance), le sens (la question de la signification vécue, existentielle, de l'expérience humaine) et les finalités dernières (la question théologique et métaphysique classique du telos, du pourquoi ultime). En associant philosophie et spiritualité dans une même catégorie, Saloff-Coste refuse implicitement la séparation moderne, héritée des Lumières, qui cantonnerait la philosophie à la raison discursive et la spiritualité à la croyance irrationnelle. Il renoue plutôt avec une tradition plus ancienne — celle de la philosophie antique comme manière de vivre, telle que l'a magistralement décrite Pierre Hadot dans Exercices spirituels et philosophie antique (1981) — où philosopher n'est pas simplement argumenter mais transformer son rapport au monde et à soi-même, en vue d'une sagesse.

Cette troisième catégorie occupe, dans l'architecture de la phrase, une position englobante : c'est elle qui réfléchit sur les deux premières (elle fait de l'épistémologie, c'est-à-dire qu'elle interroge la validité même de la démarche scientifique et de la démarche artistique) tout en les dépassant vers un questionnement sur le sens et la fin ultime que ni la science ni l'art, pris isolément, ne peuvent fournir. C'est en cela que la citation dessine moins une simple typologie plate qu'une hiérarchie fonctionnelle des savoirs — non pas une hiérarchie de valeur, mais une hiérarchie de niveaux logiques, où le troisième terme réfléchit sur les deux premiers.

3. Une phrase qui est une vie : résonances biographiques

3.1. Le peintre et le philosophe : une double formation fondatrice

Il serait réducteur de lire cette citation comme une simple thèse théorique détachée de toute expérience. Elle est au contraire l'expression condensée d'un parcours biographique dans lequel les trois termes de la phrase ont chacun étévécus de l'intérieur, et non seulement pensés de l'extérieur. Né à Paris en 1955, Michel Saloff-Coste grandit dans l'atmosphère d'une famille marquée par la peinture : enfant, il découvre les toiles de son grand-père Roger Chastel, professeur aux Beaux-Arts de Paris. Cette empreinte le conduit lui-même à l'École nationale supérieure des Beaux-Arts, dans l'atelier de Gustave Singier, l'un des grands représentants de l'abstraction lyrique française. Parallèlement — et c'est là que la seconde colonne de sa phrase s'enracine — il suit à l'université de Vincennes (Paris VIII) les cours de philosophie de Gilles Deleuze.

Cette coexistence, chez le même homme et au même moment de sa vie, d'un atelier de peinture abstraite et d'un séminaire deleuzien de philosophie, est proprement biographique : elle n'est pas une construction rétrospective mais la matrice concrète d'où naîtra, cinquante ans plus tard, la distinction entre l'art comme régime du singulier et la philosophie comme régime réflexif. En 1978, à 23 ans, il effectue un voyage de trois mois à New York — où il réalise, avec Jérôme Julien, un reportage sur les collections de couture pour le magazine new-yorkais Promenade Magazine — et y rencontre Andy Warhol, ainsi que Karl Lagerfeld et Thierry Mugler ; il y explore aussi les courants de l'art américain et les nouveaux médias (vidéo, électrographie), tout en continuant, à son retour, de suivre les cours de Gilles Deleuze. Lui-même raconte avoir été marqué par cette découverte du pop art et de la vie cosmopolite new-yorkaise, expérience qui viendra nourrir sa pratique photographique proche du pop art et une série de tableaux directement inspirés de ce courant — nouvelle touche de singularité artistique assumée, cette fois dans le registre de l'image reproductible, en tension féconde avec l'esthétique de l'aura évoquée plus haut.

