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- RETROSPECTIVE ARTISTIQUE DE MICHEL SALOFF-COSTE
- 1955
1993/07/17
1993/03/08
1993 03 08 « CREATION-COMMUNICATION » UN ARTICLE DANS LA TRIBUNE
Propos recueillis par Didier Pourquery
1991/01/01
1991 01 01 Le management du troisième millénaire, holistique systémique.
Le management du troisième millénaire, holistique systémique. de SALOFF-COSTE Michel (1991)
1990/12/31
1990
1990/06/29
1990 06 29 LE MANAGEMENT NE PEUT QUE DEVENIR UN VERITABLE ART LE MONDE VENDREDI 29 JUIN 1990
Le Monde
Vendredi 29 Juin 1990
« LE MANAGEMENT NE PEUT QUE DEVENIR UN VERITABLE ART »
NOUS DECLARE MICHEL SALOFF-COSTE, CHERCHEUR EN STRATEGIE DE MANAGEMENT
« Le vingt et unième siècle sera spirituel ou ne sera pas » disait Malraux. Tel est sans conteste le point de vue de Michel Saloff-Coste, chercheur en management qui analyse le passage de notre économie de l’ère industrie-commerce à l’âge de la création et de la communication. Avec toutes les conséquences qui en découlent en matière de management, d’organisation et de conception des produits.
Selon vous, la société serait en train de changer d’activité dominante ?
Après trois millions d’années dominées par la chasse-cueillette, trente mille par l’agriculture-élevage et trois cents par l’industrie-commerce, l’humanité se prépare à une nouvelle civilisation caractérisée par la création et la communication. Aux Etats-Unis, plus de 50 % de la population exercent déjà des métiers ayant trait à ces dernières activités. Cette mutation fondamentale est liée à l’évolution technologique. A mesure que les machines maîtrisent toutes les fonctions répétitives, l’homme se concentre sur ce qui le distingue le plus radicalement ; c’est-à-dire sa capacité de créer et de communiquer. Parallèlement, l’informatique permet de constituer des réseaux d’information interactifs au-delà des frontières géographiques, nous faisant basculer dans un univers de communication planétaire.
L’industrie et le commerce ne vont pas pour autant disparaître, mais ils vont se trouver profondément métamorphosés et devenir un espace créatif, de la même manière que l’agriculture s’est industrialisée dans la phase précédente.
Sommes-nous déjà de plain-pied dans cette ère de communication-création ?
Nos systèmes d’encadrement et nos lois maintiennent encore nos économies dans un cadre structurellement commercial et industriel. Mais, ils sont minés par les entreprises déjà rentrées dans l’ère communication-création. Le malaise de nos démocraties stigmatise ce phénomène de fin de règne. Aussi, nous allons vraisemblablement passer par une période de désorganisation – liée à notre difficulté à comprendre le changement en cours – avant d’atteindre un nouvel équilibre. Cela étant, il existe en Europe, aux Etats-Unis et au Japon une vision plus ou moins claire de cette mutation. Ainsi, le Japon, pays le plus riche du monde, l’a parfaitement anticipée annonçant dans son dernier plan quinquennal que le défi de ses prochaines années n’est plus technologique mais humain. Ce qui est bien l’un des éléments de sa réussite économique. Par contre, une grande partie des sociétés françaises fonctionnent encore selon une mentalité industrie-commerce. Elles risquent donc de manquer le décollage de l’ère communication-création.
Les entreprises peuvent-elles s’adapter facilement à cette nouvelle époque ?
Dans le passé, les techniques n’évoluaient pas aussi rapidement. Aujourd’hui, une solution est vite caduque, ce qui implique une remise en question quasi permanente des structures de production. D’autre part, tous les domaines de la connaissance deviennent complexes et interdépendants : biologie et informatique, physique et philosophie… Aussi, les entreprises les plus aptes à intégrer cette nouvelle ère sont celles qui génèrent en elles le plus d’hétérogénéité et de « complexité intelligente ».
En attendant, comment cette évolution, ou plutôt cette désintégration, est-elle vécue par les entreprises ?
