DE LA FORME AU MONDE
L’article explore le parcours artistique de Michel Saloff-Coste, de 1955 à 2025, à travers sept séquences chronologiques. Il met en lumière l’évolution de sa création, de l’abstraction à l’observation des formes sociales, en passant par l’Esthétique de la communication et l’art cosmique. L’article souligne la cohérence de son œuvre, marquée par l’écriture, l’anamorphose, la communication et l’exploration des écosystèmes innovants.
Métamorphoses de l’acte créateur dans le parcours de Michel Saloff-Coste, 1955-2025
Article critique avec prologue, encadrés autobiographiques et bibliographie raisonnée. Version intégralement revue à partir des archives artistiques, des cahiers, des textes « Peinture » et « Écriture », de l’introduction autobiographique et de la bibliographie complète communiquée en juillet 2026.
Michel Saloff-Coste
28 Juillet 2026 09:42
Résumé
Cet article propose une interprétation critique du parcours artistique de Michel Saloff-Coste à travers sept séquences chronologiques : l’éveil créatif de l’enfance ; l’apprentissage conjoint du dessin, de l’écriture et de l’abstraction ; le passage à la photographie couleur, au Pop Art, à l’électrographie, à la vidéo et à l’Esthétique de la communication ; le retour à l’abstraction et l’émergence d’une pratique prospective ; le développement de la peinture acrylique, de la photographie numérique et des anamorphoses ; l’apparition des séries consacrées aux oiseaux, aux visages, aux figures fractales et aux planètes ; enfin, la constitution d’une archive photographique et audiovisuelle sur les écosystèmes innovants.
L’hypothèse défendue est que cette trajectoire ne correspond pas à l’addition de carrières hétérogènes. Elle manifeste un déplacement progressif du lieu de l’œuvre. D’abord concentrée dans le dessin, la peinture et les cahiers, la création devient observation des formes sociales, expérimentation des médias, interrogation des systèmes de représentation, anticipation des transformations civilisationnelles et conception de dispositifs collectifs.
Quatre notions donnent sa cohérence à l’ensemble. L’écriture désigne une opération élargie, graphique, picturale, photographique, conceptuelle, numérique et écosystémique. L’anamorphose révèle la dépendance de toute représentation à l’égard du point de vue. L’Esthétique de la communication déplace l’œuvre de l’objet vers la relation et les réseaux. L’art cosmique change enfin l’échelle de la création, du visage à la planète. La photographie et la vidéo des écosystèmes innovants prolongent ce mouvement en transformant l’artiste en enquêteur des émergences et en créateur de contextes.
Mots-clés : Michel Saloff-Coste ; abstraction ; cahiers ; photographie couleur ; Pop Art ; électrographie ; Esthétique de la communication ; anamorphose ; art cosmique ; prospective ; création-communication ; écosystèmes innovants ; archives audiovisuelles.
Prologue | Écrire pour être présent à sa propre absence
Je ne me souviens pas d’un monde sans peinture. Je ne me souviens pas davantage d’un monde sans récit.
Avant même de savoir écrire, j’inventais des histoires. Je les dictais à ma mère, je les racontais aux autres enfants et je les transformais en petites pièces de théâtre. La création m’est ainsi apparue très tôt comme un passage entre plusieurs états : de l’imaginaire vers les mots, des mots vers les corps, des corps vers une scène, puis de la scène vers une communauté de spectateurs.
J’écris aujourd’hui parce que je sais que je vais mourir. Cette phrase n’est pas une déclaration sombre. Elle exprime l’origine profonde du geste autobiographique. Écrire, c’est tenter d’être présent à sa propre absence. C’est laisser des traces qui ne figent pas seulement ce que l’on a été, mais rendent perceptible le mouvement par lequel on s’est continuellement transformé.
À quinze ans, j’écrivais déjà dans un cahier que je laissais derrière moi l’empreinte de l’être que j’étais au moment d’écrire. Je savais que j’allais évoluer, me déformer et devenir un autre. Le cahier ne devait pas préserver une identité stable. Il devait conserver les traces de la métamorphose.
J’ai souvent vécu comme si ma vie réelle préparait un roman futur qui serait mon autobiographie. Non parce que chaque événement aurait été organisé à l’avance, mais parce que je ressentais derrière les hasards, les ruptures et les rencontres une logique encore invisible. Ma vie ressemblait à un message dont je ne possédais pas le code.
Écrire mon histoire ne signifie donc pas aligner les événements dans l’ordre où ils se sont produits. Cela signifie chercher les formes qui reviennent, disparaissent et réapparaissent à travers le temps : le visage, l’oiseau, le voyage, la solitude, la pluralité des points de vue, la planète, la vérité, la vie et la mort. Ces formes sont des ritournelles. Je les retrouve en ayant chaque fois l’impression de les découvrir pour la première fois.
La peinture fut ma première philosophie. Les tableaux abstraits de mon environnement familial m’ont appris qu’une forme pouvait porter une vérité sans la traduire en mots. Les visages dessinés dans mes cahiers m’ont appris qu’un être pouvait apparaître dans quelques lignes. L’écriture m’a appris que cette apparition était fragile, car le mot révèle tout en transformant ce qu’il désigne.
La photographie m’a ensuite appris à écrire avec le monde. Je photographiais les traces, les visages, les fêtes, les villes et les intérieurs comme autant de phrases visuelles. La vidéo et l’électrographie ont montré que ces images pouvaient être reproduites, altérées et mises en circulation. La prospective m’a conduit à écrire non plus seulement ce qui avait été, mais ce qui pourrait advenir.
J’ai toujours été fasciné par le futur. Pourtant, parler du futur consiste souvent à projeter son propre passé. Écrire une autobiographie permet peut-être d’accomplir l’opération inverse : reconnaître les futurs qui étaient déjà présents dans le passé, sous la forme d’intuitions, d’images, de rêves ou de questions encore mal formulées.
Dans mes cahiers d’adolescent, je réfléchissais déjà à la relation entre l’individu et la société, à la communication, à l’ordinateur, à la pluralité des points de vue et à la transformation des civilisations. Je ne possédais pas encore les concepts qui permettraient d’organiser ces intuitions. Je lançais des signes vers un interlocuteur futur. Cet interlocuteur était peut-être l’être que je suis devenu.
Lorsque je rassemble aujourd’hui mes textes, mes peintures, mes photographies et mes vidéos, je ne cherche pas à célébrer une identité immuable. Je traverse un miroir et je découvre un étranger. Je m’aperçois que j’ai changé d’année en année, parfois au point de ne plus reconnaître celui qui écrivait ou peignait.
Mais une logique apparaît néanmoins. Elle ne repose pas sur la permanence d’un style. Elle repose sur une même question : comment faire apparaître ce qui demeure invisible dans le présent, mais porte déjà la possibilité d’un autre monde ?
De la feuille blanche à la planète, de l’écriture intime à l’écosystème, mon parcours aura été une tentative pour accueillir cette émergence.
Créer, c’est accueillir l’invisible au moment où il commence à devenir possible.
Introduction | Une œuvre sans frontière unique
Le parcours de Michel Saloff-Coste résiste aux classifications disciplinaires traditionnelles. Peintre, dessinateur, photographe, vidéaste et écrivain, il devient également prospectiviste, consultant, enseignant, chercheur et initiateur de dispositifs collectifs. Cette pluralité peut être interprétée comme une dispersion. Une lecture diachronique montre au contraire la continuité d’une même recherche poursuivie dans des médias, des institutions et des échelles différents.
Cette continuité ne repose pas sur la permanence d’un style. Les encres de jeunesse, les photographies du Palace, les électrographies, les peintures abstraites, les anamorphoses, les planètes et les photographies d’écosystèmes innovants ne présentent pas une unité formelle immédiatement reconnaissable. Leur cohérence se situe au niveau des opérations qu’elles mettent en œuvre : révéler, déplacer, relier, anticiper et faire participer.
La trajectoire suit un mouvement d’expansion. L’enfant invente des récits et dessine des figures. Le jeune peintre cherche les forces invisibles qui traversent la conscience. Le photographe explore les scènes où une culture nouvelle se met en scène. L’artiste multimédia interroge la reproductibilité et la circulation des images. Le prospectiviste étudie les transformations des organisations et des civilisations. Le peintre de planètes imagine des mondes possibles. Le photographe des écosystèmes cherche enfin les lieux où certains de ces futurs commencent déjà à prendre forme.
Les sources mobilisées appartiennent à plusieurs catégories : archives personnelles et textes autobiographiques ; cahiers de jeunesse ; notices bibliographiques institutionnelles ; archives d’exposition et de collections ; publications éditoriales ; chaînes vidéo et documents numériques. Il est indispensable de distinguer les faits établis par des sources indépendantes, les souvenirs formulés rétrospectivement par l’artiste et les hypothèses critiques proposées par l’article.