3.2. Le consultant et le chercheur en prospective : la fabrique du comparable

Mais Michel Saloff-Coste n'est pas resté cantonné à l'atelier et au séminaire. Sa carrière professionnelle l'a conduit vers le conseil en stratégie et en management — d'abord chez Bossard Consultants, où il dirige la R&D de l'Institut Bossard à partir de 1991, puis à la tête de sa propre société, MSC et Associés, fondée en 1993. Cette activité de consultant est, presque par définition, une activité scientifique et comparative au sens de la première colonne de sa phrase : il s'agit d'identifier des régularités transposables d'une organisation à l'autre, de construire des typologies (la fameuse « Grille de l'Évolution » en quatre phases — chasse-cueillette, agriculture-élevage, industrie-commerce, création-communication — en est l'exemple le plus abouti), de dégager des lois de transformation valables pour des ensembles d'entreprises ou de sociétés entières. Son ouvrage phare, Le Management du troisième millénaire — dont la première mouture était déjà prête en 1984, publiée en 1990 et rééditée plusieurs fois jusqu'à sa quatrième édition en 2005 chez Guy Trédaniel — est un exercice massif de généralisation comparative : il vise à dégager, à travers l'observation de multiples organisations, les invariants d'une mutation civilisationnelle.

Ainsi, l'homme qui écrit en 2026 que « la science s'intéresse à ce qui est comparable et commun » a lui-même, pendant plus de trente ans, pratiqué ce type de démarche généralisante dans le champ du management et de la prospective, en coopération avec des figures comme Carine Dartiguepeyrou (avec qui il a coécrit Les Horizons du futur) ou Richard Collin.

3.3. Le philosophe-prospectiviste et le fondateur d'institutions : la quête du sens et des finalités

Le troisième terme de la citation — philosophie, spiritualité, épistémologie, sens, finalités dernières — trouve, lui aussi, une traduction institutionnelle précise dans la trajectoire récente de Michel Saloff-Coste. Titulaire d'une Chaire d'écologie intégrale à l'Université catholique de Lille et fondateur de l'IFRN (International Foresight Research Network), il pilote aujourd'hui un projet, la Maison des Futurs, conçu explicitement comme un observatoire des imaginaires et un lieu de recherche prospective et de transmission. Ce projet ne se contente pas de produire des scénarios économiques ou technologiques comparables entre eux (ce qui relèverait de la première colonne) : il s'agit d'un lieu où la question du sens collectif et des finalités de la civilisation est posée de front — dans la continuité de ses travaux sur le concept d'EPISTEMA, sur la conférence « De qui Dieu est-il le nom ? », ou encore sur ses convergences avec les encycliques du pape François autour de l'écologie intégrale.

Son travail actuel sur l'intelligence artificielle, l'individuation et l'« économie de la singularité » — un article académique transdisciplinaire qu'il affine en français et en anglais en intégrant les cadres de Jung, Castoriadis, Morin, Wilber, Gebser et Teilhard de Chardin — est peut-être le lieu où les trois colonnes de sa citation se rejoignent le plus explicitement : il y interroge comment une intelligence artificielle, machine par excellence du comparable et du commun (elle fonctionne par corrélations statistiques sur des masses de données), risque de standardiser jusqu'à l'individuation humaine elle-même, menaçant ce que l'art protège — le singulier — si la philosophie et la spiritualité ne viennent pas rappeler la question du sens et des finalités. Sa notion du « tri silencieux des intelligences », qui désigne la valorisation différentielle par l'IA de certains types cognitifs humains (au détriment, notamment, des « quatre intelligences irréductibles » qu'il identifie — prospective, créative, systémique, relationnelle) est très directement une application contemporaine de cette même tripartition scientifique/artistique/philosophique.

Il faut noter, enfin, que la date même de cette production intellectuelle n'est pas anodine : l'été 2026 est aussi celui où Michel Saloff-Coste vient de clôturer, en juin, une manifestation de l'IFRN rendant hommage à Edgar Morin, disparu quelques années plus tôt mais dont l'esprit de la pensée complexe continue d'irriguer ses travaux. Écrire, quelques semaines après cet hommage, une formule qui refuse justement de disjoindre science, art et sagesse spirituelle, c'est prolonger très directement le geste morinien de la « reliance » — relier plutôt que séparer, articuler plutôt qu'opposer. La citation de Tauplitz peut ainsi se lire comme une sorte de bilan d'étape, formulé au sortir d'un moment de transmission collective, où l'auteur reprend à son compte, dans une langue qui lui est propre, l'héritage d'un maître de la complexité qu'il vient tout juste de célébrer publiquement.