Il faut distinguer deux cas de figure. Dans le paradigme industriel et commercial, les entreprises ont atteint le même niveau technologique et fabriquent donc des produits quasiment identiques. Pour les imposer à l’échelle mondiale, elles se livrent une guerre économique impitoyable. Par contre, les firmes créatives, qui se sont déjà dépositionnées du marché, tirent remarquablement leur épingle du jeu comme Yves Rocher, Le Club Méditerranée ou la FNAC.
Quelles sont les caractéristiques des produits vendus par ces entreprises « new-look » ?
Nous nous écartons totalement de la production de masse de l’ère industrie-commerce. En effet, les produits sont non seulement excellents, ce qui est un minimum, mais surtout exceptionnels. Qu’il s’agisse d’un ordinateur, d’une voiture ou d’un paquet de cigarettes, la partie « fabrication » ne représente déjà plus aujourd'hui que 10 % du prix de vente, les 90 % restants sont de la création et de la communication. Les entreprises les plus en avance à l’heure actuelle ne vendent plus des produits au sens classique du terme mais des concepts. Plus, elles communiquent leur propre vision de la réalité. Prenez dix rasoirs, ils se valent quasiment tous sur le plan technique, c’est bien leur design qui fait la différence. Le constructeur Sony, véritable pionnier, a su dépasser la dimension technologique dans ses produits conçus comme des sculptures modernes. Quand Walt Disney parle de son entreprise, c’est sa façon d’envisager le monde qu’il défend. Les produits ne sont que les supports de cette vision.
Autre caractéristique : alors que les produits de l’âge industrie-commerce duraient une ou plusieurs générations, les produits de demain auront un cycle de vie très bref.
Comment être performant dans l’ère communication-création ?
L’âge de la création-communication est l’espace où l’homme va pouvoir s’exprimer dans sa plénitude. Les entreprises les plus performantes sont celles qui sauront laisser cours au potentiel de création et de communication de leurs ressources humaines. Les études montrent qu’il existe, notamment en France, un fantastique réservoir de créativité inexploité. Encore faut-il que l’on accepte le risque inhérent à toute acte créatif et que l’on valorise cette prise de risque.
Par ailleurs, les entreprises devront être capables de se remettre régulièrement en question, en d’autres termes de changer plusieurs fois de culture.
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La conception du management s’en trouve-t-elle modifiée ?
Dans les entreprises de demain, les salariés seront des partenaires réunis autour d’un projet commun qui engagera leur affect et leur enthousiasme. Dans ce contexte, le management ne peut que dépasser sa dimension formelle et scientifique pour devenir un véritable art. Un art à même de générer un courant créatif, de motiver les employés autour de l’idée créatrice et d’orchestrer l’effort collectif.
Le management doit donc conjuguer trois dimensions : le formel, garant de la stabilité de l’organisation, l’affect artistique dit niveau turbulent et l’ouverture spirituelle baptisée niveau vide. Rares sont encore les sociétés conscientes de ces niveaux turbulent et vide, car dans l’ère industrie-commerce, seul le niveau formel était valorisé.
Comment une entreprise peut-elle appréhender ces trois niveaux ?
Comme un être humain, une société a un corps, une âme et un esprit. L’informatique, parfaitement rationnelle, est « l’enveloppe » ; elle correspond à la définition du niveau formel. A travers sa communication, une firme révèle son âme et son lien avec le niveau turbulent. Enfin, la formation prépare les salariés à appréhender le niveau vide et son potentiel de créativité. Informatique, communication et formation sont les trois clés d’accès. Mais, ces disciplines sont souvent maniées sans grande cohérence entre elles.
Existe-t-il une méthodologie pour mettre en œuvre les changements que vous jugez nécessaires ?
Un processus de transformation en trois étapes peut être envisagé. L’entreprise doit d’abord analyser son niveau d’évolution par rapport à l’ère communication-création et son degré d’intégration des trois niveaux formel, turbulent et vide. Dans une deuxième phase, elle construit une stratégie d’adaptation. Enfin, elle mobilise l’ensemble des salariés autour des nouveaux enjeux en déployant toute sa créativité à travers son informatique, sa communication et sa formation.
Finalement l’organisation hiérarchique classique n’a plus de sens ?
L’émergence d’un nouveau style de management ne peut se traduire par une remise en question de l’organisation hiérarchique qui fait référence à une vision du monde mécaniste issue du dix-huitième siècle. Elle trouve sa pleine efficacité dans la production répétitive, mais elle est beaucoup moins performante lorsqu’il s’agit de travailler créativement ensemble.