Le texte autobiographique Peinture, rédigé en 2005 et réédité en Autriche en 2014, éclaire le rapport intime à la couleur, aux visages, à l’abstraction, au Pop Art et à Fred Forest. Le texte Écriture, rédigé en 1995 puis réédité en 2014, retrace le passage des cahiers aux modèles prospectifs et anticipe déjà des environnements numériques participatifs. L’Introduction à l’autobiographie, élaborée à partir de 2005 et finalisée en 2014, fournit le cadre existentiel de la trace, de la mortalité, de la singularité et de la totalité cosmique.
La problématique centrale peut être formulée ainsi : comment le parcours de Michel Saloff-Coste transforme-t-il progressivement l’acte artistique en méthode de perception, d’anticipation et d’intervention sur les métamorphoses du monde ?
L’hypothèse défendue est que l’artiste n’abandonne jamais véritablement la création lorsqu’il entre dans la prospective. Il en déplace les matériaux et les échelles. La toile devient organisation, la composition devient stratégie, la forme émergente devient signal faible et l’imagination esthétique devient exploration collective des futurs.
1. 1955-1965 | Éveil créatif
1.1. Une enfance au contact de la peinture
Michel Saloff-Coste naît à Paris en 1955. Son éveil artistique intervient dans un environnement familial marqué par la présence de Roger Chastel, son grand-père par adoption, peintre de l’École de Paris et professeur à l’École nationale supérieure des beaux-arts.
En 1957 et 1958, Chastel réalise plusieurs portraits de Michel enfant, associés dans les archives familiales aux titres Young Lord ou Le Petit Coléone. L’enfant apparaît notamment sur un cheval de bois. Dans sa relecture rétrospective, Saloff-Coste reconnaît dans cette image une figure inaugurale de l’explorateur. Cette interprétation ne doit pas être confondue avec l’intention initiale du peintre, mais elle montre comment l’archive familiale devient progressivement une mythologie personnelle.
Le texte Peinture mentionne également la présence, dans la maison familiale, d’œuvres de Charles Lapicque, Jacques Lagrange et Geer van Velde. L’abstraction n’est donc pas d’abord rencontrée comme catégorie historique. Elle est une présence quotidienne, une énigme visuelle et une manière de sentir que le monde contient plus que les objets qu’il donne à reconnaître.
VOIX DE L’ARTISTE | GRANDIR PARMI LES PEINTURES
« Dès mon enfance, j’ai médité devant des toiles abstraites. J’ai imaginé ce qui avait pu faire naître ces signes dans l’esprit d’êtres humains. Avec humour, je pourrais dire qu’elles m’ont appris à décoder l’abstraction du monde. »
Texte autobiographique « Peinture », 2005.
Cette proximité avec l’art installe l’œuvre dans l’espace du quotidien. Avant de devenir une pratique, la peinture est une présence et une question. Elle apprend à l’enfant qu’une forme peut agir sans représenter un objet identifiable et qu’une image peut porter une signification sans être immédiatement traduite en mots.
1.2. Pension, séparation et invention narrative
L’entrée en pension à La Tournelle constitue une expérience structurante. La séparation d’avec la famille est douloureuse, mais elle provoque simultanément un développement de l’imaginaire. La scène du savon oublié dans la boîte à gants, qui permet de revenir quelques instants vers la voiture des parents, devient dans les récits ultérieurs une image condensée de la séparation.
Le soir, l’enfant invente l’histoire de deux garçons devenus orphelins qui vendent leur ferme, gardent leurs animaux préférés et partent en chariot à travers la France. L’histoire se développe par épisodes. Elle est répétée, enrichie et polie de nuit en nuit.
Lorsque Michel commence à la raconter chaque semaine à ses camarades, il est surnommé « grand-mère ». Ce qui l’isolait devient le moyen de son intégration. Le récit fonctionne comme un masque protecteur, mais aussi comme un dispositif relationnel. L’enfant ne crée pas seulement un contenu. Il crée une situation d’écoute et une communauté temporaire.
VOIX DE L’ARTISTE | LE RÉCIT COMME PASSAGE VERS LES AUTRES
« Brusquement, d’extérieur, je devins le centre du groupe. On m’appelait grand-mère. Cela même qui m’écartait des autres m’y ramenait. »
Souvenir autobiographique, cahiers et récit rétrospectif.
1.3. Le théâtre comme première œuvre collective
La découverte d’une représentation d’Hamlet produit un choc esthétique. L’enfant comprend qu’une scène peut condenser le passé, le présent, l’avenir, l’angoisse et le désir. Peu après, il décide d’écrire sa propre pièce.
Ne maîtrisant pas encore complètement l’écriture, il la dicte à sa mère. La pièce met en scène un roi, une reine, un bébé, des fantômes, un serviteur et un trésor. Saloff-Coste distribue les rôles, organise plusieurs jours de répétition, maquille les acteurs et présente la pièce devant les parents.
Cette expérience réunit déjà invention, collaboration, mise en scène des corps, direction d’un groupe et création d’un public. La première œuvre connue n’est donc ni un tableau autonome ni un texte isolé. Elle est un événement intermédial et participatif.
VOIX DE L’ARTISTE | DU RÉCIT À LA SCÈNE
« Je voulais tellement voir la pièce prendre vie que nous avons répété pendant plusieurs jours. J’étais à la fois l’auteur, l’acteur, le metteur en scène et celui qui maquillait les autres enfants. »
Souvenir autobiographique, rédaction ultérieure.
Transition | De l’éveil créatif au langage artistique
Durant l’enfance, la création apparaît comme un milieu et une réponse spontanée à l’expérience. La peinture appartient à l’univers familial, tandis que le récit transforme la séparation en aventure partagée.
À l’adolescence, cette disposition devient une pratique régulière. L’imaginaire se fixe dans des cahiers, des dessins, des poèmes et des peintures. Le visage donne une première forme sérielle à la recherche, tandis que le journal introduit les interrogations philosophiques qui accompagneront désormais toute l’œuvre.
L’enfant qui inventait des mondes commence à construire un langage pour les explorer.
2. 1965-1975 | Dessin, écriture et abstraction
2.1. Le visage comme premier territoire plastique
Entre dix et vingt ans, Saloff-Coste dessine et peint avec une grande régularité. Le visage devient le premier motif sériel identifiable. Il est traité au stylo, au feutre, à la craie et surtout à l’encre de Chine.
Ces figures ne sont pas seulement des exercices de ressemblance. Elles forment une population imaginaire. Le visage devient le lieu d’une tension entre identité et métamorphose, présence singulière et figure universelle.
La datation de certains dessins doit être vérifiée. Un document situe vers 1960 des œuvres réalisées à quinze ans, ce qui est chronologiquement impossible pour un artiste né en 1955. Il faut vraisemblablement lire vers 1970. Un catalogue raisonné devra confronter inscriptions, supports, techniques et souvenirs.
Cette incertitude ne remet pas en cause la permanence du motif. Le visage traverse les encres de jeunesse, les figures peintes, les personnages des nuits parisiennes, les autoportraits multimédias et les portraits des acteurs d’écosystèmes innovants.
VOIX DE L’ARTISTE | LES VISAGES DE L’AUTRE
« Ces visages étaient souvent liés à une émotion. Je ressentais le vertige de l’autre dans son mystère. À travers leur multitude, je cherchais peut-être un visage absolu, une empreinte originelle de l’humain. »
Texte autobiographique « Peinture », 2005.
2.2. Les cahiers comme œuvre matricielle
Vers l’âge de quinze ans, Saloff-Coste commence un journal qui se développera dans une vingtaine de cahiers. Ceux-ci associent notes quotidiennes, poèmes, citations, dessins, lettres, essais philosophiques et projets de film. Ils constituent le premier médium total du parcours.
Le 23 mai 1971, il formule explicitement la fonction du journal : conserver l’empreinte d’un être qui se sait en transformation. Le cahier n’est pas le monument d’une identité stable. Il est l’archive d’une métamorphose.
Cette conscience donne au journal une structure temporelle complexe. Le jeune auteur écrit depuis le présent, imagine le futur lecteur qu’il deviendra et transforme ce futur imaginaire en point de vue sur son expérience actuelle. La prospective apparaît sous une forme intime avant sa formalisation professionnelle.
VOIX DE L’ARTISTE | L’EMPREINTE ET LA MÉTAMORPHOSE
« J’écris, laissant derrière moi une empreinte de l’être que j’étais au moment où j’écrivais. J’évolue, je me déforme, mais l’empreinte reste sur ce cahier. »
Journal, 23 mai 1971.