On peut donc dire, sans forcer le trait, que la citation formulée à Tauplitz le 22 juillet 2026 est un autoportrait intellectuel : elle résume, en une phrase, la cohérence rétrospective d'une vie qui est passée par l'atelier de peinture, le séminaire de philosophie, le cabinet de conseil en stratégie, et aujourd'hui la chaire universitaire et l'institution de recherche prospective. Chacun des trois termes de la phrase correspond à un moment ou à une facette durable de son parcours ; leur articulation en une seule proposition est la manière dont l'auteur, à 71 ans, met en perspective l'unité profonde d'une existence en apparence dispersée entre des mondes que l'on croit souvent étanches — celui des arts, celui des sciences de gestion, celui de la philosophie et du spirituel.

4. Situer la citation dans la littérature mondiale

4.1. Une question aussi vieille que la philosophie elle-même

La tripartition science/art/philosophie-spiritualité que formule Michel Saloff-Coste s'inscrit dans une lignée de réflexion qui traverse toute l'histoire intellectuelle mondiale, et qu'on peut retracer, sans prétendre à l'exhaustivité, à travers quelques jalons majeurs.

Dans l'Antiquité, Aristote distinguait déjà, dans son Éthique à Nicomaque, plusieurs vertus intellectuelles : l'épistémè(connaissance démonstrative et universelle, ancêtre de la science moderne), la technè (savoir-faire producteur, proche de l'art) et la sophia (sagesse théorique suprême, articulée à laphronesis, prudence pratique). Cette triade aristotélicienne préfigure, à sa manière, celle de Saloff-Coste : l'épistémè vise déjà le général et le nécessaire (le comparable), la technè s'incarne dans des œuvres singulières, et la sophia vise les causes premières et les fins dernières.

Chez Kant, la tripartition des trois Critiques — la Critique de la raison pure (le savoir scientifique, régi par l'entendement et ses catégories universelles), laCritique de la raison pratique (la morale, la question du devoir et donc, indirectement, du sens et de la finalité) et la Critique de la faculté de juger(l'esthétique, le jugement de goût porté sur le singulier, le beau et le sublime) — dessine une architecture très proche : le beau kantien est précisément ce qui plaît « sans concept », c'est-à-dire ce qui échappe à la subsomption sous une règle générale, tout comme l'art selon Saloff-Coste s'intéresse à l'unique et au singulier.

Au XIXe siècle, la distinction entre sciences de la nature et sciences de l'esprit, portée par Wilhelm Dilthey et Wilhelm Windelband (déjà évoquée plus haut), institutionnalise cette opposition au sein même de l'université allemande, avec des conséquences durables sur l'organisation académique occidentale — faculté des sciences contre faculté des lettres, opposition encore vivace dans nos systèmes universitaires actuels, y compris à l'Université catholique de Lille où enseigne aujourd'hui Michel Saloff-Coste.

Au XXe siècle, Ernst Cassirer, dans sa Philosophie des formes symboliques, propose une typologie pluraliste des formes par lesquelles l'esprit humain configure le réel — mythe, langage, art, science, religion — chacune ayant sa légitimité et sa logique propre, aucune ne pouvant être réduite aux autres ; cette pluralité irréductible fait écho à la tripartition de Saloff-Coste, qui refuse tout autant de subordonner l'art à la science ou la spiritualité à la raison instrumentale. Henri Bergson, dans L'Évolution créatrice, oppose l'intelligence analytique — faculté de la science, qui découpe le réel en objets stables et comparables — à l'intuition, plus proche à la fois de l'art et du mysticisme, qui saisit la durée et le devenir dans leur unicité. C. P. Snow, dans sa célèbre conférence The Two Cultures (1959), déplore la rupture de communication entre culture scientifique et culture littéraire — un diagnostic dont la citation de Saloff-Coste, en ajoutant une troisième colonne (philosophie/spiritualité), tente précisément de sortir, en proposant une carte à trois entrées plutôt qu'une opposition binaire stérile.