L’important est bien que chaque salarié exprime sa sensibilité en chœur avec tous les autres à l’instar d’un orchestre de jazz où tous les instruments concourent à l’harmonie. C’est ce que j’appelle de façon plus conceptuelle un processus systémique interactif.
Comment se matérialise-t-il ? On voit surgir un peu partout des micro-cellules auto responsables qui se structurent de manière collégiale afin de réunir des compétences complémentaires qui puissent rentrer en synergie entre elles de façon informelle, sans idées de domination. Elles s’apparentent à des tribus rassemblées autour d’une sensibilité commune !
Quels rôles joueront L’Etat et les organisations professionnelles au sein de ces "tribus" ?
Dans la mesure où ils sont forgés par l'âge industriel et commercial, ils vont devoir, tout comme les entreprises, se remettre en question. Anticipant intelligemment, certains s’organisent comme des laboratoires où s’invente le futur, tandis que d’autres restent cristallisés sur des concepts anciens.
Quoi qu’il en soit, dans la mesure où nous allons vers un marché planétaire dérégulé, chaque organisation étatique ou non devient elle-même partie d’un système dont la complexité lui échappe largement. Aussi, elle doit défendre un point de vue sachant que celui-ci ne peut être que relatif.
Propos recueillis par
Catherine Levi
1990/01/01
1990 01 01 Management Systémique de la Complexité
1986/12/31
1986
La Grille de l'Evolution.
Une manières de maîtriser son présent et son futur consiste à tirer le maximum d'enseignements du passé.
Pour comprendre et anticiper sur les grandes tendances actuelles, nous devons connaître leur origine et leur plus ou moins grand enracinement dans le passé. Sans une connaissance approfondie et claire dans ce domaine, il est difficile de distinguer la répétition de l'émergence d'éléments nouveaux. Il est difficile de distinguer une tendance légère et sans lendemain d'une tendance lourde dont l'enracinement dans l'histoire garantit une développement et une continuité.
Ce regard dans le rétroviseur de l'histoire peut nous permettre de mesurer l'ampleur de la rupture que nous sommes en train de vivre. Le premier outil est une grille de l'évolution.
La grille de l'évolution est un outil pour comprendre.
Comment sommes-nous arrivés à la situation actuelle ?
Quelles sont les caractéristiques de notre époque ?
Quelles sont les tendances à venir ?
Peut-on dégager une régularité dans cette fréquence ?
Sommes-nous en train de vivre une véritable rupture ou au contraire le plein développement de tendances existant depuis longtemps ?
Il est difficile de répondre à ces questions, du fait que nous voyons tout de notre propre culture.
Les cultures ont une grande habilité à s'ignorer les unes les autres, à se dévaloriser. Parce qu'elles sont les grilles de déchiffrement du monde, elles sont l'origine de notre rapport à la réalité.
La question de savoir quelles sont les grandes étapes qu'a traversé l'humanité en pose une autre :
A partir de quelle culture nous situons-nous ?
Ce qui, pour certaines cultures, est une fin, est pour d'autres un commencement. Certaines dates sont capitales dans la culture X et totalement ignorées dans la culture Y, c'est tout le problème du découpage de l'histoire.
Ce découpage est sans doute encore plus révélateur de nous-mêmes que d'une quelconque réalité objective.
Une manière de pallier le problème du découpage historique consiste à construire ce découpage sur les modifications dans l'activité dominante.
Par "activité dominante", nous entendons l'activité qui occupe la plus grande part de l'humanité à un moment donné.
Pendant près de trois millions d'années l'activité dominante de l'homme a été la Chasse et la Cueillette.
Agriculture et Elevage s'imposent ensuite pendant trente mille ans et font place, il y a trois cents ans, à l'Industrie et au Commerce.
Enfin, aujourd'hui se répandent la Création et la Communication, domaines dans lesquels travaillent un peu plus de 50% de la population active américaine.
Dans la mesure où une activité engage la plus grande part des forces de l'homme à un moment donné, elle devient le fondement des valeurs qui animent la société.
Les valeurs d'un chasseur-cueilleur qui doit se déplacer rapidement à la poursuite des saisons et des animaux sont différentes des valeurs d'un éleveur-cultivateur qui doit protéger son territoire et y rester attaché à chaque instant.