Les cahiers sont également des dispositifs de lecture. Le programme scolaire est doublé d’un programme personnel qui mêle littérature, philosophie, psychanalyse, critique sociale, sciences et spiritualités. Les livres deviennent des interlocuteurs plus vivants que bien des personnes rencontrées. La lecture n’est pas accumulation savante, mais construction d’un monde intérieur et d’un langage critique.
2.3. Lire contre les disciplines
Le jeune Saloff-Coste lit Freud, Marx, Sartre, Artaud, Rimbaud, Nietzsche, Dostoïevski, Bachelard, Foucault, Deleuze, Guattari, Lévi-Strauss et de nombreux écrivains. Cette cartographie intellectuelle doit être datée avec prudence, car les textes rétrospectifs mêlent souvent lectures contemporaines et reconstructions ultérieures.
La question centrale demeure celle du rapport entre l’individu et la société. Les mécanismes sociaux permettent la civilisation, mais risquent aussi de construire un écran entre l’individu et son altérité. Cette problématique annonce les recherches futures sur la singularité, les organisations et les civilisations.
Les cahiers critiquent également un enseignement qui réduit l’expérience à des grilles préalables. Ils opposent à cette logique la contemplation, l’intuition, la nature et l’attention à la singularité. Cette critique ne signifie pas le rejet du savoir. Elle exprime le désir d’une connaissance qui ne sépare pas l’intellect, l’affect, le corps et la relation au monde.
2.4. Peindre avant les mots
La peinture est pensée comme un accès à ce qui précède ou excède le langage. Les mots portent déjà une histoire, une culture et une organisation du réel. La couleur, la ligne et la matière donnent le sentiment d’un contact plus direct avec le processus créateur.
Cette conception ne signifie pas que la peinture serait sans médiation. Elle exprime une recherche de ce qui résiste à l’explication et de ce qui demeure irréductible aux catégories apprises. La création plastique devient une exploration de l’inconscient individuel, puis d’un imaginaire collectif et cosmique.
VOIX DE L’ARTISTE | LA PEINTURE AVANT LE LANGAGE
« Pour moi, peindre était une manière de retrouver le processus créateur au-delà des mots. Les couleurs, les formes et les matières ouvraient un espace que le langage n’avait pas encore entièrement codé. »
Texte autobiographique « Peinture », 2005.
2.5. Beaux-Arts, Singier et Vincennes
Au début des années 1970, Saloff-Coste fréquente l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris dans l’environnement de l’atelier de Gustave Singier. Les archives autobiographiques évoquent une première candidature refusée, un statut d’étudiant libre, puis une intégration plus formelle. Cette chronologie devra être confrontée aux registres de l’École.
La présence de Singier relie l’apprentissage institutionnel à l’héritage de Roger Chastel et à l’abstraction française. Le dessin de nu, la peinture à l’huile et le travail de composition donnent une assise technique à une pratique jusque-là largement intuitive.
Parallèlement, Saloff-Coste suit les cours de Gilles Deleuze à Vincennes. Les notions de devenir, de multiplicité, de rhizome et de signe fournissent des instruments pour comprendre la structure future du parcours. Aucun médium ne remplace définitivement le précédent. Chaque pratique demeure disponible pour de nouvelles connexions.
2.6. L’écriture face à la simultanéité de la pensée
Les cahiers reviennent régulièrement sur l’impossibilité de traduire une pensée globale dans une succession de mots. L’idée est ressentie comme un ensemble simultané et multidimensionnel, tandis que l’écriture se déroule linéairement.
Ce problème annonce la structure modulaire de Post-Histoire, le recours aux grilles, les champs de réalité, l’intérêt pour l’hypertexte et, plus tard, la conception d’espaces numériques interactifs. L’enjeu n’est pas simplement de mieux écrire. Il s’agit d’inventer une forme capable de préserver les relations et la complexité.
Transition | De l’abstraction à la réalité médiatique
À la fin de la période, Saloff-Coste dispose de deux instruments complémentaires : la peinture pour explorer ce qui précède les mots, et l’écriture pour interroger les représentations qui organisent le monde.
L’abstraction lui a appris à percevoir les forces derrière les formes. Mais elle ne suffit plus à accueillir l’intensité des voyages, des rencontres et de la métropole contemporaine. La photographie déplace le regard de l’espace intérieur vers les signes sociaux, tout en conservant une sensibilité picturale.
La toile s’ouvre sur la ville, et le monde visible devient à son tour une écriture.
3. 1975-1985 | Photographie, Pop Art et professionnalisation
3.1. De l’atelier au voyage
La période commence par la poursuite des recherches picturales et par une production de gouaches abstraites. Les voyages en Italie, en Grèce, à Londres et à New York modifient cependant les conditions de création. La photographie devient un médium adapté à la mobilité, à la rencontre et à l’imprévu.
Elle ne remplace pas la peinture. Elle prolonge une attention abstraite aux traces, aux matières et aux intensités. Le monde extérieur devient un champ pictural et narratif.
3.2. New York et l’autorisation pop
Le séjour new-yorkais de 1978 constitue une bifurcation. Saloff-Coste découvre un milieu où les frontières entre beaux-arts, culture populaire, publicité, mode, cinéma, musique et vie quotidienne sont devenues poreuses.
La rencontre avec Andy Warhol possède une portée symbolique. Warhol montre qu’un artiste peut travailler avec la peinture, la photographie, le cinéma, la presse, la musique et sa propre image publique. L’œuvre ne se limite plus à l’objet fabriqué dans l’atelier.
Le Pop Art agit moins comme un modèle stylistique que comme une autorisation. Il permet de déplacer l’œuvre unique vers l’image reproductible, l’intériorité vers la scène sociale et l’identité privée vers la construction médiatique de soi.
VOIX DE L’ARTISTE | NEW YORK COMME RUPTURE
« J’ai quitté Saint-Germain-des-Prés et l’avant-garde européenne pour arriver à New York. J’y ai découvert une ville où la réalité quotidienne, la publicité, la mode et les médias entraient directement dans le champ artistique. »
Texte autobiographique « Peinture », 2005.
3.3. Photographier comme écrire
Le texte Écriture affirme que Saloff-Coste écrit d’une autre manière lorsqu’il photographie. Cette déclaration permet d’éviter une lecture strictement picturale de la photographie. L’image est à la fois forme, phrase, récit et interprétation.
Il photographie des traces urbaines, puis des visages et des scènes nocturnes. Il réalise également des reportages d’intérieurs pour la presse, notamment autour d’appartements conçus comme les prolongements baroques de leurs habitants. L’espace domestique devient un portrait indirect.
Cette conception se prolongera dans les photographies d’écosystèmes innovants. Vêpres Laquées écrit les rites nocturnes ; Paris la nuit écrit la ville par la lumière ; les reportages d’intérieurs écrivent les personnalités par leurs espaces ; l’archive tardive écrit les civilisations par leurs lieux et leurs réseaux.
VOIX DE L’ARTISTE | MARIÉ À L’APPAREIL PHOTO
« Je suis alors marié à mon appareil photo et les clichés de ma vie sont mon destin. Je photographie d’une manière littéraire des lieux et des personnes qui ont su faire de leur espace une œuvre. »
Texte « Écriture », 1995.
3.4. Vêpres Laquées et la nuit comme laboratoire
Publié en 1979 par les éditions Baudouin, Vêpres Laquées associe photographies couleur et textes de Jérôme Jullian. Le livre porte sur les boîtes de nuit et les dancings parisiens. Le titre relie la liturgie du soir à la brillance artificielle des maquillages et des surfaces.
La couleur est constitutive du sujet. Elle restitue les lumières artificielles, les tissus, les décors et les maquillages. Le masque ne dissimule pas nécessairement une identité plus vraie. Il révèle la capacité du sujet à se produire par l’apparence.
La fête devient un laboratoire culturel. Le Palace, La Main Bleue et les Bains-Douches réunissent des artistes, des créateurs, des musiciens et des personnalités issues de mondes sociaux différents. Les participants transforment leur corps en langage et la soirée en œuvre collective temporaire.
3.5. Exposition au Centre Pompidou et Paris la nuit
Le Centre Pompidou consacre à Michel Saloff une exposition monographique de photographie du 25 mars au 3 mai 1981, dans le Salon Photo du Musée national d’art moderne, sous le commissariat d’Alain Sayag. Cette reconnaissance transforme une scène nocturne en objet d’exposition et d’histoire.
Les archives personnelles évoquent l’entrée d’un ensemble important de photographies dans les collections du musée. Le nombre exact devra être établi par consultation des numéros d’inventaire, car plusieurs chiffres circulent dans les documents secondaires.