Gilles Deleuze et Félix Guattari, on l'a dit, formalisent dans Qu'est-ce que la philosophie ? (1991) la distinction entre fonctions (science), percepts et affects (art), concepts (philosophie) — matrice directe, biographiquement plausible, de la citation étudiée ici, puisque Deleuze fut le maître de Saloff-Coste. Michael Polanyi, dans Personal Knowledge(1958), insiste sur la dimension tacite et personnelle de toute connaissance, y compris scientifique, ce qui nuance la pureté du « comparable et commun » attribué à la science — nuance que l'on retrouve chez Saloff-Coste lui-même lorsqu'il insiste, dans ses écrits sur les « intelligences irréductibles », sur la part irréductiblement singulière de toute cognition humaine, y compris celle du chercheur.

Il faut ajouter à ce panorama occidental une remarque de méthode : la question de la pluralité des régimes de savoir n'est nullement une préoccupation exclusivement européenne. La pensée chinoise classique, par exemple, distingue depuis longtemps le savoir technique et cosmologique (proche de ce que l'Occident nommera science), l'expression esthétique de la calligraphie et de la peinture comme voie de réalisation personnelle unique (proche de l'art), et la quête taoïste ou confucéenne du Dao comme principe de sens ultime, irréductible à toute formulation discursive complète — une tripartition fonctionnellement très proche de celle qu'énonce Saloff-Coste, bien que née dans un tout autre univers de pensée. François Cheng, figure de la rencontre entre pensée chinoise et culture française, et référence explicite de l'auteur, incarne précisément ce pont entre les deux traditions, en montrant comment la peinture, la poésie et la spiritualité extrême-orientales articulent elles aussi le singulier de la touche picturale et l'universel du souffle vital (le qi) qui la traverse. Gilbert Durand, autre référence de Saloff-Coste, a de son côté montré, dans Les Structures anthropologiques de l'imaginaire (1960), que l'imagination symbolique constitue un troisième régime de vérité, ni purement scientifique ni purement rationnel, capable de nourrir tout autant l'art que la spiritualité — offrant ainsi un pont supplémentaire entre les deuxième et troisième colonnes de la citation étudiée.

4.2. Les penseurs de la complexité et de l'intégral : la matrice contemporaine de Saloff-Coste

La citation étudiée ici ne peut cependant être pleinement comprise sans la resituer dans le corpus des auteurs qui nourrissent explicitement la pensée de Michel Saloff-Coste depuis plusieurs décennies, et qu'il cite lui-même comme ses références structurantes.

Pierre Teilhard de Chardin, dans Le Phénomène humain (1955), propose une vision de l'évolution cosmique orientée vers un point Oméga, où la matière, la vie, la pensée (noosphère) convergent vers une complexification-conscience croissante — cadre qui permet à Saloff-Coste de penser les finalités dernières évoquées dans sa citation non comme une antique métaphysique mais comme une hypothèse compatible avec une lecture évolutionniste du réel.

Edgar Morin, dont l'œuvre maîtresse La Méthode (six volumes, 1977-2004) fonde la pensée complexe, refuse justement la simplification disjonctive qui séparerait absolument science, art et sagesse ; sa notion de « reliance » et son insistance sur un savoir apte à relier plutôt qu'à isoler résonnent directement avec le geste de Saloff-Coste, qui vient d'ailleurs d'organiser en juin 2026 un événement de l'IFRN en hommage à Edgar Morin — preuve supplémentaire, s'il en fallait, de la filiation assumée.

Cornelius Castoriadis, avec son concept d'imaginaire radical (L'Institution imaginaire de la société, 1975), permet de penser la part créatrice, non réductible à des lois, des sociétés humaines — un concept dont Saloff-Coste se réclame explicitement dans ses travaux sur les imaginaires collectifs et la Maison des Futurs, conçue comme un « observatoire des imaginaires ».