Une activité menée pendant plusieurs années tout au long de la journée finit par développer ou atrophier certains de nos sens.
Ce n'est pas seulement les valeurs qui se forment à partir de l'activité dominante, c'est aussi notre plus ou moins grande sensibilité à certaines dimensions de la réalité, notre perception de la réalité.
Chaque fois que l'humanité a changé d'activité dominante, ses outils, sa manière de penser, sa manière de percevoir, de s'organiser, d'échanger, de communiquer se sont trouvés transformés.
Cet outil, c'est une grille qui offre une vue synoptique, claire, de l'évolution de l'histoire et du changement actuel.
Nous avons divisé l'évolution de l'humanité en quatre étapes : Chasse-Cueillette, Agriculture-Elevage, Industrie-Commerce, Création-Communication.
Chaque étape correspond à un changement dans l'activité dominante des populations les plus avancées téchnologiquement.
Ces quatre étapes se déroulent chronologiquement dans le temps et à chacune on peut faire correspondre une durée approximative:
- Chasse- Cueillette : 3 000 000 d'années.
- Agriculture-Elevage : 30 000 ans.
- Industrie-Commerce: 300 ans.
- Création-Communication: ?
Afin d'analyser les caractéristiques de chaque étape et l'évolution de la culture et des valeurs correspondantes, nous avons défini sept domaines caractéristiques:
Outil : Evolution des outils en tant qu'extériorisations et prolongations de nos fonctions organiques.
Pouvoir : Evolution du facteur déterminant le pouvoir matériel et social .
Echange : Evolution dans les moyens utilisés pour échanger des biens.
Réflexion : Evolution dans la manière de réfléchir et de comprendre la réalité.
Communication : Evolution dans la manière de communiquer.
Organisation : Evolution dans la manière de s'organiser en société.
Histoire : Evolution dans la manière d'appréhender le temps et l'histoire.
En croisant les Activités Dominantes et les Domaines Caractéristiques, nous obtenons une grille.
Elle est constituée de huit colonnes verticales correspondant aux Domaines Caractéristiques et de quatre colonnes horizontales correspondant aux Activités Dominantes.
L'ensemble aboutit à un damier de vingt-huit cases .
1984/07/28
1984 06 28 PUBLICATION DU LIVRE "POST-HISTOIRE"
1982/10/30
1981/12/31
1981
Réalisation d'un projet de livre pour enfants "Natacha et Gros Ours", avec treize illustrations en couleur, qui sera utilisé dans le vidéo-clip "I'm just a cartoon".
Finalement ma mauvaise habitude de me coucher tard s'est avérée très fructueuse :
1981/03/25
1981 03 25 EXPOSITION DES PHOTOS DE MICHEL SALOFF COSTE AU CENTRE GEORGES POMPIDOU
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| PHILIPPE MORILLON & ANDY WARHOL |
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| FABRICE EMAER & KENZO |
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| EVA IONESCO & EDWIGE |
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| FREDERIQUE MITERRAND & NICOLE WISNIAK |
NO(S) FUTURE
LE PALACE, 1978-1983
CHAPITRE 11
ART TOTAL ET
CRÉATION COLLECTIVE
Le Palace comme écosystème créatif
Michel Saloff-Coste
VERSION 2026 08 04
« L’œuvre n’était pas devant nous. Elle se formait entre nous, puis, sans que nous le sachions encore, elle nous transformait. »
Michel Saloff-Coste
INTRODUCTION
QUI ÉTAIT L’AUTEUR DE LA NUIT ?
Je ne me suis jamais demandé, lorsque j’entrais au Palace, qui était l’auteur de la nuit, parce que les questions que nous posons quarante ans plus tard, lorsque la mémoire a cessé d’être seulement le prolongement de nos sensations pour devenir l’instrument hésitant avec lequel nous tentons de comprendre ce que nous avons vécu, ne sont presque jamais celles qui nous traversaient au moment où la vie, trop rapide et trop lumineuse, nous emportait. J’étais venu pour danser, pour retrouver ceux que j’avais rencontrés la veille, pour découvrir ceux qui apparaîtraient ce soir-là, pour photographier peut-être un visage, une tenue, cette façon qu’avaient certains inconnus de devenir soudain, sous un éclairage favorable et dans le regard unanime d’une foule, plus présents que les célébrités dont le nom circulait déjà d’une loge à l’autre. Nous ne savions pas que nous faisions de l’histoire. Nous croyions seulement faire la fête.