En 1982 paraît Paris la nuit, avec un texte de Jean-François Vilar, des photographies de Michel Saloff et un guide d’Annie Lorenzo. Contrairement à une indication de la bibliographie fournie qui mentionne Balland, la notice de la Bibliothèque nationale de France donne A.C.E., collection Le Piéton de Paris. Les deux livres forment un diptyque : le premier explore la nuit comme théâtre humain ; le second comme métamorphose de la ville.
3.6. Électrographie, vidéo et Copy Art
Au tournant des années 1980, Saloff-Coste associe photographies, photocopies, marouflage, encre et peinture acrylique. La copie devient une opération créatrice. Les pertes de définition, les contrastes et les accidents techniques produisent de nouvelles images.
L’autoportrait vidéo I’m Just a Cartoon prolonge cette réflexion. Le sujet se présente comme personnage reproductible et fiction médiatique. Le corps devient simultanément matériau, représentation et surface de circulation.
Ces pratiques articulent trois préoccupations : construction médiatique du sujet, intégration du trivial dans l’art et transformation de l’image par la reproduction.
VOIX DE L’ARTISTE | LE CORPS COMME ŒUVRE MÉDIATIQUE
« Avec I’m Just a Cartoon, j’ai mis en scène mon corps physique comme une œuvre plastique. Je voulais comprendre comment mon identité pouvait devenir le matériau d’une image électronique. »
Texte autobiographique « Peinture », 2005, condensé.
3.7. Fred Forest et l’Esthétique de la communication
Les expérimentations photographiques, électrographiques et vidéographiques rencontrent les recherches menées autour de Fred Forest. L’Esthétique de la communication, initiée en 1983 avec Mario Costa, déplace l’attention vers les réseaux, le temps réel, l’interactivité, l’ubiquité et l’action à distance.
Les archives officielles de Fred Forest citent Michel Saloff-Coste parmi les artistes et théoriciens associés au groupe international. Cette source établit son inscription dans le réseau, mais la nature précise de ses contributions doit encore être documentée par les programmes, correspondances et archives personnelles.
L’apport conceptuel est majeur. L’œuvre ne se définit plus uniquement par son support matériel. Elle peut résider dans un dispositif, une circulation d’informations et une configuration relationnelle. Cette conception prépare le passage vers les séminaires, la prospective, Design Me a Planet et les écosystèmes.
VOIX DE L’ARTISTE | DE L’OBJET À LA RELATION
« Ce qui m’intéressait dans l’Esthétique de la communication, c’était la possibilité de jouer sur les modes de communication eux-mêmes. L’œuvre pouvait devenir un dispositif, un échange et une circulation. »
Texte autobiographique « Peinture », 2005, condensé.
3.8. Post-Histoire, une écriture de la multiplicité
Le projet Post-Histoire prolonge la touffeur des cahiers. Il ne naît pas d’une volonté de composer un traité linéaire, mais de trouver une forme capable d’accueillir la multiplicité des traces et des points de vue.https://michelsaloffcoste.blogspot.com/2013/08/1984-06-28-publication-du-livre-post.html
Saloff-Coste définit la post-histoire non comme l’arrêt des événements, mais comme une situation où les interprétations sont devenues si nombreuses qu’un grand récit universel ne peut plus les ordonner. La structure modulaire du manuscrit est donc une réponse formelle à la crise de la linéarité.
Une présentation publique a lieu en 1983 dans le cadre de la Revue parlée du Centre Georges-Pompidou. Cette date doit être conservée dans l’article, même si la bibliographie transmise indique ailleurs 1985.
VOIX DE L’ARTISTE | UNE HISTOIRE DEVENUE TROP TOUFFUE
« La fin de l’histoire ne signifiait pas l’arrêt des événements. Elle désignait une histoire devenue si touffue que les traces effaçaient les traces et que la multiplication des regards empêchait d’écrire une histoire universelle. »
Texte « Écriture », 1995.
Transition | De l’image à la mutation
Au terme de la décennie, l’œuvre circule entre photographie, livre, exposition, photocopie, vidéo, corps et médias. L’Esthétique de la communication permet de penser ce déplacement de l’objet vers la relation.
Une nouvelle question apparaît alors : si les médias transforment les images et les comportements, quelles forces transforment les organisations et les civilisations ? La prospective naît de ce changement d’échelle.
Après avoir observé les apparences d’un monde nouveau, Saloff-Coste cherche les structures qui rendent son apparition possible.
4. 1985-1995 | Retour à l’abstraction et prospective
4.1. Le séminaire de la Mutation
À partir de 1985, Saloff-Coste approfondit ses recherches dans l’environnement du Centre d’évaluation et de prospective du ministère de la Recherche, en relation avec Thierry Gaudin. Il anime pendant une année un séminaire mensuel consacré à la Mutation.
Le séminaire réunit artistes, sociologues, scientifiques et dirigeants. Il ne constitue pas une œuvre au même titre qu’une peinture, mais il mobilise une capacité de composition : choisir des personnes, organiser des thèmes, créer un rythme et produire les conditions d’une intelligence collective.
Cette forme prolonge une structure ancienne : l’enfant racontant une histoire au groupe, le photographe observant la communauté temporaire du Palace, puis l’artiste de la communication concevant des relations.
4.2. Grille d’évolution et champs de réalité
Les notions de grille d’évolution et de champs de réalité prolongent une interrogation formulée dès l’adolescence : comment relier monde intérieur, structures sociales et évolution des civilisations ?
La grille d’évolution distingue quatre grandes périodes : chasse-cueillette, agriculture-élevage, industrie-commerce et création-communication. Les champs de réalité cherchent à articuler les dimensions rationnelle, affective et spirituelle de l’expérience.
Ces modèles ne sont donc pas seulement des outils de management apparus au contact des entreprises. Ils formalisent une recherche commencée dans les cahiers : dépasser les oppositions entre individu et société, intériorité et histoire, esprit et matière.
4.3. Du manuscrit à la publication
Le Management systémique de la complexité paraît en 1990 chez Aditech, dans l’environnement du ministère de la Recherche. Le Management du troisième millénaire en développe ensuite une version destinée à un public plus large.
L’édition de 2005, publiée par Guy Trédaniel sous le titre Le management du troisième millénaire : anticiper, créer, innover, est présentée par la BnF comme la quatrième édition revue, corrigée et augmentée. Elle compte 579 pages. Cette donnée permet de clarifier la relation entre les versions successives : il ne s’agit pas d’un simple changement de titre, mais d’un processus de reprise et d’enrichissement.
Le statut de l’écriture change. Elle ne vise plus seulement l’exploration intérieure. Elle cherche à fournir des outils opérationnels aux individus, aux entreprises et aux institutions afin qu’ils puissent agir dans une période de mutation.
VOIX DE L’ARTISTE | ÉCRIRE POUR AGIR
« Je voulais créer des outils opérationnels pour les individus, les entreprises et les États, afin qu’ils puissent vivre le futur sans trop de casse. »
Texte « Écriture », 1995.
4.4. Retour à l’abstraction et transfert vers l’organisation
La peinture abstraite se poursuit durant cette période. Elle offre un laboratoire sensible des notions de complexité, d’interdépendance, d’émergence et de transformation.
Dans le conseil, l’organisation est envisagée comme un système vivant : sa culture fournit un ensemble de significations, ses structures organisent les relations, sa stratégie ouvre une orientation et son innovation dépend de sa capacité à créer de nouvelles possibilités.
Il faut toutefois éviter d’identifier toute intervention professionnelle à une œuvre. Le conseil constitue plutôt un lieu de transfert de compétences artistiques : perception des formes, attention aux relations, imagination, composition et capacité à rendre visible un futur possible.
4.5. Les livres comme socialisation
Le texte Écriture affirme qu’après s’être socialisé par la peinture, Saloff-Coste se socialise entre trente et quarante ans par ses livres et ses conférences. Cette formule éclaire la fonction publique de l’écriture.
La publication permet à la recherche intime et artistique de rejoindre les entreprises, les lieux de formation et les réseaux internationaux. Le livre devient une interface entre la singularité d’une pensée et des communautés professionnelles.
Transition | Du système au point de vue
La prospective et le conseil conduisent Saloff-Coste à multiplier les cadres d’analyse. Une organisation ne possède pas une seule réalité. Elle apparaît différemment selon la position des acteurs, l’horizon temporel et les valeurs depuis lesquelles elle est observée.
Le retour à la peinture donne une traduction plastique à cette pluralité. Avec l’anamorphose, la dépendance de toute représentation à l’égard du point de vue devient le principe même de l’image.
Comprendre ne consiste plus à trouver le point de vue exact, mais à organiser le passage entre plusieurs points de vue.