Ken Wilber, théoricien de la psychologie intégrale (Sex, Ecology, Spirituality, 1995 ; A Theory of Everything, 2000), propose un modèle à quatre quadrants (intérieur/extérieur, individuel/collectif) qui articule précisément science objective, expérience subjective, culture intersubjective et systèmes interobjectifs — modèle dont on peut voir un écho simplifié dans la tripartition science/art/philosophie-spiritualité de la citation étudiée.

Jean Gebser, dans Ursprung und Gegenwart (Origine et présent, 1949), distingue plusieurs « structures de conscience » successives — archaïque, magique, mythique, mentale, intégrale — dont la dernière est précisément celle qui parvient à faire coexister sans les hiérarchiser les modes de connaissance rationnel-scientifique, esthétique-artistique et spirituel — matrice conceptuelle directe de ce que Saloff-Coste nomme lui-même « intégral » dans le titre de sa chaire lilloise.

Carl Gustav Jung, enfin, dont la théorie de l'individuation nourrit la réflexion actuelle de Saloff-Coste sur l'IA, offre une ressource pour penser en quoi la spiritualité et la philosophie s'intéressent à un processus éminemment singulier — l'individuation d'une personne — tout en visant un sens qui la dépasse.

4.3. Une synthèse originale plutôt qu'une simple citation d'école

Ce parcours de la littérature mondiale montre que la citation de Michel Saloff-Coste n'est ni un plagiat déguisé ni une simple paraphrase savante : elle est unesynthèse personnelle, formulée dans un langage volontairement dépouillé de tout jargon académique, qui condense un siècle et demi de débats philosophiques (des néo-kantiens à Deleuze, de Bergson à Wilber) en une phrase mémorisable, transmissible, presque aphoristique — dans la tradition des maximes delphiques auxquelles l'auteur lui-même se réfère par ailleurs dans son travail autobiographique en cours. C'est précisément cette capacité à condenser une tradition savante complexe en formules courtes, praticables par un large public, qui caractérise le style intellectuel de Saloff-Coste depuis ses débuts comme consultant : rendre opératoires, dans le champ du management, de la prospective ou aujourd'hui de l'écologie intégrale, des concepts nés dans les cénacles philosophiques les plus exigeants.