Fabrice était là, même lorsqu’on ne le voyait pas, comme le sont ces metteurs en scène dont la volonté a pénétré si profondément le décor, la lumière, l’ordre des entrées, le mouvement des figurants et jusqu’aux désirs du public qu’ils n’ont plus besoin de paraître pour que tout porte leur signature. Guy Cuevas composait le temps de la nuit. Les physionomistes en composaient la population. Les éclairagistes remodelaient l’espace. Les artistes, les couturiers et les décorateurs introduisaient leurs formes. Les photographes en recueillaient des fragments, les chroniqueurs en retenaient les phrases, les employés assuraient la continuité matérielle du rêve. Pourtant rien de tout cela n’aurait suffi sans ceux qui, en franchissant la porte, apportaient avec eux leur beauté ou leur maladresse, leur célébrité ou leur obscurité, leur costume longtemps préparé ou assemblé au dernier instant, et transformaient leur présence en événement.
Qui créait alors le Palace ? Fabrice Emaer en était-il l’auteur comme un peintre est l’auteur d’un tableau ? Étions-nous le public d’une œuvre conçue par d’autres, ou étions-nous déjà à l’intérieur d’elle, acteurs, interprètes et parfois coauteurs sans le savoir ? Mon appareil photographique rendait encore plus incertaine ma position. Je croyais conserver une réalité qui existait indépendamment de moi, mais le geste de photographier reconnaissait un visage, provoquait une pose, rapprochait deux personnes, accordait à l’inconnu la dignité provisoire d’un personnage. Mes images n’étaient pas seulement les traces du Palace. Elles participaient à ce que le Palace devenait.
Je comprends aujourd’hui seulement que ce théâtre fut, pendant quelques années, l’un de ces endroits extraordinairement rares où une époque ancienne achevait de mourir tandis qu’une autre, encore privée de nom, commençait à respirer. Le monde moderne, avec sa foi dans le progrès, ses avant-gardes successives, ses disciplines séparées et l’artiste solitaire inventant dans son atelier un langage destiné à remplacer les précédents, y donnait l’une de ses dernières représentations. Mais, dans la même salle, naissait un art fait de circulation, de médiatisation, de relations, de participation, d’identités mobiles et de création collective. Nous dansions dans l’intervalle entre une mort et une renaissance.
C’est pourquoi le titre NO(S) FUTURE ne désigne pas seulement le cri punk, pessimiste et provocateur, d’une génération à laquelle on avait annoncé que l’avenir ne tiendrait plus ses promesses. Il porte une double lecture. NO FUTURE disait l’effondrement du futur moderne, la fin de l’idée selon laquelle l’histoire avancerait nécessairement vers un monde meilleur. NOS FUTURES, au contraire, au pluriel et avec cette parenthèse qui ouvre le mot au lieu de le fermer, désigne la prolifération des devenirs qui apparaissaient lorsque la ligne unique du progrès se brisait. Il n’y avait peut-être plus un futur commun, évident et déjà tracé. Il y avait nos futurs, multiples, contradictoires, fragiles, improvisés, que nous essayions chaque nuit comme on essaye un vêtement, un personnage ou une manière nouvelle d’habiter le monde.
Le Palace fut ainsi moins une discothèque qu’un seuil historique. Il fut un théâtre de cent superstars, non parce que cent célébrités officiellement consacrées s’y seraient réunies chaque soir, mais parce qu’une centaine de centres de gravité pouvaient y coexister, chacun rayonnant quelques instants sans abolir les autres. Cette constellation aurait été impossible auparavant, lorsque la scène exigeait un héros, une vedette principale, une hiérarchie stable entre l’artiste et son public. Elle semble désormais impossible également, parce que notre visibilité est distribuée par des plateformes, fragmentée en écrans individuels, mesurée par des algorithmes, et que la communauté physique où plusieurs singularités pouvaient se reconnaître ensemble a été remplacée par une multitude de scènes concurrentes. Entre l’ancien monde de la vedette unique et le nouveau monde de l’influence calculée, il y eut ce bref moment où cent personnes pouvaient être, ensemble, les superstars d’un même théâtre.