5. 1995-2005 | Acrylique, photographie numérique et anamorphoses
5.1. Une nouvelle matérialité et un nouveau régime d’images
Entre 1995 et 2005, Saloff-Coste développe une production à l’acrylique, notamment autour des séries liées à Lorgues et aux Anamorphoses. La photographie numérique prend parallèlement une importance croissante.
L’acrylique permet rapidité, superpositions et intensité chromatique. Le numérique transforme le rapport à la quantité, au classement et à la diffusion. L’image peut être multipliée, retraitée, recomposée et intégrée à un réseau.
5.2. L’anamorphose, structure optique et épistémologique
L’anamorphose est une image volontairement déformée qui devient lisible depuis un point de vue particulier ou à l’aide d’un dispositif optique. Elle ne contredit pas les lois de la perspective. Elle révèle qu’une construction rationnelle peut produire une apparence aberrante lorsqu’elle est regardée depuis une position inadéquate.
Jurgis Baltrušaitis a retracé l’histoire de ces perspectives déformées, de leurs dispositifs et de leurs résurgences modernes. L’anamorphose oblige le spectateur à se déplacer et met en crise l’idée d’un observateur immobile et souverain.
Dans le Séminaire XI, Jacques Lacan utilise le crâne anamorphique des Ambassadeurs de Holbein pour distinguer l’œil et le regard. L’image contient quelque chose qui résiste à la maîtrise visuelle.
5.3. Une question présente dès les cahiers
Les cahiers des années 1970 interrogeaient déjà la subjectivité, l’image de soi et la multiplicité des perspectives. Saloff-Coste y suggère que la subjectivité peut être comprise comme un nouveau regard sur une même chose, permettant d’en saisir plusieurs existences.
L’anamorphose n’est donc pas seulement une découverte picturale tardive. Elle accomplit visuellement une épistémologie ancienne : comment une réalité change-t-elle selon le sujet, la position, la culture et le moment qui la font apparaître ?
VOIX DE L’ARTISTE | LE PRÉSENT VU DEPUIS PLUSIEURS FUTURS
« Je comprenais que l’image changeait selon le point depuis lequel on la regardait. Il en allait de même du présent : sa signification n’était plus la même lorsqu’on l’interrogeait depuis plusieurs futurs possibles. »
Témoignage rétrospectif, formulation éditoriale.
5.4. L’anamorphose comme modèle prospectif
La prospective observe le présent depuis plusieurs futurs possibles. Un phénomène marginal peut devenir central dans un scénario différent. Une institution dominante peut apparaître résiduelle depuis un horizon plus lointain.
La déformation de l’image correspond à la déconstruction des évidences ; le déplacement du spectateur au changement de cadre mental ; le point de vue oblique au scénario alternatif ; la forme cachée au signal faible ; le redressement de l’image à une nouvelle intelligibilité.
Cette analogie ne transforme pas la peinture en méthode scientifique. Elle montre que les deux pratiques partagent une discipline du déplacement. La série Anamorphose cristallise une conviction qui traverse l’ensemble du parcours : la réalité change selon le point depuis lequel on l’interroge.
Transition | Du déplacement du regard au changement d’échelle
L’anamorphose a montré que la réalité change avec la position de l’observateur. La période suivante pousse cette intuition plus loin : il ne suffit plus de changer d’angle, il faut également changer d’échelle.
Le visage met en jeu la singularité d’un être. L’oiseau relie plusieurs milieux. La figure fractale fait apparaître des structures comparables à différents niveaux. La planète réunit enfin l’organisme, le monde et la totalité.
Après avoir appris à regarder autrement, l’artiste tente de voir plus largement, jusqu’à placer la planète entière dans l’espace de l’œuvre.
6. 2005-2015 | Oiseaux, visages, abstractions et planètes
6.1. Une création sérielle et quotidienne
Entre 2005 et 2015, Saloff-Coste développe simultanément peinture acrylique, gouache, photographie numérique et techniques d’impression. Les archives personnelles évoquent une production abondante qui devra être vérifiée par un inventaire raisonné.
L’unité de la période ne réside pas dans un style homogène, mais dans la circulation entre quatre figures : le visage comme singularité, l’oiseau comme passage, la figure fractale comme relation entre partie et totalité et la planète comme monde possible.
6.2. Le retour du visage et de l’oiseau
Le visage relie les séries tardives aux encres de jeunesse. Il n’est plus seulement un territoire d’apprentissage ou d’expression psychologique. Il devient une forme traversée par la tension entre présence et effacement, individualité et archétype.
L’oiseau, présent dès les premières peintures, revient comme figure de déplacement, d’élévation, de migration et de relation entre terre et ciel. Il fonctionne moins comme symbole fixe que comme figure du devenir.
6.3. Figure fractale et pensée des échelles
La Grande Déesse fractale, mentionnée dans les archives de 2007, semble occuper une position charnière entre figure, abstraction et cosmologie. Le fractal renvoie à une structure dont certaines propriétés se répètent à plusieurs échelles.
Cette notion rejoint la pensée systémique de Saloff-Coste. L’individu, l’organisation, la ville, la civilisation et la planète peuvent être considérés comme des niveaux distincts présentant certaines analogies relationnelles. L’analyse formelle de l’œuvre devra toutefois précéder toute interprétation définitive.
6.4. Lithographie, linogravure et archive du geste
La chaîne YouTube officielle documente une pratique de la linogravure dans une vidéo datée du 9 juillet 2010, ainsi qu’une première lithographie. Ces documents montrent que le développement numérique n’entraîne pas l’abandon des techniques manuelles de reproduction.
Dans la linogravure, l’image passe par une matrice incisée. L’impression inverse et transfère la forme. Le film conserve ce que l’épreuve finale ne peut montrer : le geste, les outils, le temps de fabrication et la transformation progressive de la matrice.
La vidéo devient ainsi une archive génétique de l’œuvre. Elle prolonge l’intérêt ancien pour la reproductibilité tout en réintroduisant la matérialité du corps.
VOIX DE L’ARTISTE | LA GRAVURE COMME RÉVÉLATION
« La matrice ne donne jamais directement l’image finale. Il faut creuser, enlever de la matière, encrer, presser et retourner. L’image apparaît à travers une série de transformations.
Témoignage rétrospectif, formulation éditoriale.
6.5. La planète comme forme esthétique
Avec les séries planétaires, le cercle devient simultanément forme picturale, corps céleste, totalité symbolique, organisme et espace de projection.
Les publications Planetary Futures et Design Me a Planet, diffusées autour de 2013-2014 selon les éditions, inscrivent ces recherches dans une réflexion prospective. La bibliographie transmise doit être harmonisée avec les exemplaires et leurs pages de titre, car certaines notices donnent 2013 et d’autres 2014.
La planète peut être regardée comme un monde imaginaire, une composition abstraite, un mandala, une proposition de design et une interrogation écologique.
6.6. Les enjeux de l’art cosmique
L’expression art cosmique ne désigne pas un mouvement unifié. Elle peut recouvrir l’imagerie astronomique, l’abstraction cosmologique, l’imaginaire spatial, l’art écologique et les pratiques spirituelles inscrivant l’humain dans une totalité cosmique.
Le premier enjeu consiste à rendre visible l’invisible. Une grande partie du cosmos échappe à la vision directe et n’apparaît qu’à travers instruments, mesures et traitements chromatiques. L’image cosmique se situe entre donnée et interprétation.
Le deuxième enjeu consiste à articuler science et imagination. La science modélise ce qui peut être établi ; l’art explore ce que ces connaissances transforment dans la sensibilité et l’imaginaire humains.
Le troisième enjeu est le déplacement de l’anthropocentrisme. Le cosmos replace l’humanité dans des échelles qui excèdent sa durée et sa puissance. La Terre apparaît comme un système limité et fragile.
Le quatrième enjeu est politique. Une vue globale de la planète peut susciter un sentiment d’unité, mais aussi masquer les conflits, les asymétries et les vulnérabilités. Une esthétique planétaire critique doit tenir ensemble totalité écologique et pluralité humaine.
VOIX DE L’ARTISTE | UNE EXPÉRIENCE DE TOTALITÉ
« J’ai le sentiment d’être aussi les animaux, les végétaux et les pierres. Je suis le cosmos tout entier et tous les temps. Ce sentiment de totalité traverse ma manière de concevoir la planète. »
Introduction autobiographique, finalisée en 2014, condensée.
6.7. Design Me a Planet, du tableau à l’œuvre-monde
Design Me a Planet déplace la planète de la représentation vers la conception collective. Le projet associe peintures, publications, ateliers, expositions, films, rencontres et débats prospectifs.