5. Bibliographie expliquée

5.1. Ouvrages de Michel Saloff-Coste traitant directement le sujet

  • Saloff-Coste, Michel. Le Management du troisième millénaire : anticiper, créer, innover — introduction à une nouvelle gouvernance pour un développement durable dans la société de l'information, Éditions Guy Trédaniel, 4ᵉ édition, 2005 (1ʳᵉ édition 1990, manuscrit prêt dès 1984). Ouvrage fondateur où l'auteur élabore sa « Grille de l'Évolution » en quatre phases (chasse-cueillette, agriculture-élevage, industrie-commerce, création-communication) : un exercice typique du régime scientifique du comparable et du commun, appliqué à l'histoire des civilisations et des organisations. On y trouve en germe la distinction entre logiques d'efficacité mesurable et logiques de sens qui infuse la citation étudiée ici.
  • Saloff-Coste, Michel, et Dartiguepeyrou, Carine. Les Horizons du futur : nouvelle économie et changement de culture. Coécrit avec sa collaboratrice de longue date, cet ouvrage prospectif développe dix « horizons » de long terme pour penser l'avenir des sociétés : il illustre concrètement comment la démarche prospective, tout en généralisant des tendances (registre scientifique), cherche aussi à réintroduire du sens collectif (registre philosophique), assumant ainsi le pont entre les deux premières colonnes de la citation.
  • Saloff-Coste, Michel, Dartiguepeyrou, Carine, et Raffard, Wilfrid. Le Dirigeant du troisième millénaire.Prolongement du précédent, appliqué à la figure du dirigeant d'entreprise appelé à conjuguer performance mesurable et quête de sens — terrain d'application directe de la tripartition étudiée dans le monde du management.
  • Saloff-Coste, Michel. Trouver son génie : valoriser ses talents, construire son projet de vie, Guy Trédaniel, 2005. Construit en trois parties (révélation des talents, récit d'une expérience de développement personnel vécue dans le désert saharien, outils pratiques de transformation), cet ouvrage est la traduction la plus explicite, dans la bibliographie de l'auteur, du deuxième terme de la citation étudiée : il pose frontalement la question de l'unicité de chaque personne — « en quoi sommes-nous uniques ? » — soit l'art et la vie humaine comme lieux du singulier irréductible, à l'opposé de la standardisation.
  • Saloff-Coste, Michel. Écosystèmes innovants : le futur des civilisations et la civilisation du futur, préface de Pierre Giorgini, ISTE Éditions, 2021. Ouvrage de synthèse le plus proche, par son ambition, de la citation étudiée ici : il analyse, compare et classe les écosystèmes innovants les plus dynamiques de la planète (démarche typiquement scientifique et comparative), tout en interrogeant, dans ses derniers chapitres, les risques systémiques existentiels et les conditions d'émergence d'une nouvelle civilisation — c'est-à-dire la question du sens et des finalités dernières qui dépasse la seule comparaison des données.
  • Dartiguepeyrou, Carine, et Saloff-Coste, Michel (dir.). Futurs : regards internationaux et pluridisciplinaires sur l'avenir du monde, ISTE Éditions, 2022. Ouvrage collectif codirigé avec Carine Dartiguepeyrou, offrant un panorama transnational (européen, américain, chinois) des manières de concevoir et de pratiquer l'anticipation. En affirmant qu'il n'y a « pas un futur mais des futurs », l'ouvrage prolonge directement la citation étudiée : il montre que la prospective, discipline en apparence comparative et généralisante, doit sans cesse composer avec la pluralité irréductible des cultures et des finalités que chaque société se donne.
  • Dartiguepeyrou, Carine, et Saloff-Coste, Michel (coord.). La Prospective en action : anticipations et déploiements stratégiques des organisations face au futur, ISTE Éditions, 2024. Ouvrage collectif rassemblant une vingtaine de contributeurs internationaux, qui met l'accent sur la dimension opérationnelle et pragmatique de la prospective. Il illustre, à l'échelle d'organisations concrètes (entreprises, universités, collectivités), comment l'anticipation articule la recherche de régularités transposables (registre scientifique) et l'élaboration de visions partagées porteuses de sens (registre philosophique) — soit une mise en pratique institutionnelle de la tripartition étudiée dans cet article.
  • Travaux en cours de Michel Saloff-Coste (IFRN, 2025-2026) sur l'intelligence artificielle, l'individuation et l'économie de la singularité, ainsi que sur le concept de « tri silencieux des intelligences » et les « quatre intelligences irréductibles » (prospective, créative, systémique, relationnelle) : bien que non encore publiés sous forme de monographie au moment de la rédaction de cet article, ces textes académiques, diffusés notamment via LinkedIn et les publications de l'IFRN, constituent le laboratoire vivant où se forge la citation étudiée ici, et méritent d'être suivis par le lecteur intéressé par le prolongement de cette réflexion.