J’étais entré dans ce monde comme un étudiant presque anonyme. J’en sortirais avec un livre, des photographies entrées au Musée national d’art moderne et une exposition à Beaubourg. Mais je ne compris pas alors que ma métamorphose personnelle appartenait à une transformation beaucoup plus vaste. Je croyais avoir eu de la chance. Je sais aujourd’hui que j’avais rencontré une forme historique nouvelle, une œuvre qui n’était plus seulement un objet, mais un milieu, une relation, une circulation, et que le Palace avait été pour moi le laboratoire sensible de ce que je nommerais ensuite la Post-Histoire, la création-communication et les écosystèmes innovants.
1. LA SCÈNE AVAIT DÉBORDÉ
Du théâtre à l’environnement vivant
Le Palace n’aurait pas produit la même expérience dans un espace neutre. Il conservait la mémoire du théâtre, cette vieille machine occidentale à séparer ce qui doit être regardé de ceux qui regardent, puis à réunir ces deux moitiés dans l’émotion d’une représentation. La scène, la salle, les balcons, les loges, les escaliers, les foyers et les coulisses portaient encore la trace de spectacles antérieurs, comme un visage âgé conserve, dans les plis que le temps y a déposés, la mémoire des passions qui l’ont traversé. Fabrice ne détruisit pas cette mémoire. Il la réveilla et la redistribua.
Dans le théâtre traditionnel, l’action se concentre sur la scène, les acteurs sont identifiés, le public demeure dans la salle et le programme annonce la distribution. Au Palace, cette séparation devenait instable. La piste formait une seconde scène, les balcons exposaient les spectateurs, l’escalier transformait chaque arrivée en possibilité d’apparition, les loges découpaient dans l’obscurité des zones de prestige, tandis que le bar accueillait ses propres intrigues, ses rapprochements et ses ruptures. On pouvait entrer comme spectateur et devenir presque immédiatement personnage.
Le Palace ne supprimait pas la représentation. Il la généralisait.
Ce débordement avait une conséquence décisive : il transformait l’architecture en dispositif relationnel. Le bâtiment ne contenait pas seulement les corps. Il organisait leurs regards, leurs distances, leurs rencontres et leurs reconnaissances. Il suffisait de changer d’étage, de franchir une porte, de descendre quelques marches ou de lever les yeux vers un balcon pour passer d’un monde à un autre. La scène était partout, mais chacun n’y occupait pas la même place, et derrière les zones visibles demeurait déjà l’univers de ceux qui travaillaient pour que cette visibilité fût possible.
2. TOUS LES ARTS AVAIENT RENDEZ-VOUS
Architecture, musique, lumière, mode, danse et photographie
Le Palace réunissait l’architecture, la musique, la lumière, le théâtre, la danse, la mode, le décor, la performance, la photographie, les arts graphiques et la conversation, mais le mot pluridisciplinaire serait encore trop pauvre, car il suggère un catalogue de compétences posées côte à côte, tandis que la singularité du lieu résidait dans la manière dont chacune transformait les autres. La lumière ne se contentait pas d’éclairer l’architecture, elle la reconstruisait. La musique ne se contentait pas d’accompagner la danse, elle organisait le temps collectif. La mode ne restait pas sur un podium, elle descendait sur la piste, où les corps, la sueur et la vitesse lui donnaient une existence imprévisible. La photographie ne venait pas seulement après l’événement, elle modifiait déjà les attitudes qu’elle prétendait saisir.
Guy Cuevas composait une dramaturgie sans paroles. Il savait faire monter l’énergie, la retenir, la déplacer, introduire une voix, un rythme ou une rupture dont nous ne comprenions pas immédiatement la nécessité, mais qui, quelques secondes plus tard, semblait avoir été appelé par la salle elle-même. La foule lui répondait. Les danseurs transformaient l’impulsion musicale en mouvement, ce mouvement devenait atmosphère, et l’atmosphère revenait vers la cabine comme une information sensible à partir de laquelle la nuit pouvait bifurquer.