L’artiste devient initiateur et médiateur. L’œuvre ne réside plus uniquement dans les objets produits, mais dans les relations, les imaginaires et les possibilités d’action activés par le dispositif.
Cette évolution prolonge l’Esthétique de la communication en changeant d’échelle. La relation n’est plus seulement médiatique. Elle devient planétaire et prospective. Le tableau-monde propose une vision ; l’œuvre-monde organise la rencontre entre plusieurs visions.
VOIX DE L’ARTISTE | DESSINER UNE PLANÈTE
« Je ne voulais plus seulement représenter un monde. Je voulais inviter chacun à imaginer la planète qu’il désirerait habiter. La peinture devenait le point de départ d’une conversation sur les futurs possibles. »
Témoignage rétrospectif, formulation éditoriale.
6.8. Du cahier au roman infini
Dès 1995, le texte Écriture imagine un site réunissant œuvres écrites et plastiques, ainsi que des espaces virtuels tridimensionnels dans lesquels les visiteurs pourraient se déplacer, dialoguer, apprendre et contribuer à l’œuvre.
Cette anticipation donne une profondeur historique aux chaînes vidéo, aux archives numériques et aux dispositifs participatifs. Le passage au multimédia ne supprime pas l’écriture. Il l’élargit jusqu’à devenir un environnement habitable et modifiable.
VOIX DE L’ARTISTE | VERS UNE ŒUVRE HABITABLE
« J’imaginais des espaces virtuels où mes œuvres écrites et plastiques seraient présentes, des œuvres en trois dimensions dans lesquelles les visiteurs pourraient se déplacer, dialoguer et apprendre. Le lecteur pourrait créer une partie de l’œuvre. »
Texte « Écriture », 1995.
Transition | De la planète imaginée aux mondes observés
Les peintures planétaires proposent des mondes possibles. Une nouvelle question apparaît alors : où ces mondes commencent-ils déjà à exister ?
Les voyages dans les écosystèmes innovants déplacent la création de l’imagination vers l’enquête. La photographie documente des architectures, des relations, des institutions et des communautés.
Après avoir imaginé des planètes, Saloff-Coste parcourt la Terre à la recherche des futurs qui y prennent déjà forme.
7. 2015-2025 | Photographie des écosystèmes innovants
7.1. Une archive planétaire
À partir de 2015, la photographie prend une fonction principalement exploratoire. Saloff-Coste constitue une vaste archive lors de visites d’universités, de laboratoires, d’entreprises, de métropoles et de territoires innovants.
Les archives personnelles évoquent environ 100 000 photographies prises dans une trentaine d’écosystèmes. Ces estimations devront être vérifiées en distinguant originaux, doublons, variantes, reproductions et documents de travail.
La valeur artistique de l’ensemble ne dépendra pas de sa quantité, mais de la sélection, du montage et de la construction éditoriale.
7.2. Du Palace à l’écosystème
Une continuité profonde relie les photographies du Palace à celles des écosystèmes innovants. Dans les années 1970, Saloff-Coste photographiait les lieux où une nouvelle culture devenait visible dans les vêtements, les corps et les rites de la fête.
Après 2015, il photographie les lieux où une nouvelle civilisation pourrait se rendre perceptible dans les architectures, les technologies, les universités, les espaces de travail et les formes de coopération.
Le regard passe du personnage au milieu, de l’événement au système, de la scène nocturne à l’écosystème mondial. La photographie demeure une attention aux signes d’émergence.
VOIX DE L’ARTISTE | LÀ OÙ LE FUTUR COMMENCE
« Après avoir photographié les lieux où une nouvelle culture devenait visible, je photographiais les lieux où une nouvelle civilisation pouvait commencer à prendre forme. »
Témoignage rétrospectif, formulation éditoriale.
7.3. L’écosystème comme problème visuel
Un écosystème ne peut être représenté par une image unique. Il comprend des acteurs, des relations, des flux, des temporalités, des infrastructures, des symboles et des récits.
Sa traduction visuelle exige une série ou un atlas associant vues générales, architectures, portraits, technologies, espaces de circulation, scènes de coopération et relations entre ville et nature.
Le problème esthétique devient celui du montage : comment rendre visibles les relations plutôt que les éléments ? Comment comparer sans réduire les différences ? Comment construire une totalité ouverte ?
7.4. Écosystèmes innovants et la fresque mondiale
Publié par ISTE en octobre 2021, Écosystèmes innovants : le futur des civilisations et la civilisation du futur compte 316 pages, et non 304 comme l’indique le document bibliographique transmis. L’ouvrage analyse et compare des écosystèmes par région et par ville, puis en dégage des enseignements en termes de culture, management, système et structure.
L’édition anglaise, Innovation Ecosystems, paraît chez Wiley-ISTE en juin 2022 et compte 320 pages. Elle élargit la diffusion internationale du travail.
Pierre Giorgini décrit l’ouvrage comme une fresque mondiale dynamique, mettant en évidence une transition civilisationnelle et épistémologique. Cette préface renforce le rapprochement entre l’archive photographique et la forme de la fresque.
7.5. Vers un Atlas des civilisations émergentes
Une construction artistique autonome pourrait prendre la forme d’un Atlas des civilisations émergentes. Celui-ci ne devrait pas être un simple classement géographique, mais une organisation par questions transversales.
Comment l’architecture favorise-t-elle la créativité ? Quels signes rendent visible la culture d’un milieu ? Comment une institution représente-t-elle son avenir ? Où se rencontrent nature, technologie et société ? Quels espaces rendent possible l’intelligence collective ?
Le montage transformerait l’archive en œuvre. Le sens ne viendrait plus seulement de chaque photographie, mais des relations établies entre les images.
7.6. La photographie comme prospective visuelle
La photographie enregistre ce qui a été présent devant l’appareil. Pourtant, elle peut également révéler ce qui commence. La prospective explore ce qui pourrait advenir, mais elle part de transformations déjà observables.
La pratique tardive peut donc être qualifiée de prospective visuelle. Elle ne représente pas littéralement le futur. Elle identifie dans le présent des configurations susceptibles de devenir structurantes : nouveaux usages, pédagogies expérimentales, architectures relationnelles, coopérations inédites et articulations entre numérique et écologie.
L’image devient une discipline d’attention portée aux futurs en formation.
7.7. La chaîne vidéo comme archive active
La chaîne YouTube officielle Michel Saloff Coste, identifiée par le compte @michelsaloffcoste, rassemble plus d’une centaine de vidéos selon les indexations disponibles. Elle associe prospective, management, stratégie, communication et art.
Elle réunit plusieurs corpus : processus artistiques, expositions, projets planétaires, lectures poétiques, conférences de l’Université intégrale, entretiens de l’IIPEI, documentation des écosystèmes et réunions de l’IFRN. Une chaîne Vimeo complète cet ensemble.
Il convient de distinguer vidéo-œuvre, captation, entretien, conférence, processus artistique, archive pédagogique et trace institutionnelle. Toutes les vidéos ne sont pas des œuvres, mais certaines participent directement au dispositif artistique et à la transmission de la recherche.
7.8. Publications récentes et institutionalisation de la prospective
La bibliographie récente confirme le déplacement de la recherche vers une prospective internationale et collaborative. Futurs, publié en français en 2022 puis en anglais sous le titre Futures: The Great Turn en 2023, offre un panorama transnational des visions du futur et comprend un chapitre de Saloff-Coste consacré à la prospective et à la civilisation.
La prospective en action, coordonné avec Carine Dartiguepeyrou et publié par ISTE en septembre 2024, insiste sur la dimension pratique de la prospective : élaborer des visions, décrypter les signaux faibles, mobiliser les acteurs, inspirer l’innovation et transformer les organisations. L’édition anglaise, Futures in Action, paraît chez Wiley-ISTE en novembre 2024.
Ces ouvrages montrent que la prospective n’est plus seulement une pratique personnelle ou un outil de conseil. Elle devient un champ de recherche, de pédagogie et de coopération internationale.
7.9. La création écosystémique
La notion de création écosystémique peut qualifier cette dernière transformation. Elle désigne une pratique dans laquelle l’artiste n’organise pas seulement un objet, mais les conditions de relation entre personnes, savoirs, institutions, territoires, représentations et futurs possibles.
Cette conception prolonge les intuitions anciennes. L’enfant rassemblait ses camarades autour d’un récit. Le photographe observait une communauté nocturne. Le prospectiviste réunissait des disciplines. Le peintre de planètes invitait à imaginer un monde. Le photographe des écosystèmes relie enfin des expériences locales dans une vision mondiale.
La création ne se situe plus uniquement dans l’objet final. Elle réside aussi dans les conditions d’émergence qu’un dispositif rend possibles.
8. De l’écriture manuscrite à l’écriture écosystémique
L’ensemble du parcours peut être relu comme une transformation continue de l’écriture.