5.2. Sources de la littérature mondiale mobilisées dans cet article

  • Aristote. Éthique à Nicomaque, Livre VI (sur les vertus intellectuelles : épistémè, technè, sophia, phronèsis) — matrice antique de la tripartition des savoirs.
  • Kant, Emmanuel. Critique de la faculté de juger, 1790 — sur le jugement esthétique comme jugement du singulier « sans concept ».
  • Dilthey, Wilhelm. Introduction aux sciences de l'esprit, 1883 — fondation de la distinction sciences de la nature / sciences de l'esprit.
  • Windelband, Wilhelm. Conférence Geschichte und Naturwissenschaft(1894) — distinction nomothétique/idiographique.
  • Bergson, Henri. L'Évolution créatrice, 1907 — intelligence analytique contre intuition durée.
  • Cassirer, Ernst. Philosophie des formes symboliques, 1923-1929 — pluralisme des formes symboliques (mythe, langage, science, art).
  • Benjamin, Walter. L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, 1935 — la notion d'aura, l'unicité de l'œuvre d'art.
  • Polanyi, Michael. Personal Knowledge, 1958 — la dimension tacite et personnelle de la connaissance scientifique.
  • Snow, Charles Percy. The Two Cultures, 1959 — la rupture entre culture scientifique et culture littéraire.
  • Teilhard de Chardin, Pierre. Le Phénomène humain, 1955 — évolution, noosphère, point Oméga, finalité cosmique.
  • Gebser, Jean. Ursprung und Gegenwart, 1949 (trad. Origine et présent) — les structures de conscience et la conscience intégrale.
  • Castoriadis, Cornelius. L'Institution imaginaire de la société, 1975 — l'imaginaire radical et la créativité sociale.
  • Deleuze, Gilles, et Guattari, Félix. Qu'est-ce que la philosophie ?, 1991— la tripartition fonctions (science) / percepts-affects (art) / concepts (philosophie).
  • Hadot, Pierre. Exercices spirituels et philosophie antique, 1981 — la philosophie antique comme manière de vivre, articulant sagesse et spiritualité.
  • Morin, Edgar. La Méthode, 6 volumes, 1977-2004 — la pensée complexe et le refus de la disjonction des savoirs.
  • Wilber, Ken. Sex, Ecology, Spirituality, 1995 ; A Theory of Everything, 2000 — le modèle intégral à quatre quadrants.
  • Jung, Carl Gustav. Psychologie et alchimie, 1944, et l'ensemble de l'œuvre sur l'individuation.
  • Goodman, Nelson. Ways of Worldmaking, 1978 — la pluralité irréductible des versions du monde, utile pour penser la coexistence non hiérarchique des régimes scientifique, artistique et philosophique.

6. Questions ouvertes pour le lecteur

Cette citation, comme toute pensée vivante, n'est pas destinée à clore une réflexion mais à en ouvrir plusieurs. Voici quelques questions que le lecteur pourra prolonger à son propre compte :

  1. Dans votre propre vie ou votre propre activité professionnelle, à quel moment recherchez-vous le comparable et le commun (logique scientifique), et à quel moment protégez-vous, au contraire, ce qui est unique et singulier en vous ou chez les autres (logique artistique) ?
  2. L'intelligence artificielle, machine par excellence de la comparaison statistique et de la généralisation, menace-t-elle selon vous la part de singularité que l'art — et peut-être l'individuation humaine elle-même — cherche à préserver ? Comment concilier l'usage de ces outils avec la sauvegarde de ce qui, en vous, est irréductible à une moyenne ?
  3. Si la philosophie et la spiritualité sont chargées, selon Saloff-Coste, de réfléchir sur l'épistémologie, le sens et les finalités dernières, quelle place accordez-vous aujourd'hui, dans votre existence, à ce troisième registre — trop souvent relégué au second plan derrière l'urgence de la performance mesurable et la quête d'originalité personnelle ?
  4. En relisant votre propre parcours biographique à la lumière de cette tripartition, quels moments de votre vie relèveriez-vous du régime scientifique, quels moments du régime artistique, et quels moments — peut-être les plus rares mais les plus décisifs — du régime philosophique et spirituel des finalités dernières ?
  5. Cette citation a été formulée dans un lieu précis (Tauplitz) et à une heure précise (9h11) : en quoi le contexte concret — un lieu, un instant, une atmosphère — participe-t-il, selon vous, à la genèse même d'une pensée qui se veut pourtant universelle ? Qu'est-ce que cela nous apprend sur le rapport entre le singulier de l'expérience vécue et le commun du concept énoncé ?