La mode changeait également de statut. Elle n’était plus seulement l’œuvre d’un couturier présentée par un mannequin à un public. Elle devenait une proposition que chacun pouvait reprendre, détourner et parfois précéder. La haute couture rencontrait la récupération, le vêtement ancien la science-fiction, l’élégance aristocratique le bricolage punk. Certains inconnus, avec presque rien, produisaient des figures que les maisons de mode n’avaient pas encore imaginées. Un artiste reconnu pouvait alors devenir le spectateur d’un anonyme.
Pour moi, la photographie fut le fil qui relia ces métamorphoses. La lumière transformait un visage, le vêtement lui donnait un personnage, la foule lui accordait quelques secondes de centralité et l’appareil conservait ce moment en le détachant du flux. Mais, en photographiant, je ne faisais pas que recueillir. Je choisissais, je rapprochais, je reconnaissais. L’image devenait relation avant de devenir archive.
3. UNE ŒUVRE SANS PARTITION DÉFINITIVE
Art total, œuvre ouverte, participation et émergence
L’œuvre d’art totale avait longtemps désigné le rêve d’une unité supérieure dans laquelle la musique, le texte, l’action, le décor et l’architecture se soumettraient à une même vision. Le Palace héritait de ce rêve, mais il le renversait. Sa totalité n’était ni achevée ni fermée. Elle ressemblait moins à une cathédrale dont chaque pierre aurait été prévue par l’architecte qu’à une météorologie, un système de pressions, de températures, de déplacements et de rencontres dont on pouvait préparer les conditions sans déterminer le ciel exact qui apparaîtrait.
Une œuvre est ouverte lorsque sa forme n’est pas entièrement donnée avant d’être reçue. Elle devient participative lorsque ceux qui la rencontrent contribuent à son actualisation. Elle devient émergente lorsque les interactions entre ses composantes produisent une forme globale qu’aucun acteur n’aurait pu prévoir ni créer seul. Le Palace réunissait ces trois qualités. Il était rigoureusement préparé, mais jamais totalement déterminé.
L’ouverture avec Grace Jones, les tenues rouges et or des serveurs dessinées par Thierry Mugler, les bals costumés, les fêtes de couturiers, la soirée de science-fiction, les concerts et le Privilège décoré par Gérard et Élisabeth Garouste montrent comment l’art envahissait jusqu’au service, au mobilier, à la conversation et à la hiérarchie des espaces. Pourtant le résultat réel dépendait toujours des présences, des réactions, des accidents, de la circulation et des images qui en seraient retenues.
Le thème pouvait être écrit. L’œuvre qu’il produisait ne l’était pas.
L’œuvre émergente n’était donc ni l’improvisation absolue ni l’exécution docile d’un plan. Elle était préparée pour pouvoir surprendre. Elle disparaissait au matin, mais elle survivait dans les photographies, les chroniques, les réputations et les rencontres, lesquels modifiaient à leur tour les nuits suivantes. Le Palace apprenait de ses propres apparitions.
4. FABRICE EMAER CRÉAIT-IL UNE ŒUVRE ?
Le fondateur comme méta-artiste
Fabrice savait qu’il produisait plus qu’une discothèque. Le choix du théâtre, l’attention portée aux décors, au personnel, aux artistes, à la musique et à la composition du public manifestaient une intention esthétique globale. Sa critique de Studio 54, admiré et rejeté parce qu’il lui paraissait trop homogène, trop propre, trop privé de cette collision grâce à laquelle une foule cesse d’être un agrégat de clients pour devenir une matière vivante, montre que le mélange n’était pas un accident.
Mais Fabrice ne pouvait être l’auteur exclusif de tout ce que le Palace produisait. Il ne créait ni chaque musique, ni chaque tenue, ni chaque photographie, ni chaque rencontre. Il ne pouvait prévoir les trajectoires qui naîtraient de son théâtre. Il était un méta-artiste, non parce qu’il se serait placé au-dessus des artistes, mais parce que son art principal consistait à créer les conditions dans lesquelles d’autres pourraient devenir créateurs.
Fabrice n’avait pas écrit la nuit comme une partition. Il en avait construit l’instrument.
Son œuvre était la matrice, l’exigence, le milieu, cette combinaison de règles et de permissions qui rendait l’imprévisible possible sans laisser la nuit se dissoudre dans l’indifférence. Il savait qu’il créait un monde. Il ne pouvait pas entièrement savoir ce que ce monde créerait à son tour.