Dans l’enfance, écrire signifie dicter un récit, raconter une histoire et donner un rôle à chaque participant. L’écriture est immédiatement orale, théâtrale et collective.
À l’adolescence, elle devient journal, autoportrait, laboratoire philosophique et dialogue avec les livres. Elle conserve les traces d’un être qui sait déjà qu’il se transforme. Le cahier relie l’adolescent à ses futurs lecteurs, dont le premier sera l’adulte qu’il deviendra.
Dans les années 1970, l’écriture quitte progressivement la page. Elle passe par la photographie, la ville, les intérieurs, la publicité et le corps. Photographier devient écrire avec le réel.
Avec Post-Histoire, l’écriture devient modulaire. Elle cherche une forme capable d’accueillir la multiplicité des points de vue et l’effacement des récits universels.
Dans la prospective, elle devient modèle : grilles, champs, scénarios et représentations du futur. Elle ne décrit plus seulement une expérience. Elle organise les conditions d’une action.
Avec le multimédia, elle devient simultanément textuelle, sonore, visuelle et interactive. L’œuvre tend à devenir un espace habitable et partiellement transformable par son public.
Avec Design Me a Planet, elle devient écriture collective de mondes possibles. Avec les photographies, vidéos et entretiens consacrés aux écosystèmes innovants, elle devient écriture écosystémique, dispositif reliant lieux, voix, images, institutions et futurs.
Le mouvement général peut ainsi se résumer : écrire le moi, écrire l’autre, écrire la ville, écrire les systèmes, écrire la planète, puis créer les conditions pour que le monde participe à sa propre écriture.
9. Discussion générale | Où commence et où s’arrête l’œuvre ?
L’élargissement progressif du parcours pose une difficulté critique. Si toute activité, rencontre ou institution est qualifiée d’œuvre, le concept d’art perd sa capacité de distinction. Mais si l’œuvre est limitée aux objets plastiques, la logique relationnelle, prospective et participative de la démarche disparaît.
Il est donc nécessaire de distinguer cinq niveaux. Premièrement, les œuvres constituées : peintures, dessins, photographies, gravures, électrographies, vidéos conçues comme œuvres et livres d’artiste. Deuxièmement, les œuvres-processus : Design Me a Planet, ateliers, expositions-dispositifs et performances. Troisièmement, les archives de recherche : photographies de terrain, entretiens, cahiers et documents préparatoires. Quatrièmement, les productions théoriques : Post-Histoire, ouvrages prospectifs et modèles. Cinquièmement, les dispositifs institutionnels : séminaires, Université intégrale, IIPEI et IFRN.
Ces niveaux sont reliés, mais ils ne sont pas équivalents. Leur distinction permet de reconnaître l’unité du parcours sans tout esthétiser.
La déclaration autobiographique selon laquelle la grande œuvre serait la vie entière doit donc être comprise comme une orientation existentielle. Elle donne sens à la continuité du parcours, mais ne dispense pas de l’analyse des objets, des dispositifs, des contextes et des régimes de validation.
La singularité du parcours réside précisément dans cette tension. Saloff-Coste cherche constamment à dépasser les limites de l’œuvre sans dissoudre complètement la nécessité de formes transmissibles. Les tableaux, livres, photographies et vidéos demeurent des points de condensation au sein d’une activité plus vaste de relation et de transformation.
Conclusion | Une pratique de l’émergence
Le parcours artistique de Michel Saloff-Coste se déploie sur soixante-dix années. Son unité ne réside ni dans un médium unique, ni dans un style constant, ni dans l’appartenance continue à un mouvement artistique. Elle apparaît dans une dynamique de métamorphose.
Entre 1955 et 1965, l’imaginaire transforme l’expérience de l’enfance et de la séparation. Le récit et le théâtre donnent naissance à une première création collective.
Entre 1965 et 1975, le dessin, l’écriture et l’abstraction construisent un double laboratoire plastique et philosophique. Le visage devient le premier motif sériel. Les cahiers deviennent l’archive de la métamorphose et le premier lieu d’une projection vers le futur.
Entre 1975 et 1985, la photographie couleur, le Pop Art, l’électrographie et la vidéo déplacent l’œuvre vers la société, la ville et les médias. Vêpres Laquées révèle la fête comme laboratoire culturel. Paris la nuit transforme la ville en paysage mental. L’Esthétique de la communication déplace l’œuvre de l’objet vers la relation.
Entre 1985 et 1995, la prospective étend ce regard aux organisations et aux civilisations. Les cahiers deviennent modèles, grilles, champs de réalité et outils d’action.
Entre 1995 et 2005, l’anamorphose cristallise la relativité du point de vue. Elle devient un paradigme esthétique et épistémologique, reliant l’image déformée à la pluralité des futurs.
Entre 2005 et 2015, les oiseaux, les visages, les figures fractales et les planètes élargissent l’œuvre vers le cosmos. Avec Design Me a Planet, représenter un monde devient invitation à concevoir collectivement des mondes possibles.
Entre 2015 et 2025, les photographies et vidéos des écosystèmes innovants transforment la création en enquête sur les lieux où une civilisation nouvelle pourrait émerger. La photographie devient prospective visuelle et l’archive la matière d’un atlas futur.
Quatre propositions résument cette trajectoire : l’écriture apprend à transformer l’expérience en trace ; l’anamorphose apprend à changer de point de vue ; l’Esthétique de la communication déplace l’œuvre vers la relation ; l’art cosmique change l’échelle de la singularité du visage à la totalité de la planète.
L’apport spécifique de Saloff-Coste réside dans la continuité établie entre sensibilité artistique et pensée prospective. Ses photographies du Palace cherchaient déjà les signes d’une culture émergente. Ses peintures planétaires proposent des mondes possibles. Ses recherches sur les écosystèmes identifient les milieux où certains de ces possibles deviennent observables.
L’artiste est alors celui qui produit des formes, mais aussi celui qui déplace les cadres de perception, révèle les émergences et crée les conditions dans lesquelles un futur peut être imaginé collectivement.
Épilogue | De la toile à la planète
Lorsque je regarde aujourd’hui les différentes étapes de ce parcours, je ne vois pas une succession de métiers ou de disciplines. Je vois une même recherche qui a changé de support, de langage et d’échelle.
J’ai commencé par dessiner des visages, comme si chacun d’eux pouvait révéler une forme originelle de l’humain. J’ai peint des abstractions pour rencontrer ce qui précède les mots. J’ai écrit dans des cahiers pour conserver la trace de celui que j’étais au moment même où il disparaissait.
J’ai photographié la nuit pour comprendre comment les êtres se transforment par les signes qu’ils donnent à voir. La photographie, la vidéo et l’électrographie m’ont appris que l’image n’existe jamais seule. Elle circule dans un milieu, un réseau et une culture.
La prospective m’a conduit à observer les transformations des organisations et des civilisations. Avec les anamorphoses, j’ai compris que la réalité dépend du point de vue depuis lequel nous la regardons. Avec les planètes, j’ai changé d’échelle. Avec les écosystèmes innovants, j’ai cherché les lieux où certaines formes du futur étaient déjà en train d’apparaître.
Je reviens pourtant toujours à la même expérience : une surface encore vide, une intuition qui cherche sa forme, quelque chose d’invisible qui demande à devenir perceptible.
Créer suppose de ne pas savoir entièrement ce qui va apparaître. Il faut préparer les conditions, commencer un geste, observer ce qui répond et accepter d’être soi-même transformé par le processus.
La peinture me l’a appris devant une feuille blanche. L’écriture me l’a appris devant le temps. La photographie me l’a appris devant le monde. La prospective me l’a appris devant le futur.
Créer, pour moi, aura toujours signifié accueillir ce qui n’existe pas encore.
Bibliographie raisonnée
La bibliographie suivante distingue les sources primaires de Michel Saloff-Coste, les publications prospectives et les références critiques. Les notices institutionnelles vérifiées sont privilégiées. Plusieurs titres autoédités ou diffusés par des plateformes doivent encore être contrôlés sur les pages de titre des exemplaires.
A. Sources primaires, artistiques et autobiographiques
SALOFF, Michel, et Jérôme JULLIAN. Vêpres Laquées. Paris : Baudouin, 1979.
VILAR, Jean-François. Paris la nuit. Photographies de Michel Saloff ; collaboration d’Annie Lorenzo. Paris : A.C.E., coll. « Le Piéton de Paris », 1982.
SALOFF-COSTE, Michel. « Écriture ». Saint-Germain-en-Laye, 1995 ; réédition en Autriche, 2014. Archive personnelle non publiée.