Biographie de Michel Saloff-Coste, à la lumière de cette tripartition

Né le 28 juin 1955 à Paris, Michel Saloff-Coste grandit dans une famille où la peinture est une présence familière : enfant, il découvre les toiles de son grand-père, Roger Chastel, professeur à l'École des Beaux-Arts de Paris. Cette empreinte le conduit à intégrer lui-même l'École nationale supérieure des Beaux-Arts, dans l'atelier de Gustave Singier, figure de l'abstraction lyrique française — premier ancrage, très concret, du régime de l'unique et du singulier que sa citation attribue plus tard à l'art. En 1978, à 23 ans, lors d'un voyage de trois mois à New York effectué notamment pour un reportage sur les collections de couture destiné à Promenade Magazine, il rencontre Andy Warhol, Karl Lagerfeld et Thierry Mugler, et découvre les courants de l'art américain contemporain ; cette expérience oriente une partie de son travail photographique vers l'esthétique pop art, entre reproductibilité de l'image et singularité du regard porté sur elle. Il demeure aujourd'hui peintre abstrait en activité, exposé notamment à la Bibliothèque nationale de France et au Centre Georges-Pompidou, sa peinture puisant dans le vivant et le cosmos une matière toujours renouvelée.

Parallèlement à cette formation artistique, il étudie la philosophie à l'université de Paris VIII – Vincennes, où il suit les cours de Gilles Deleuze — rencontre décisive qui installe en lui, dès la jeunesse, le troisième registre de sa citation : celui de l'épistémologie et du questionnement sur le sens. C'est de cette double matrice, beaux-arts et philosophie vécues simultanément, que naîtra cinquante ans plus tard la tripartition science/art/philosophie-spiritualité étudiée dans cet article.

Sa vie professionnelle bascule ensuite vers le conseil en stratégie et en management, incarnant à son tour le premier registre de la citation, celui du comparable et du commun : de 1985 à 1987, il anime un atelier permanent pluridisciplinaire au ministère de la Recherche consacré aux mutations sociétales ; en 1991, il rejoint Bossard Consultants comme directeur de la R&D de l'Institut Bossard ; en 1993, il fonde sa propre structure, MSC et Associés, spécialisée dans la gouvernance mondiale, la société de l'information et le développement durable. Il théorise alors sa « Grille de l'Évolution » en quatre phases civilisationnelles (chasse-cueillette, agriculture-élevage, industrie-commerce, création-communication), développée notamment dans son ouvrage phare Le Management du troisième millénaire, dont le manuscrit était déjà prêt en 1984. Avec Carine Dartiguepeyrou, il élabore ensuite dix « horizons » de long terme dans Les Horizons du futur. Entre 2010 et 2013, il anime un cercle de prospective sur le futur de l'énergie pour la Fondation Tuck ; il est ensuite associé au Copenhagen Institute for Future Studies, avant de fonder, à partir de 2014, l'Institut international de prospective sur les écosystèmes innovants au sein de l'Université catholique de Lille.

C'est dans cette même université qu'il occupe aujourd'hui une Chaire d'écologie intégrale et qu'il a fondé l'IFRN (International Foresight Research Network), deux cadres institutionnels où s'exprime pleinement le troisième registre de sa citation — l'épistémologie, le sens, les finalités dernières. Son projet de la Maison des Futurs, conçu comme observatoire des imaginaires et lieu de transmission, prolonge cette ambition, tout comme ses travaux les plus récents sur l'intelligence artificielle, l'individuation et l'« économie de la singularité », qui mobilisent les cadres de Jung, Castoriadis, Morin, Wilber, Gebser et Teilhard de Chardin. Cofondateur du Club de Budapest France et artisan de l'Université intégrale à Paris, il a organisé en juin 2026, dans le cadre de l'IFRN, une manifestation en hommage à Edgar Morin. Peintre, philosophe de formation, consultant, prospectiviste et aujourd'hui titulaire de chaire, Michel Saloff-Coste incarne ainsi, dans l'unité concrète d'une même existence, les trois régimes de savoir que sa phrase de Tauplitz distingue et relie.

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