5. PERSONNE NE CRÉE SEUL
Le Palace comme monde de l’art
Howard Becker a montré que toute œuvre dépend d’un monde de coopération où interviennent artistes, interprètes, techniciens, fournisseurs, diffuseurs, critiques et publics. Le Palace rendait cette interdépendance visible tout en brouillant les catégories. Le DJ était musicien de la continuité, le couturier redevenait spectateur, le visiteur performeur, le photographe noctambule, le chroniqueur personnage de ses propres chroniques, le serveur figure du spectacle et le physionomiste compositeur de la foule.
Mais cette création collective n’était pas une égalité. Fabrice décidait, la porte sélectionnait, les loges distinguaient, les photographes choisissaient les visages qui survivraient, les chroniqueurs distribuaient la mémoire. Certains apportaient une compétence rémunérée, d’autres une apparence ou une réputation, d’autres encore un travail presque invisible. L’œuvre était collective, la reconnaissance beaucoup moins.
Cette contradiction ne diminue pas la beauté du Palace. Elle l’inscrit dans le réel. Un écosystème ne supprime pas les relations de pouvoir. Il les rend plus complexes, parfois plus mobiles, parfois plus difficiles à voir. C’est pourquoi le chapitre suivant devra retourner la lumière vers ceux dont la réussite suprême consistait à faire oublier leur travail.
6. NOUS ÉTIONS TOUS DANS L’ŒUVRE
Le public comme acteur, matière et coauteur
Le public du Palace n’était pas placé devant l’œuvre. Il était dans l’œuvre. Chaque participant contribuait par sa tenue, sa manière de danser, sa position dans l’espace, les personnes qu’il approchait, les regards qu’il attirait et les récits qu’il emportait. Depuis la piste, la foule était proximité. Depuis les balcons, elle devenait image. Dans les loges, elle devenait spectacle. Au bar, elle redevenait réseau de conversations.
Nous participions en interprétant ce qui nous était proposé, en activant l’architecture par nos déplacements, en modifiant la soirée par nos réactions, puis en propageant sa réputation. Nous étions spectateurs, acteurs, modèles, médias et archivistes. Nous ne possédions pas tous le même pouvoir, mais aucun de nous n’était absolument extérieur à ce qui se formait.
Le Palace n’avait pas seulement un public. Son public était l’une de ses matières artistiques.
7. LE PALACE PRODUISAIT PLUS QUE DES FÊTES
Du réseau à l’écosystème créatif
Un réseau relie des personnes. Un écosystème associe un milieu, une diversité d’acteurs, des ressources, des règles, des flux, des productions et des rétroactions. Le Palace possédait chacun de ces éléments : le théâtre et son quartier, Paris et les scènes internationales, les artistes et les employés, les équipements et les réputations, la porte et les listes, la circulation de la musique, des images, du désir et de la reconnaissance.
Ses productions débordaient l’événement : concerts, photographies, récits, styles, collaborations, vocations, carrières, identités et mémoire de Paris. Une soirée produisait des images. Les images produisaient de la réputation. La réputation attirait de nouveaux participants. Leur présence transformait les soirées suivantes. La nuit produisait les conditions de sa propre métamorphose.
Une discothèque organise une soirée. Un écosystème créatif produit aussi des relations, des identités et des futurs.
8. UNE DIRECTION VERTICALE, UNE CRÉATION RHIZOMATIQUE
Fabrice, Deleuze et la circulation des formes
Les cours de Gilles Deleuze m’avaient appris à me méfier des histoires trop semblables à un arbre dont chaque branche dépendrait d’une origine unique. Le rhizome décrit une multiplicité où les points se connectent sans suivre une filiation simple. Le Palace n’était pas un rhizome pur, car il possédait un centre, une direction, une économie et des seuils. Mais ses effets devenaient rhizomatiques dès que les personnes, les images et les styles entraient en circulation.
Une tenue anonyme influençait un couturier, une musique transformait la danse, une photographie faisait passer une personne de l’ombre à la mémoire, une conversation devenait projet, un article attirait une nouvelle constellation. Une organisation verticale rendait possible une prolifération horizontale.
Fabrice organisait le centre. La création proliférait par les bords.

