SALOFF-COSTE, Michel. « Peinture ». Saint-Germain-en-Laye, 2005 ; réédition en Autriche, 2014. Archive personnelle non publiée.
SALOFF-COSTE, Michel. « Introduction à l’autobiographie ». Texte élaboré à partir de 2005 et finalisé en 2014. Archive personnelle non publiée.
SALOFF-COSTE, Michel. Cahiers de jeunesse, environ 1969-1978. Archives personnelles. Inventaire critique en cours.
SALOFF-COSTE, Michel. Post-Histoire. Manuscrit élaboré dans les années 1980 ; présentation à la Revue parlée du Centre Georges-Pompidou en 1983 ; édition numérique ou autoédition à contrôler, 2014.
SALOFF-COSTE, Michel. Planetary Futures. Autoédition, date et notice matérielle à contrôler, vers 2013-2014.
SALOFF-COSTE, Michel. Design Me a Planet. Autoédition, date et notice matérielle à contrôler, vers 2013-2014.
SALOFF-COSTE, Michel. L’Arbre de la vie. Nextedition, 2014. Notice matérielle à contrôler.
SALOFF-COSTE, Michel. Le Secret de Julia. Nextedition, 2014. Notice matérielle à contrôler.
B. Management, prospective et transformation des organisations
SALOFF-COSTE, Michel. Le Management systémique de la complexité. Paris : Aditech, 1990.
SALOFF-COSTE, Michel. Le Management du troisième millénaire. Paris : Guy Trédaniel, éditions successives à partir de 1991.
SALOFF-COSTE, Michel. Le Management du troisième millénaire : anticiper, créer, innover. 4e éd. revue, corrigée et augmentée. Paris : Guy Trédaniel, 2005, 579 p. ISBN 2-84445-586-7.
SALOFF-COSTE, Michel. The Information Revolution and the Arab World: Its Impact on State and Society. Abu Dhabi : Emirates Center for Strategic Studies and Research, 1999. Contribution exacte à contrôler.
SALOFF-COSTE, Michel. Manifeste pour la technologie au service de l’homme. Grenoble : Institut national polytechnique de Grenoble, 2000. Statut éditorial à préciser.
SALOFF-COSTE, Michel, et Carine DARTIGUEPEYROU. Les Horizons du futur : nouvelle économie et changement de culture. Paris : Guy Trédaniel, 2000, 79 p. ISBN 2-84445-314-7.
SALOFF-COSTE, Michel. Trouver son génie : valoriser ses talents, construire son projet de vie. Avec Carine Dartiguepeyrou et Guy Laurence. Paris : Guy Trédaniel, 2005, 218 p. ISBN 2-84445-585-9.
DARTIGUEPEYROU, Carine, et Michel SALOFF-COSTE, dir. La Société de l’information, enjeu stratégique. Paris : Société de stratégie, 2005, numéro d’Agir, 218 p. ISBN 2-914319-14-2.
SALOFF-COSTE, Michel, Carine DARTIGUEPEYROU et Wilfrid RAFFARD. Le Dirigeant du 3e millénaire. Paris : Éditions d’Organisation, 2006, 309 p. ISBN 2-7081-3478-7.
SALOFF-COSTE, Michel. « Mimétisme et singularité, deux leviers de croissance ». La Revue de Kea, 2006. Référence de numéro et pagination à compléter.
SALOFF-COSTE, Michel. « La stratégie créative de singularisation ». La Revue de Kea, 2007. Référence de numéro et pagination à compléter.
ADDED, Edgard, Carine DARTIGUEPEYROU, Wilfrid RAFFARD, Nonce PAOLINI et Michel SALOFF-COSTE. Le DRH du troisième millénaire. Paris : Pearson/Village Mondial, 2007 ; rééd. 2009. Notice d’auteur et ordre à vérifier sur la page de titre.
DARTIGUEPEYROU, Carine, dir. Prospective d’un monde en mutation. Paris : L’Harmattan, 2010. Contributions de Michel Saloff-Coste à identifier par chapitre.
DARTIGUEPEYROU, Carine, dir. Au-delà de la crise financière : nouvelles valeurs, nouvelles richesses. Paris : L’Harmattan, 2011.
DARTIGUEPEYROU, Carine, dir. Les Voies de la résilience. Paris : L’Harmattan, 2012. Chapitre de Michel Saloff-Coste à identifier.
SALOFF-COSTE, Michel, et Alain GAUTHIER. La Nouvelle Avant-Garde : vers un changement de culture. Paris : L’Harmattan, 2013.
SALOFF-COSTE, Michel. Quelle énergie à long terme pour le futur de la planète Terre ? IFP/Amazon, 2014. Notice matérielle à contrôler.
SALOFF-COSTE, Michel. Le Futur contemporain : une boîte à outils pour l’innovation intégrale. Nextedition, 2014. Notice matérielle à contrôler.
C. Écosystèmes innovants et publications internationales
SALOFF-COSTE, Michel. Panorama mondial des écosystèmes innovants. Éditions Académiques Internationales, 2018. Notice matérielle à contrôler.
SALOFF-COSTE, Michel. Les Écosystèmes innovants. Paris : L’Harmattan, 2019. Notice exacte à contrôler.
SALOFF-COSTE, Michel. Écosystèmes innovants : le futur des civilisations et la civilisation du futur. Londres/Paris : ISTE Éditions, octobre 2021, 316 p. ISBN 978-1-78405-801-2.
SALOFF-COSTE, Michel. Innovation Ecosystems: The Future of Civilizations and the Civilization of the Future. Wiley-ISTE, juin 2022, 320 p. ISBN 978-1-119-98824-3.
DARTIGUEPEYROU, Carine, et Michel SALOFF-COSTE, dir. Futurs : regards internationaux sur la civilisation en transformation. ISTE Éditions, 2022. Titre français exact et ISBN à contrôler sur l’exemplaire.
DARTIGUEPEYROU, Carine, et Michel SALOFF-COSTE, eds. Futures: The Great Turn. Wiley-ISTE, juillet 2023, 224 p. ISBN 978-1-78630-866-5.
DARTIGUEPEYROU, Carine, et Michel SALOFF-COSTE, dir. La Prospective en action : anticipations et déploiements stratégiques des organisations face au futur. ISTE Éditions, septembre 2024, 238 p. ISBN 978-1-83612-013-1.
DARTIGUEPEYROU, Carine, et Michel SALOFF-COSTE, eds. Futures in Action: Strategic Anticipations and Deployments in Organizations Facing the Future. Wiley-ISTE, novembre 2024, 256 p. ISBN 978-1-394-34064-4.
D. Références critiques
BALTRUŠAITIS, Jurgis. Anamorphoses ou Thaumaturgus Opticus : les perspectives dépravées. Paris : Flammarion, 1984.
BENJAMIN, Walter. « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique ». Dans Œuvres III. Paris : Gallimard.
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LACAN, Jacques. Le Séminaire, livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Paris : Seuil, 1973.
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WARHOL, Andy, et Pat HACKETT. POPism: The Warhol Sixties. New York : Harcourt Brace Jovanovich, 1980.
Annexe | Points bibliographiques à contrôler
1. Paris la nuit : conserver A.C.E., collection Le Piéton de Paris, conformément à la notice de la BnF, sauf preuve d’une autre édition Balland distincte.
2. Les Horizons du futur : la BnF donne 2000, et non 2001, pour l’édition Guy Trédaniel consultée.
3. La Société de l’information, enjeu stratégique : la notice BnF indique une publication par la Société de stratégie en 2005 et un rattachement à Agir qui mérite d’être clarifié dans la notice finale.
4. Post-Histoire : distinguer la rédaction achevée dans les années 1980, la présentation à la Revue parlée en 1983 et l’édition autoéditée de 2014.
5. Planetary Futures et Design Me a Planet : contrôler la date exacte, l’ISBN et la pagination sur les pages de titre des exemplaires. Les sources antérieures oscillent entre 2013 et 2014.
6. Écosystèmes innovants : retenir 316 pages pour l’édition française ISTE de 2021 et 320 pages pour l’édition anglaise Wiley-ISTE de 2022.
7. Futures: The Great Turn est le titre anglais vérifié de l’ouvrage de 2023, et non Futures: International Views on Civilization in Transformation.
8. Futures in Action : l’édition Wiley vérifiée porte l’ISBN 978-1-394-34064-4, compte 256 pages et paraît en novembre 2024.
9. Pour les ouvrages collectifs, identifier précisément le statut de Michel Saloff-Coste : auteur, coauteur, coordinateur, directeur de publication ou contributeur de chapitre.
10. Pour les autoéditions et publications institutionnelles, vérifier systématiquement la couverture, la page de titre, l’ours, l’ISBN, la pagination et la date de dépôt.
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